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Fête de la musique :
carnaval des jeunes

Ce mardi soir, la fête de la musique célèbre ses 30 ans. Après la fête des mères et celle des pères, place à la fête des jeunes...

Smells like teen spirit

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Fête de la musique : 
carnaval des jeunes

"Les musiciens sont interchangeables non seulement entre eux, mais aussi avec leur public".

Certains renfrognés, rabat-joies comme les fesses de l'Emmerderesse de Brassens, diraient que la Fête de la musique, c'est le jour où, à la musique, on lui fait sa fête. D'autres, comme la Zerlina du Don Juan de Mozart, hésitent, « voudraient, et ne voudraient pas... ». A tous, le plaidoyer (vibrant, évidemment) ci-dessous est dédié. S'il est permis, évitons les écueils convenus : « c'est bien, c'est live, c'est la jeunesse » ; « c'est une mascarade de piètres musiciens et encore une occasion d'oublier les problèmes de la société qui, c'est bien connu, a mauvaise haleine »...

Fête de la musique : la journée des jeunes

Il serait facile de montrer que cette fête instituée permet à peu de frais de canaliser une fois pour toutes une énergie jeune en lui dédiant un jour, comme il y a un jour de fête des morts, de la femme, bientôt de la laïcité – sinistres et angoissants tocsins. « Point trop n'en faut » : un jour, mais c'est tout ; un chocolat, mais pas deux. Il serait facile, avec un sourire en coin, de moquer l'amateurisme et les cafouillages.

Si, comme en droit français, on s'instituait « juge de la conventionnalité », on pourrait sans verser une goutte de sueur caricaturer ces jeunes conventionnels jouant, avec des feulements de lionceau devant un parterre d'amis, les Janis Joplin et les Joey Starr d'un soir sur l'air complaisant de « petit miroir, petit miroir chéri / Quelle est la plus belle de tout le pays ? (voir les Contes de Grimm).

Bien entendu, chaque musiciens y va de tout son cœur, avec un sérieux comique. Mais le musicien n'est pas le mieux placé pour parler l'effet que produit sa musique. Il peut dire comment c'est fait, mais pas ce que ça fait. C'est comme le cuisinier qui vous raconte ce qu'il a fait subir à vos aliments : « je l'ai hâché en lamelle, je l'ai fait revenir, pour qu'il rende son jus... » Vous préférez ne pas savoir. Le goût des choses est ce qui compte. Alors, la Fête de la Musique ? Sucré, salé, amer, acid-jazz ou pop-rock ?

Ah, la Fête de la Musique ! Ses rigoles de bière, ses guitares désaccordées, ses micros qui larsènent, et ses publics vagabonds qui traînent les pieds. Tiens, traîner les pieds se dit shuffle en anglais. A première vue cela nous fait une belle jambe. Mais il se trouve que ce mot de shuffle, qui veut aussi dire « mélanger », en est venu à désigner il y a plus d'un demi-siècle la musique de fête. Voici donc un petit guide pour penser votre soirée...

Le petit guide de la fête de la musique

Premièrement, drôle d'idée de fêter la musique. Un peu comme fêter la fête. Toute fête est en musique, la musique accompagne toute fête, depuis que l'homme arrive à frapper un os contre un autre.

Deuxième piste : la musique chez les jeunes n'est pas un hobby. C'est une seconde nature. Dans un monde idéal, « les comédiens font la comédie, et les musiciens musiquent », comme dit Hugh Laurie (Dr House) qui s'excuse pour l'album de blues qu'il vient de commettre. Mais il n'est plus nécessaire d'être qualifiée pour faire de la musique, revenons-en. On joue d'un instrument ou d'un autre. Les musiciens sont interchangeables non seulement entre eux, mais aussi avec leur public. Il y a l'affirmation contradictoire d'être un groupe, original, avec des « compos » (air inspiré) ; et l'évidence d'être tous interchangeables. La vérité n'est pas véritablement ailleurs : elle est pile au milieu.

La hiérarchie des genres, de l'ignoble au noble, n'a plus sens : rap, blues, house, tous au même niveau. L'échelle de la qualité, non plus, n'est pas sensée : je viens écouter mes potes, parce que c'est mes potes, et j'irai faire un tour du côté de la cacophonie ambiante. Cacophonie, car c'est cela qu'on entend : mélange, juxtaposition, superposition. Manière de dire : moi et mes potes on est là ; toi et tes potes vous êtes là. Et on verra qui attirera le plus de monde !

Laissons sur notre table de nuit les boules quiès et la quiétude ordonnée de nos madrigaux. Celui qui va en quête de bonne musique, de coins tranquilles et de qualité rate le coche complètement ! Comme le carnaval est le jour où tout le monde est roi, la Fête de la Musique apparaît clairement comme le jour où tout le monde est musicien.

Troisièmement, pas nécessaire non plus d'être inspiré. Respiration peut-être davantage qu'inspiration. En Allemand, on dit : « es atmet mich », ça me respire, « autrement dit le monde vient respirer en moi, je participe à la bonne respiration du monde, je suis plongé dans un monde respirant » (La Poétique de la rêverie). La fête de la musique souligne, s'il est besoin, la profonde impertinence du théâtre, qu'on veut encore, pour quelque raison, galvaniser comme un vieux cadavre. Ce soir on joue à la scène, on joue au public, pour de vrai...

La musique contre la crise

Il est convenu d'associer jeunesse et désordre, marginalité, violence. A moindre frais, on se rassure sur l'état du monde : cette équation permet en gros, soit de caser la jeunesse comme un âge de désordre, interlude toléré avant le « grandit, soit un adulte, va voter, etc. » ; soit d'en profiter pour renchérir de discours publicitaires sur le mode : « affirme-toi, sois toi-même, sois une star du rock ».

Pris en sandwich entre le « politicoéducatif » d'un côté, le publicitaire de l'autre, naît la nécessité de quelque chose de plus radical qu'un simple « discours contre-hégémonique ». Ce que suggère le sociologue Enrique Carretero Pasin dans un ouvrage stimulant dirigé par le philosophe (grec, c'est normal) Panagiotis Christias, Krisis, Perspectives pour un monde aux alentours de 2010 (Harmattan), c'est que la jeunesse est par nature « métaphore du changement social » et « génératrice de nouvelles expressions culturelles à travers l'inoculation de doses de désordre ».

La philosophie du « bon moment » ne va pas loin ? Et pour cause, c'est là, en bas de la rue, ici, sous vos balcons, que mille Roméos (et autant de Juliettes) vont vous casser les oreilles ce soir. Demain, quand on aura rangé les amplis et nettoyé les trottoirs, quand tout sera revenu à la normale, on parlera de dette (grecque encore, hélas), du debitus, de ce qu'on doit, on se penchera sur ce sac de noeuds de contrats qui nous lient les uns aux autres comme une grande chaîne d'êtres. Mais ce soir, place aux décibels du son et au débit de boisson.

 
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Clément Bosqué

Clément Bosqué est Agrégé d'anglais, formé à l'Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique et diplômé du Conservatoire National des Arts et Métiers. Il dirige un établissement départemental de l'aide sociale à l'enfance. Il est l'auteur de chroniques sur le cinéma, la littérature et la musique ainsi que d'un roman écrit à quatre mains avec Emmanuelle Maffesoli, *Septembre ! Septembre !* (éditions Léo Scheer).

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