Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Lundi 11 Décembre 2017 | Créer un compte | Connexion
Extra

Et sinon, les enjeux concrets des départementales près de chez vous, c’est quoi ?

Les élections cantonales prévues dans quelques semaines en France sont paradoxalement et essentiellement abordées d'un point de vue national, c'est-à-dire sous l'angle des enjeux partisans. Or, il s'agit bien d'élections locales, même si leurs enjeux sont mal identifiés.

A la loupe

Publié le
Et sinon, les enjeux concrets des départementales près de chez vous, c’est quoi ?

Les élections départementales ne sont pas à prendre à la légère Crédit Aidemoi.net

Atlantico : Les élections cantonales qui auront lieu les 22 et 29 mars 2014 sont paradoxalement et essentiellement abordées d'un point de vue national, c'est-à-dire sous l'angle des enjeux partisans, alors qu’il s’agit d’élections locales...

Jacques Lévy : C’est un paradoxe de la vie politique française : les élections départementales sont assez politisées à l’échelle nationale car elles ont lieu en même temps sur l’ensemble du territoire.

A l’inverse, les élections législatives – qui devraient être nationales – se font sur des promesses locales. D’ailleurs, les députés ont de l’argent - avec la réserve parlementaire - pour agir localement. On n’arrive pas bien en France à parler du niveau réellement en jeu dans l’élection.

Jean-Luc Boeuf : On nous avait promis en 2012 un grand élan décentralisateur. On se retrouve dans un entre-deux, sans texte fondateur mais avec une multitude de projets qui, sur le terrain, ont affolé non pas les territoires mais celles et ceux qui, chaque jour, vivent justement dans ces territoires. La volonté de déconstruction l’a emporté. Le conseil général ? Il devait disparaître, sous les coups de boutoir de la modernité. Le conseiller général ? Bon à jeter aux orties de la non-égalité de représentation entre les deux sexes. Les compétences du conseil général ? A répartir, telles les dépouilles du vaincu, entre les régions et les intercommunalités. Les départements ? A reléguer aux oubliettes de l’histoire napoléonienne et centralisarice.

Mais, car il y a un mais… Ce « mais » c’est celui des prochaines élections dites départementales. Les analystes prédisent qui une abstention massive, qui une victoire du Front National. Mais justement, si l’on se tournait vers les actions du conseil général, pardon du conseil départemental, pour déterminer les grandes tendances de demain, non pas politiquement mais sur le terrain, celui des actions réalisées tous les jours.

Tous les départements n’ont pas les mêmes problématiques : comment les classer en fonction de leurs enjeux propres ?

Jacques Lévy : La majorité des départements sont un peu plus grands que leur aire urbaine principale, ou bien en comptent plusieurs comme l’Indre, où on trouve Châteauroux, et, nettement plus petits, Le Blanc, La Châtre et Issoudun. Cette structure est moins éloignée de ce qu’était le département à l’origine : un maillage de petites villes qui sont un bassin de vie pour quelques dizaines de milliers d’habitants.

Il y a des départements qui sont plus petits que l’agglomération dans lesquels ils se trouvent. C’est le cas en Ile-de-France, où la région représente à peu près l’aire urbaine et où les départements représentent des morceaux de ville. Les enjeux de la Seine-Saint-Denis – dont on parle beaucoup en ce moment à propos de l’éducation ou de la pauvreté – ne sont pas les mêmes que ceux de départements  comprenant une agglomération importante et une zone périurbaine. Les Bouches-du-Rhône sont aussi une bonne approximation de l’aire urbaine marseillaise, ainsi que, dans une moindre mesure, la Haute-Garonne pour Toulouse.

Entre les deux, il y a des cas de départements où il n’y a qu’une ville principale, comme la Haute-Vienne où l’aire urbaine de Limoges occupe plus de la moitié de la superficie.

Quatrième situation : les départements de ce que l’on a appelé la « diagonale du vide », qui part de la Meuse et va jusqu’au Gers en traversant le Massif central. On y trouve beaucoup d’espaces avec de toutes petites villes. Il y a parfois une ville plus grande que les autres, mais elle reste de taille modeste.

Certains endroits en France, notamment  les anciens bassins d’industrie du nord-est, cumulent de gros problèmes : taux de chômage très élevé, perspectives de développement économique peu favorables, etc. Mais ce n’est pas le département qui règlera ces problèmes, à part en distribuant de l’aide sociale.

Quand on entend que le département a pour compétence les collèges, on pourrait penser que c’est important car beaucoup de choses se jouent à ce niveau-là de la scolarité. Mais le département gère les collèges en tant que bâtiments, il ne s’occupe pas des politiques d’éducation. Dans les endroits où l’échec scolaire est élevé, le fait d’avoir un conseil général avec une orientation ou une autre ne va pas changer grand-chose.

Jean-Luc Boeuf : Trois compétences représentent aujourd’hui la quasi-totalité des actions des départements : les collèges, au nombre de 7.000 sur le territoire national ; les plus de 380.000 kilomètres de routes départementales, soit une distance supérieure à celle de la terre à la lune et les actions sociales consistant à suivre les individus fragiles de la naissance à la mort. Ces compétences, l'Etat les a exercées pendant près de deux siècles. Aujourd'hui, ce sont sur ses trois socles de compétences que nos concitoyens doivent se prononcer les 22 et 29 mars prochains.

A partir de ces compétences, il est justement possible de dresser une typologie des départements afin de voir les enjeux des prochaines années.

Les départements menacés. C’est le cas des départements de la petite couronne parisienne (Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis, Val de Marne) que l’Etat entendrait bien voir s’effacer derrière la future métropole parisienne. Se sentant traqués, ils sont obligés de mettre en place de coûteuses lignes de défense, chronophages assurément et pour un résultat escompté des plus incertains…

Les départements vieillissants. Les dynamiques de population ont un effet direct sur les départements. En effet, les compétences sociales des départements s’exercent à travers la petite enfance, l’enfance en difficulté, le handicap, le revenu de solidarité active (RSA) et l’allocation personnalisée d’autonomie (APA). Ces départements vieillissants sont essentiellement situés dans des trajectoires de déprise (Creuse, Corrèze, Cantal, Aveyron, Haute-Saône, Haute-Marne, Meuse, Lozère…). Outre les actions sociales, ces départements doivent financer leurs routes départementales et s'assurer du maintien de collèges

Les départements spécifiques. A Paris, on ne votera pas pour les élections départementales. Tel sera également le cas à Lyon, en raison de la mise en place du statut de métropole de Lyon, collectivité territoriale à part entière. En outre-mer, il n’y aura pas non plus d’élections départementales en Guadeloupe et en Martinique, en raison de la modification à venir de leurs statuts avec les élections régionales de la fin 2015.

Les départements dynamiques … contrariés.  Paradoxalement, être un grand département avec une métropole à sa tête n’est pas forcément un avantage pour la conduite des actions futures ! C’est le cas du Nord, du Bas-Rhin, des Bouches du Rhône, de l'Hérault, de la Haute-Garonne, de la Gironde, de la Loire-Atlantique, de l’Ile et Vilaine, de la Seine-Maritime. En effet, les actions des métropoles viennent contrarier les compétences desdépartements, au nom des logiques périphériques. De même, le coût des réseaux et de la charge foncière rendent particulièrement onéreux la conduite des politiques de voirie départementale. Enfin, le coût des actions sociales à financer explose pour ces départements, en raison de la situation économique. En somme, ces départements cumulent les handicaps de leur taille et des contraintes sociales propres aux métropoles.

Les départements moyens. Et si finalement le salut venait des départements de taille moyenne ? L’absence de grande métropole permet à ces départements de disposer d’une vision pour  leur territoire et, surtout, de pouvoir conduire des actions de développement. Leurs dynamiques démographiques leur permettent (encore) d’accueillir des populations supplémentaires, sans déséquilibrer la totalité de leurs budgets. Ces départements sont les plus nombreux. Etre un département moyen ne serait donc pas péjoratif. Bien au contraire ! Cela bien sûr ne fait pas faire oublier leurs contraintes budgétaires mais cela permet d'envisager l'avenir avec utilité. L'utilité, c'est celle de cet échelon d'administration.

Tous les départements ont officiellement les mêmes prérogatives, centrées principalement sur l’aide sociale, la gestion des routes départementales et des collèges. Mais, étant donné leur caractère très différent, leurs enjeux et la réalité de leur action sont-ils comparables ?

Jacques Lévy : C’est un problème typique de l’architecture territoriale de la France. Il y a une mythologie de l’uniformité. Ne pas reconnaitre que la Seine-Saint-Denis n’est pas la même chose que le Cantal aboutit à faire des choses probablement peu profitables, tant pour la Seine-Saint-Denis que pour le Cantal, puisqu’on n’identifie pas le type d’enjeu auquel l’organisation territoriale est la réponse. On ne raisonne pas en termes de problème, mais de grille abstraite.

Il faut noter qu’il y avait tout de même un point commun entre beaucoup de départements : l’inégalité entre les électeurs. Le découpage en cantons avait peu évolué depuis la IIIe république, alors qu’ils étaient devenus très inégaux démographiquement. Les électeurs des zones urbaines, qui ont vu leur population augmenter, avaient donc beaucoup moins de poids que ceux des zones périurbaines. C’est le petit évènement de cette élection : à cause du système binominal, on a divisé le nombre de cantons par deux, et on a donc appliqué un principe de découpage des cantons un peu plus compatible avec la démocratie.

Cette situation avait beaucoup de conséquences, car on prélevait sur les parties les plus urbanisées du département des impôts qu’on allait ensuite distribuer à des communes qui avaient plus de poids électoral et étaient en position de négocier des subventions auprès du Conseil général – c’était le système clientéliste classique du département et un moyen d’avantager en pratique les périphéries urbaines, qui pouvaient définir leur politique propre avec l’argent des villes. C’est ce qu’on a vu à Toulouse pendant des décennies : la droite tenait la ville et avait une politique favorable aux transports publics et la gauche tenait le péri-urbain et avait une politique favorable aux autoroutes.

Ce modèle clientéliste va maintenant avoir plus de mal à se perpétuer. On verra donc peut-être mieux la diversité des enjeux réels.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par tubixray - 09/03/2015 - 09:10 - Signaler un abus départementales = référendum avant liquidation

    Il va s'agir évidemment d'un référendum national. Par la suite, il serait judicieux de supprimer cet échelon administratif inutile et couteux et transférer les 3 "compétences" aux régions version 2014.

  • Par le Gône - 09/03/2015 - 09:52 - Signaler un abus TOUT sauf la Gauche et le centre...

    c'est simple ca...leurs programmes je m'en tape..une seul compte que cette bande de nazes socialo dégage...

  • Par Anouman - 09/03/2015 - 20:08 - Signaler un abus Enjeux concrets?

    Aujourd'hui le seul enjeu concret est de supprimer les dépenses inutiles. De ce point de vue peu importe la structure départementale ou régionale de la représentation. Tant qu'on a des élus incompétent et clientélistes qui confondent fiscalité et racket, dépense dans l'intérêt collectif avec gaspillage pour satisfaire quelques lobbies électoraux on ne risque pas de s'en sortir.

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Jean-Luc Boeuf

Jean-Luc Bœuf est directeur général des services de la ville et de la communauté d’agglomération de Quimper. Il vient de publier Un seul lit pour deux rêves, la France et ses régions  et anime le site www.jean-luc-boeuf.fr

Voir la bio en entier

Jacques Lévy

Jacques Lévy est géographe, professeur à l’école polytechnique fédérale de Lausanne et directeur du laboratoire Chôros. Il est l'auteur du livre "Réinventer la France - Trente cartes pour une nouvelle géographie" (Fayard) en 2013.

Voir la bio en entier

Pierre-François Gouiffès

Pierre-François Gouiffès est maître de conférences à Sciences Po (gestion publique & économie politique). Il a notamment publié Réformes: mission impossible ? (Documentation française, 2010), L’âge d’or des déficits, 40 ans de politique budgétaire française (Documentation française, 2013). et récemment Le Logement en France (Economica, 2017). Il tient un blog sur pfgouiffes.net.
 

Vous pouvez également suivre Pierre-François Gouiffès sur Twitter

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€