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Les Etats-Unis, sur le point de perdre le contrôle stratégique (et historique) de l’océan Pacifique

Les dernières déclarations du président philippin Rodriguo Duterte témoignent des dynamiques à l'oeuvre dans l'océan Pacifique. Dynamiques qui, si elles semblent favorables à la Russie et la Chine, pourraient l'être beaucoup moins pour les Etats-Unis.

Mayday

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Les Etats-Unis, sur le point de perdre le contrôle stratégique (et historique) de l’océan Pacifique

Dans le paysage du Pacifique, les dynamiques évoluent. Crédit Wikimédia

Atlantico : Dans le Pacifique, la Russie semble chercher à gagner davantage d'influence. En outre, lors de l'Apec, le président philippin Rodriguo Duterte a rencontré Vladimir Poutine et Xi Jinping, derrière qui il s'est clairement rangé. Quelles sont aujourd'hui les dynamiques à l'œuvre dans cette région ?

Jean-Vincent Brisset : Il se dit beaucoup, depuis quelques mois surtout, que la Russie, rejetée par l’Occident qui la sanctionne en raison de l’annexion de la Crimée, du conflit en Ukraine et de son alliance avec Bachar el-Assad en Syrie, se tourne vers la Chine. C’est sans doute réducteur. En fait, la Russie reste impliquée en Europe, avec laquelle elle aimerait sans aucun doute avoir de meilleures relations. En Syrie, elle garde aussi un engagement qui ne faiblit pas et elle a même des embryons de coordinations militaires, qui semblent aller plus loin que la simple déconfliction, avec les États-Unis.

Les relations avec la Turquie, concrétisées par l’établissement d’une ligne directe, semblent aussi s’améliorer, d’autant qu’elles forment un contrepoint avec les condamnations de l’Union Européenne. 

Les nouvelles initiatives en direction de l’Asie sont avant tout la concrétisation d’un vrai retour d’une Russie qui, désormais, a les moyens et la volonté de reprendre une place au premier plan comme puissance d’envergure mondiale. On a effectivement eu quelques déclarations communes avec les Chinois, mais on ne sait pas si elles se traduiront dans les faits par une modification importante des rapports entre les deux pays. Avec le Japon, les choses sont plus compliquées, en particulier à cause d’un récent déploiement de missiles russes sur les Kouriles, qui demeurent un objet de contestation. La toute prochaine visite de Vladimir Poutine à Tokyo permettra probablement de clarifier certaines positions. 

Dans le paysage du Pacifique, les dynamiques sont largement liées à des revendications, simplement sino/nippones sur les Senkaku (Diaoyu) en Mer de Chine orientale alors qu’elles sont multiples et croisées sur les Paracels, les Spratleys et quelques autres zones de récifs en Mer de Chine du Sud. Dans le cas des Senkaku, on reste donc largement dans le bilatéral, même si les Etats-Unis ont effectué, pour montrer leur détermination à soutenir leurs alliés, des vols militaires dans une zone créée par les Chinois. 

En Mer de Chine du Sud, les revendications sont plus complexes, tant par leur multiplicité que par la taille des zones concernées. Depuis des années, les riverains membres de l’Asean tentent d’afficher une position commune et d’imposer à l’organisation la publication d’un code de conduite qui pourrait s’imposer à la Chine. A ce jour, celle-ci a toujours réussi à bloquer l’adoption d’un tel texte en "soudoyant" des pays de l’Asean, Laos et Cambodge en particulier. Pékin a été très actif récemment, en particulier en construisant de vraies bases militaires sur quelques récifs et en affirmant une souveraineté sur la quasi-totalité de cette mer. A la suite d’une plainte des Philippines, la cour d’arbitrage de la Haye a condamné la Chine, qui nie la compétence de cette instance alors qu’elle a ratifié la Loi de la Mer. A ce jour, Pékin n’accepte pas le verdict. On aurait pu croire que Manille se baserait sur ce jugement (12 juillet 2016) pour conforter ses positions. En fait, le Président Duterte, élu deux semaines plus tôt, a beaucoup surpris en adoptant une attitude très différente. Courtisé par Pékin, il a d’abord annoncé qu’il s’en rapprocherait et abaisserait fortement le niveau de coopération avec Washington. Depuis, il multiplie les déclarations, souvent contradictoires, et semble ne pas être complètement suivi au sein même de son gouvernement. Dans toute la zone, Pékin poursuit son action. Très peu à l’aise face au multilatéral et aux alliances, la diplomatie chinoise, comme à son habitude, cherche à tout ramener à des dialogues bilatéraux et à des traitements différenciés. Le Vietnam reste le pays le plus opposé aux prétentions chinoises, au point de demander de plus en plus ouvertement une aide américaine et à s’ouvrir de nouveau à une présence militaire russe. Toutefois, son économie reste très liée à celle de son grand voisin et le jugement de la Haye ne lui est pas vraiment favorable. 

 
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Jean-Vincent Brisset

Le Général de brigade aérienne Jean-Vincent Brisset est directeur de recherche à l’IRIS. Diplômé de l'Ecole supérieure de Guerre aérienne, il a écrit plusieurs ouvrages sur la Chine, et participe à la rubrique défense dans L’Année stratégique.

Il est l'auteur de Manuel de l'outil militaire, aux éditions Armand Colin (avril 2012)

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