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Les évaporés du Japon ou l'histoire d'un phénomène culturel

Léna Mauger et Stéphane Remael, les auteurs de ce livre reviennent sur un phénomène culturel au Japon. En effet, chaque année, quelque 100 000 japonais s'évaporent sans laisser de traces. Débarrassés de leur passé, ils tentent de refaire leur vie en passagers clandestins de l'archipel.

Bonnes feuilles

Publié le

p.13 à 15.

Par une nuit sans lune, une ombre glisse sous de rares lampadaires. Le faubourg nord de Tokyo s’assoupit dans l’air glacial, bercé par le ronronnement des trains. Adossé aux gratte-ciel, il se réduit à des maisons basses, des trottoirs déserts et quelques vélos en liberté posés contre des voitures bâchées. Le lieu idéal pour se cacher, disparaitre, s’évader. Au détour d’une ruelle, se dresse un bâtiment impersonnel, cubique, en béton blanc, barré au frontispice d’idéogrammes signalant son activité.

« Société de débarras en tout genre ». Autour de trois camionnettes garées devant le dépôt en rez-de-chaussée, des hommes s’affairent à décharger des objets.

L’un, petit, trapu, s’avance dans la pénombre : « Le patron devrait arriver », s’éclipse puis revient une demi-heure plus tard pour nous indiquer un escalier extérieur en haut duquel se tient le quartier général du chef. Tout un capharnaüm de papiers, de vieux ordinateurs, de machines à écrire, de talkies-walkies… Le patron est dissimulé par des piles de dossiers. Soudain, il se lève, corps sec, visage grave, et incline le buste pour se présenter : « Kazufumi Kuni ». Il désigne des tabourets pliables et s’entretient un moment avec mon traducteur de choses incompréhensibles.

Puis, d’une enveloppe nichée sur une étagère, il tire cérémonieusement  des feuillets jaunis, déposés un à un, divers papiers et courriers ainsi qu’une carte d’identité. Kazufumi, né le 16 avril 1943. Sur la photo aux traits juvéniles, son regard trahit l’ambition. Pourtant, ces papiers décrivent un homme disparu. Depuis, le visage s’est parcheminé et le nom de famille transformé. Une mutilation phonétique, à la fois cicatrice et métaphore de sa vie.

Cet homme-là a un jour quitté son foyer pour ne plus jamais y revenir. Comme des milliers de Japonais, hommes, femmes, familles entières, Kazufumi a choisi de vivre en passager clandestin de l’archipel. Pourtant, il en était convaincu, le monde lui appartenait. À 66 ans, il peut se retourner sur un passé bien structuré. Diplômé d’une prestigieuse université japonaise, il exercera le métier de courtier, en charge de la gestion de transactions risque.

 
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