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Et s’il fallait augmenter les impôts de ceux qui gagnent nettement plus que leur contribution économique réelle à la société (et baisser ceux de ceux qui sont dans la situation inverse) ?

L'allocation du talent dans l’économie joue un rôle important dans la croissance. Un plus grand nombre d’ingénieurs ou d’entrepreneurs est favorable à la croissance, tandis que la prolifération des avocats lui est nuisible.

Moins d’impôts pour les profs, plus pour les avocats ?

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Et s’il fallait augmenter les impôts de ceux qui gagnent nettement plus que leur contribution économique réelle à la société (et baisser ceux de ceux qui sont dans la situation inverse) ?

Atlantico : Aux Etats-Unis, des recherches font état du manque de valorisation des métiers à fortes retombées sociales (enseignement, recherche), au détriment de métiers plus rémunérateurs (avocat par exemple). Cela aurait pour effet de ralentir la croissance. A quel point ce phénomène peut avoir un impact sur l'économie d'un pays?

Gilles Saint-Paul : Il est certain que la question de l’allocation du talent dans l’économie joue un rôle important dans la croissance. Selon la manière dont la société est structurée, les individus les plus talentueux vont choisir des carrières différentes. En France, par exemple, ou dans la Chine des mandarins au quatorzième siècle, c’est traditionnellement vers la haute administration que ces personnes se tournent, c'est-à-dire une activité peu productrice. Aux Etats-Unis, ils ont plus qu’ici tendance à devenir entrepreneurs (songeons à Gates, Zuckerberg, ou aux fondateurs de Google, qui ici auraient peut-être atterri dans les « grands corps »), ce qui est favorable à la croissance.

Certains travaux ont montré que la croissance économique dépend positivement ou négativement de la proportion d’individus dans tel ou tel métier ; un plus grand nombre d’ingénieurs ou d’entrepreneurs est favorable à la croissance, tandis que la prolifération des avocats lui est nuisible. A cet égard, si les Etats-Unis ne souffrent pas du détournement des meilleurs talents vers la haute administration, en revanche le poids excessifs des professions juridiques leur est nuisible. En ce qui concerne l’enseignement et la recherche, ces activités n’ont pas d’effet immédiat sur la production ; leur effet est diffus et passe par les « externalités » associées à la production de nouveaux savoirs et au fait que le niveau général d’éducation dans la population soit plus élevé. Je serais hésitant à en conclure qu’il faille nécessairement « plus d’enseignants » et « plus de chercheurs ». La massification de l’enseignement supérieur s’est traduite par une baisse du niveau et le maintien d’une proportion croissante de la jeunesse dans des études de plus en plus longues me paraît avoir un coût humain et économique certain. D’autant que, d’après les travaux de Heckman, le meilleur investissement en éducation se situerait au niveau de la petite enfance ! Quant à la recherche, il est difficile de mettre en évidence des effets des dépenses de R et D sur la productivité des entreprises. Il est certain que ces secteurs sont moins rémunérateurs que la profession d’avocat, du moins aux Etats-Unis, ce qui peut paraître injuste. Mais je ne pense pas qu’il faille augmenter leur taille ; les personnes supplémentaires qui devraient choisir ces professions ont un talent plus faible que celles qui s’y trouvent déjà, et la qualité de la recherche et de l’enseignement se trouveraient réduite, ce qui limite l’intérêt « social » de stimuler ces métiers. 

Pour inciter les jeunes diplômés à se tourner vers des métiers à forte retombée sociale, deux solutions sont suggérées aux gouvernements. Attribuer des bénéfices fiscaux à ces emplois, ou taxer les emplois plus rémunérateurs mais à la retombée sociale négative. Laquelle des deux serait la plus efficace? En voyez-vous une autre? 

Ces métiers sont d’ores et déjà subventionnés, soit à travers des mesures comme le crédit d’impôt recherche ou l’implication générale de l’Etat dans la recherche et l’enseignement. Ces encouragements sont bien entendu financés par l’impôt, et se font donc au détriment des autres emplois, notamment des emplois marchands. De plus, dire que ces métiers sont à « forte retombées sociales » est un acte de foi qui ne nous dit rien quant à la quantité optimale de ressources que l’on doit consacrer à ces secteurs. La question n’est pas celle de leur utilité moyenne mais de savoir si les choses s’amélioreraient en investissant encore plus dans ces domaines. Est-ce que les chercheurs supplémentaires que l’on pourrait recruter au CNRS si la taille de celui-ci augmentait publieraient de manière satisfaisante, sachant que par définition, ils ne passent pas la barre dans l’état actuel des choses ? Faut-il des profs supplémentaires alors qu’il y a en moyenne 15 élèves par professeur dans l’éducation nationale, que tous les postes au CAPES ne sont pas pourvusà cause de la médiocrité des candidats, et qu’aucun effort sérieux n’a été fait pour réduire les coûts grâce aux nouvelles technologies de l’information ? 

Ce constat est-il valable en France? Quels sont les corps de métier qui mériteraient d'être revalorisés?

Pour nous résumer, on voudrait que les meilleurs talents se tournent vers les secteurs les plus importants pour la croissance. Dans le cas de la France, la mauvaise allocation du talent peut résulter de deux phénomènes : d’une part, certains peuvent choisir des métiers moins intensifs en innovation mais plus rémunérateurs, sans doute parce que ces activités permettent d’extraire des rentes importantes : haute administration, professions réglementées, finance… D’autre part, pour un métier donné, certains peuvent préférer l’exercer à l’étranger plutôt qu’en France, parce que c’est plus rémunérateur là-bas. Pour changer l’allocation du talent et la rendre plus favorable à la croissance, il faut donc changer la structure de rémunération. Je ne crois pas trop à des méthodes comme le crédit d’impôt recherche car on sait qu’il est très facile à manipuler par les entreprises. En revanche il existe des rigidités qui jouent un rôle important dans l’allocation du talent tout en ayant par ailleurs été épinglées pour leurs autres effets néfastes. On peut penser au capitalisme de connivence, qui incite les jeunes talents à préférer des administrations comme l’inspection des finances à un emploi dans une PME innovante ; aux rentes associées à certaines professions : greffier du tribunal de commerce, notaire, commissaire-priseur, etc… ; et enfin à la fiscalité (impôt sur le revenu, charges sociales, plus-values) qui pénalise particulièrement les entrepreneurs et les travailleurs qualifiés. Agir sur ces leviers permettra en même temps d’inciter les meilleurs talents à choisir des carrières plus utiles socialement. Cependant, le débat sur la taille des externalités positives exercées sur le reste de l’économie par la recherche et l’enseignement reste entièrement ouvert. 

 
Commentaires

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  • Par ajm - 21/10/2017 - 14:20 - Signaler un abus Professions à statut uniformisé.

    Il y a beaucoup de clichés et d'idées approximatives dans cet exposé. D'abord, qui détermine et en fonction de quels critères, ce qui est utile socialement? Le monde de l'enseignement, par exemple, un peu partout dans le monde, bénéficie d'un statut de fonctionnaire ou assimilé avec certains avantages mais du coup, les très bons professeurs dans les écoles les plus dynamiques ne sont pas rémunérées mieux que les autres Si les parents (éventuellement avec des chèques education comme en GB et en Suède ) avaient la possibilité d'acheter l"education de leurs enfants, les choses pourraient être différentes. Certains enseignants seraient très bien payés, d'autres moins. On ne peut pas jouer sur tous les tableaux : sécurité du public et salaires élevés pour les plus performants et travailleurs du privé.

  • Par ajm - 21/10/2017 - 14:32 - Signaler un abus Professions réglementées.

    S'agissant des professions réglementées et des rentes qui y seraient attachées, il faut être sérieux. Qui a envie de se faire opérer par un chirurgien qui n'aurait pas satisfait à toutes les exigences de diplôme et de stages et expériences validés en CHU par des professionnels expérimentés ? Idem pour un commandant de bord d'une compagnie aérienne, d'un commissaire aux comptes et de beaucoup d'autres professions où l'expertise professionnelle est capitale en terme de sécurité. Toute expertise validée légalement , par construction, réduit le périmètre de la concurrence; pour autant, on est libre , encore, de choisir son medecin, son notaire etc..la concurrence entre professionnels à statut réglementé existe et permet de trouver ce qui nous convient, en faisant l'effort de se renseigner et , parfois mais pas toujours , de payer un peu plus cher.

  • Par ajm - 21/10/2017 - 14:44 - Signaler un abus Égalité devant l'impôt .

    Moduler les impôts en fonction de la soi-disante plus ou moins grande utilité sociale, est totalement injuste et impraticable. Le grand principe de droit à valeur constitutionnelle est l'égalité devant la loi. S'agissant de l'impôt, les critères discriminants doivent être objectifs et simples, par exemple le niveau des revenus. L'utilité sociale est un critère totalement flou et vague, impossible à déterminer et à exprimer de façon claire dans un texte de loi. Mettre le doigt dans cet engrenage amènerait rapidement à des absurdités dans lesquelles nos politiques auraient évidemment le plus grand plaisir à s'engouffrer en fonction de critères éminemment électorals.

  • Par Paulquiroulenamassepasmousse - 21/10/2017 - 16:02 - Signaler un abus Mais enfin, Il y a plus simple !!

    Tout simplement fixer un numerus closus qui permettrait de désengorger les facultés de lettre, psycho, socio qui sont de véritables usines à chomeurs et a nuitdeboutistes " et parallèlement recycler ces amphis pour les sciences fondamentales.

  • Par pierre de robion - 21/10/2017 - 17:41 - Signaler un abus @Paul qui roule....

    Vous rêvez mon cher, recycler des scientifiques en gratte papier, passe, mais transformer des illetrés qui se prennent pour des Stendhal en matheux, physiciens ou ingénieurs, vaste problème comme aurait dit quelqu'un! Et puis, que faites-vous de notre "liberté chérie"? Peut-on faire le bonheur des gens malgré eux?

  • Par Yves3531 - 21/10/2017 - 18:17 - Signaler un abus D'abord réduire les dépenses inutiles ou parasites, comme:

    http://www.contribuables.org/petition/plus-un-euro-dargent-public-pour-hollande-signez-la-petition/ Et vu quand et comment cela a été décidé, cela mériterait au grand minimum une enquête de déontologie !!!

  • Par Anouman - 21/10/2017 - 21:27 - Signaler un abus Utilité sociale?

    Ca ne signifie rien. S'il y a beaucoup de juristes au Etats-Unis c'est parce que les lois font que les justiciables en ont besoin. C'est donc un problème de lois, c'est le rôle des élus de les réduire au strict nécessaire. Si en France il y en a qui se tournent vers l'administration c'est parce qu'il y a des postes à pourvoir. S'il faut tant de fonctionnaires c'est aussi parce qu'il y a trop de règles à faire respecter. Ce n'est pas avec des taxes et des impôts qu'on règle les problèmes mais un faisant un petit effort de réflexion (ce qui semble au-delà de la capacité des élus et de ceux qui les élisent).

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Gilles Saint-Paul

Gilles Saint- Paul est un économiste spécialiste du marché du travail.

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