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Espaces communs ou espaces publics : mais à qui appartient Notre-Dame-des-Landes ?

« France périphérique », « centres-villes en déshérence », « déserts médicaux »… Ces expressions font florès, témoignant d’un fait nouveau : la géographie s’est invitée dans le débat public et renouvelle le questionnement, central en démocratie, sur la justice. Jacques Lévy, Jean-Nicolas Fauchillet et Ana Povoas ont tenté de voir comment la justice pouvait être perçue et s'exprimer dans les territoires, dans leur livre "Théorie de la justice spatiale", chez Odile Jacob. Extrait 2/2

Bonnes Feuilles

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Espaces communs ou espaces publics : mais à qui appartient Notre-Dame-des-Landes ?

 Crédit LOIC VENANCE / AFP

Les conflits sur les grands projets d’aménagement de l’espace permettent de mieux comprendre ces différences.

À qui appartient Notre-Dame-des-Landes ? Aux résidents qui auraient dû être expropriés par le projet, lancé en 1963 et finalement aban- donné en 2018, d’aéroport du Grand Ouest ? Aux militants « zadistes » (ZAD = zone à défendre), venus de différentes régions de France et d’Europe, qui se sont installés sur place ? Aux riverains de l’actuel aéroport de Nantes-Atlantique qui subissent des nuisances sonores qui risquent de s’aggraver avec l’augmentation du trafic dans les prochaines années ? Aux électeurs du département de Loire-Atlantique, consultés par référendum le 26 juin 2016 ?

Aux habitants des deux régions Pays de la Loire et Bretagne, directement intéressés par le projet en tant qu’usagers potentiels ? À l’ensemble des Français, puisqu’il s’agissait d’un projet de compétence nationale ? Ou même à tous les passagers, venus du Monde entier, qui auraient pu y atterrir ? La réponse ne va pas de soi et la mauvaise maîtrise des échelons imbriqués a certainement été, parmi d’autres, une des faiblesses dans la gestion du conflit par les gouvernements français successifs.

À certains égards, tous ces lieux disposaient d’une certaine légitimité. La logique du commun conduit à privilégier les relations directes entre individus ou groupes et donc à valoriser l’échelon le plus local. « Touche pas à ma ZAD » se rapproche de « Not in my backyard (NIMBY) ». On retrouve la même attitude dans le cas des « No TAV » du Val de Suse, dans le Piémont, qui dénoncent, parfois violemment, la construction du TGV Lyon-Turin. Ou encore à Bure (Grand Est) à propos du stockage profond de déchets radioactifs au nom de la prééminence d’une souveraineté locale sur les points de vue de tous les autres acteurs, et ce indépendamment du débat général sur l’opportunité de lignes ferroviaires à grande vitesse ou sur la dangerosité de l’énergie nucléaire. Dans cette perspective, les unités spatiales les plus petites disposent seules du droit de dire oui ou non tandis que les échelons plus englobants sont présentés comme intrusifs.

Dans une approche par le public, le problème sera posé différemment : on est en présence de différents niveaux de société – local, régional, national, européen –, qui tous disposent par principe d’une même quantité de légitimité pour coproduire un bien public. Un équipement lié à une politique énergétique nationale, une ligne de train d’intérêt européen ou un aéroport international doivent bien être situés quelque part et impliquent inévitablement des échelons plus petits que l’espace qui leur donne sens. Il faut donc trouver une solution pour harmoniser des arguments qui peuvent se révéler difficilement commensurables.

Le projet de réorganisation du nœud ferroviaire Stuttgart 21, lancé en 1994, concerne tout à la fois, par ses conséquences, la ville de Stuttgart, le Land de Bade-Wurtemberg, l’Allemagne et même une partie de l’Europe puisqu’il affecte la ligne Paris-Vienne. Il a suscité des controverses qui concernaient surtout l’impact de l’opération sur la gare de Stuttgart et ses abords. Les méthodes de concertation des grands acteurs (la ville, le Land, la compagnie ferroviaire DB) avec la population étaient aussi l’objet de protestations. Après de nombreuses et puissantes manifestations, parfois violentes, entre 2007 et 2011, la victoire des Verts, qui s’étaient clairement opposés au projet, au parlement régional déboucha sur l’organisation, le 27 novembre 2011, d’un référendum régional sur Stuttgart 21. Or ce référendum fut largement gagné (58,9 %) par les partisans du projet, qui est en cours de réalisation. La recherche d’une mise en compatibilité interscalaire (impliquant plusieurs échelons géographiques) entre biens publics est possible à condition d’inventer des dispositifs adaptés, combinant, bien avant la définition du projet, les différents registres de la démocratie (interactive et délibérative, directe et représentative) pour permettre une coconstruction effective des changements et de l’action nécessaire pour les réaliser. La justice* spatiale, c’est ce que ce genre de processus long et sophistiqué permet d’obtenir.

 
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  • Par moneo - 09/10/2018 - 12:08 - Signaler un abus j ai du mal à comprendre

    les propriétaires ont été expropriés par l'Etat ? ou une autre collectivité? .les propriétaires ont reçu leurs indemnisations ( en principe) donc les terrains appartiennent à la collectivité expropriatrice puisque payés par nos impôts conclusion ? les anciens propriétaires n'ont aucun droit et les zadistes sont des occupants sans titres à dégager , enfin dans un monde normal... Bien sûr si l'Etat a redonné des titres sans que l'on sache vraiment à qui , ni pourquoi , ni comment ont été gaspillés nos impôts, tout cela pour ne pas exercer la force publique, nous sommes dans l'ère post chiraquienne ou la rue est la représentante de la démocratie . La signification finale est l 'Etat être implacable contre les faibles et à plat ventre devant la violence Annexe rien à voir mais du même tonneau: réchauffement climatique nous allons en mourir parait il , faut tuer la voiture MAIS utiliser l'hélio pour 2 ours qui ne demandaient rien à personne ou aller se balader au-dessus du porte container éperonné(on se demande comment ) en Corse. mr De Rugy chapeau bas.. on peut généraliser tous nos problème viennent de là ...

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Jacques Lévy

Jacques Lévy est géographe, professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne et à l’université de Reims. Il a reçu le prix international Vautrin-Lud 2018, qui est la plus haute distinction en géographie. Il est le co-auteur de Théorie de la justice spatiale, avec Jean-Nicolas Fauchille et Ana Povoas, paru chez Odile Jacob (2018).

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Jean-Nicolas Fauchille

Jean-Nicolas Fauchille, docteur de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, est urbaniste et chercheur en sciences sociales de l’espace.

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Ana Povoas

Ana Póvoas, docteur de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, est chercheuse en sciences sociales et architecte-urbaniste. 

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