Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Mardi 23 Mai 2017 | Créer un compte | Connexion
Extra

Envie de comprendre la vision choc du monde de l'éminence grise de Donald Trump ? Voilà le livre pour le faire (on vous résume...)

Pour l'historien Neil Howe, nous serions aujourd'hui à la veille d’un changement de paradigme, non seulement aux Etats-Unis mais au niveau mondial, avec une mutation importante du régime, qui résulterait très vraisemblablement d'un nouveau conflit global.

Répétition

Publié le - Mis à jour le 9 Mars 2017
Envie de comprendre la vision choc du monde de l'éminence grise de Donald Trump ? Voilà le livre pour le faire (on vous résume...)

The Fourth Turning : An American Prophecy, le livre de l'historien Neil Howe, a largement inspiré la vision qu'a du monde Steve Bannon, conseiller stratégique de Donald Trump. Dans celui-ci, l'Histoire apparaît comme cyclique et générationnelle, et non comme linéaire ou chaotique. A quelle vision du monde cette approche historique correspond-elle ? 

Philippe Fabry : L’idée de voir des cycles dans l’Histoire n’est pas nouvelle. Même si l’on excepte les conceptions mythiques de l’éternel retour, qui sont sans doute vieilles comme l’humanité, on trouve d’authentiques historiens partisans de l’existence de schémas historiques récurrents depuis au moins Polybe, au IIe siècle avant Jésus-Christ.

Cet historien grec est l’auteur de la théorie de l’anakuklosis, l’anacyclose, soit la théorie de la naissance et de la dégénérescence cyclique des régimes politiques – thèse que l’on trouvait déjà, plus embryonnaire, chez Platon – où la monarchie dégénère en tyrannie, qui fait place à l’aristocratie, qui dégénère en oligarchie, puis la démocratie qui dégénère en ochlocratie, que l’on appellerait plutôt démagogie ou… populisme.

Et ceci est très intéressant parce que Polybe lui-même vécut dans une époque très voisine de la nôtre, où la puissance romaine était en train de se déployer sur le monde antique, où les vieilles cités grecques s’étaient rassemblées en Ligue achéenne pour tenter de peser un peu face à ce géant et à une autre grande puissance, la Macédoine, qui avait jadis contrôlé la moitié de la Grèce avant d’être repoussée par les cités libres alliées aux Romains. A l’époque de Polybe, la Macédoine redevenait menaçante, avec à sa tête l’ambitieux et despotique roi Persée, et tentait d’étendre son influence sur la Grèce en excitant le populisme anti-romain, tandis que les élites grecques étaient plutôt pro-romaines ; cet antagonisme sapait d’ailleurs le fonctionnement des démocraties grecques. Remplacez Rome par les Etats-Unis, la Ligue achéenne par l’Union européenne et la Macédoine par la Russie, et vous aurez précisément un schéma similaire à la situation actuelle.

Donc, pour répondre à votre question, cette recherche des cycles, de la récurrence générationnelle est généralement le fait d’individus, qu’il s’agisse hier de Polybe ou aujourd’hui de Howe, qui sentent que le régime, au sens large (politique, social, économique), est au bord du basculement et essaient autant d’anticiper que, tout simplement, comprendre ce basculement. Et le fait est que c’est une façon de penser très féconde et efficace, car en fin de compte, en affirmant qu’après la démagogie populiste, stade ultime de la dégénérescence de la démocratie, viendrait le temps du retour de la monarchie, Polybe parvenait à anticiper l’Empire romain, qui fut le résultat des guerres du IIe-Ier siècles avant notre ère.  

Et il est aujourd’hui vraisemblable que, comme le dit Neil Howe, nous soyons à la veille d’un changement de paradigme, non seulement aux Etats-Unis mais au niveau mondial, avec une mutation importante du régime – ce que j’ai expliqué moi-même, sous différents angles, dans mes trois livres, notamment en comparant la trajectoire historique américaine avec celle de la Rome antique. 

Edouard Husson : On peut se placer sur trois plans pour répondre à votre question. D'abord, prendre The Fourth Turning pour ce qu'il est: un livre qui se place dans le sillage des grandes philosophies de l'histoire, désireuses de découvrir des "lois" afin de mieux anticiper sur ce qui est à venir. Strauss et Howe prennent la suite de Vico, Hegel, Spengler, Toynbee, pour n'en citer que quelques-uns. De ce point de vue, le livre est plaisant à lire, séduisant, fréquemment approximatif dans le détail (cherchant à faire entrer les faits dans un cadre systématique) mais toujours stimulant.

Comme souvent avec ce genre d'ouvrages, il fait preuve d'une vraie capacité d'anticipation. Il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un livre vieux de vingt ans,  L'analogie historique avec des périodes antérieures et une description précise de phénomènes de générations lui permet d'anticiper, par exemple, sur les attaques terroristes des années 2000 et la grande crise financière de 2007-2008. Une deuxième façon d'évaluer le livre, c'est, en effet, de le classer parmi les grandes familles de philosophies de l'histoire.

L'avènement de la pensée hébraïque, huit siècles avant notre ère (en gros chez les auteurs des livres attribués à Isaïe) a conduit à abandonner une vision cyclique de l'histoire au profit d'une vision linéaire, tournée vers un progrès, une fin ultime. Le christianisme a considérablement élargi l'audience du programme annoncé chez Isaïe, prêchant dans toujours plus de régions du globe l'avènement universel d'une ère de paix, qui signifierait la fin des cycles alternant construction et destruction, paix et guerres, prospérité et misère etc....La pensée hébraïque, sous sa forme juive, chrétienne ou sécularisée, dispose toujours, aujourd'hui, d'un grand pouvoir d'attraction. La vision d'une histoire linéaire, débouchant sur un inéluctable progrès, ne perd pas de son pouvoir d'attraction. Mais le décalage entre l'utopie et la réalité entraîne, régulièrement, le retour à une vision cyclique de l'histoire.

Le livre de Strauss et Howe est largement une réponse à l'essai de Fukuyama, publié quelques années plus tôt, sur la "fin de l'histoire" et l'avènement d'une ère démocratique universelle. Dernier aspect, qui est celui qui m'intéresse le plus dans The Fourth Turning, c'est le naturel avec lequel l'histoire anglaise et l'histoire américaine sont envisagées comme un tout indissociable.  C'est sans doute la raison majeure pour laquelle Bannon en a fait son livre de chevet. La présidence de Trump va se placer dans un cadre de profonde solidarité "anglo-américaine". 

Quelle est la pertinence de cette approche cyclique et générationnelle de l'Histoire ? A l'inverse, quelles peuvent en être les limites ? 

Philippe Fabry : Selon moi, qui travaille aussi ces questions, la pertinence est totale, sur le principe : dès lors que l’on considère ces questions véritablement avec un œil d’historien, en partant des faits et sans mêler à ses réflexion des considérations idéologiques ou pseudo-mystiques, ce qui a pu être le défaut de certains penseurs de la "cyclicité" historique – je préfère quant à moi parler de schémas récurrents, qui rattachent ce travail sur les cycles historiques à ce qu’il y a à la base de toute science, à savoir l’observation, la catégorisation, et la réflexion fondée sur ces exercices préalables.

La principale limite, à mon sens, est celle-ci : se détacher des faits et sombrer dans un esprit de système ou dans une mystique des cycles, ou dans un culte du "sens de l’histoire" virant à cet historicisme que critiquait Karl Popper. C’est souvent ce que font les activistes politiques qui se prennent de passion pour telle théorie ; c’était le cas des marxistes, j’ignore si c’est celui de Bannon. 

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par Deudeuche - 05/03/2017 - 10:02 - Signaler un abus Les USA alliés à l'islamisme

    s'était Clinton arc-en-ciel néo McCarthyste (en version libertaire Hollywood).

  • Par nicothebest - 05/03/2017 - 11:45 - Signaler un abus Les USA vainqueurs

    Les USA vainqueurs successivement des chinois et des russes de manière conventionelle ? Le Fabry est payé par la CIA ? Parce que l'analyse est délirante au vu des expériences passées de l'armée américaine incapable de gagner une guerre depuis 50 ans si ce n'est en envahissant panama. Quant au potentat turc alors que le pays est aussi fragile qu'une démocratie occidentale, no comment...

  • Par MGPresse - 05/03/2017 - 15:22 - Signaler un abus Cyberintellectualité

    Le problème principal me parait être la prise en compte encore incertaine dans l'histoire du fait majeur nouveau, d'importance probablement équivalente à la vision hébraïque et à l'apport nazaréen (et à comprendre en accord avec le 3G (Aristote: great greec geek)), c'est l'apport de la catalyse intellectuelle du logos humain par la machine (Wiener, papa de la cybernétique : "l'homme a créé la machine à son image"). Pour l'instant on sattache à la machine physique faute de litteracie logicielle, mais la clé des choses est le "bot", le système de pensée autonome et l'importance de l'"acte de pensée" introduit par l'acte de parole. C'est en cela que notre société est devenue anthropobotique (hommes et bots souvent mélangés).

  • Par MGPresse - 05/03/2017 - 15:31 - Signaler un abus Complexité polylectique

    Seconde remarque, nous avons appris depuis le 21 janvier 1889 - "Oscar" d'Henri Poincaré sur le problème des "n-corps" - que le monde n'est pas logique (dialectique du tiers exclus) mais agorique (polylectique de tous les tiers inclus). Cela signifie un univers chaos déterministe fractal capable d'intégrer la relativité (continuité) et le quantique (discontinuité) que nous savons depuis 1930 ne pas pouvoir totalement calculer (Goëdel). Nous sommes donc dans un contexte de conflexion (réflexion sur plusieurs sources simultanée, comme cette liste de discussion) où nous avons compris devoir remplacer la raison par le précaution (ce qui ne veut certainement pas dire immobilisme !). Les schémas, expériences, enseignement, etc. la "sagesse" en un mot ne s'y est pas encore adaptée, ni n'a encore adapté ses outils (technosophie). Nous sommes donc dans un temps instable pour les mécanismes de décision. Pour soi, en etreprise, dans la nation.

  • Par Mkutch - 05/03/2017 - 18:41 - Signaler un abus La masturb...

    Très très estimé MGPresse, la masturbation et votre évidente auto-contemplation et narcissisme rend effectivement, non pas sourd, mais illisible.

  • Par valencia77 - 06/03/2017 - 02:24 - Signaler un abus Mkutcch

    Merci, thank you! Parfait example de l'education mal comprise ou mal employe.

  • Par bd - 06/03/2017 - 20:59 - Signaler un abus A comparer avec Alexander Dugin, le Raspoutine de Poutine

    http://bigthink.com/paul-ratner/the-dangerous-philosopher-behind-putins-strategy-to-grow-russian-power-at-americas-expense?

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Philippe Fabry

Philippe Fabry est historien et tient le blog Historionomie, principalement dédié à l'étude des schémas historiques et leur emploi à des fins d'analyse géopolitique et de prospective. Il a publié Rome du libéralisme au socialisme, Leçon antique pour notre temps (2014),et Histoire du Siècle à Venir (2015). Son nouveau livre, Atlas des guerres à venir, paraîtra en février 2017.

 

Voir la bio en entier

Edouard Husson

Edouard Husson est historien. Ancien vice-chancelier des universités de Paris, ancien directeur général d'Escp Europe, il a fait ses études à l'Ecole normale supérieure et à Paris Sorbonne, dont il est docteur en Histoire. Edouard Husson a été chercheur à l'Institut für Zeitgeschichte de Munich (1999-2001) et chercheur invité au Center For Advanced Holocaust Studies de Washington (en 2005 et 2006). Il a également été fait docteur honoris causa de l'Académie de Philosophie du Brésil (Rio de Janeiro) pour l'ensemble de ses travaux sur l'histoire de la Shoah.

Il est aussi vice-président de l'université Paris Sciences et Lettres (www.univ-psl.fr)

 

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€