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Électricité : le tout renouvelable est-il possible ? Retour sur le rapport de l’Ademe

L'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie a récemment publié un rapport intitulé "Vers un mix électrique 100% renouvelable en 2050". Un document qui se rapproche plus de l'ouvrage à thèse que de la présentation objective d'éléments scientifiques.

Idée lumineuse

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Électricité : le tout renouvelable est-il possible ? Retour sur le rapport de l’Ademe

L'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie a récemment publié un rapport intitulé "Vers un mix électrique 100% renouvelable en 2050".  Crédit Reuters

L’ADEME vient de publier un document de 120 pages qui prétend démontrer que la France peut sans difficulté et avec profit se doter d’un système électrique reposant uniquement sur des sources renouvelables. Atlantico a voulu m’interviewer sur ce texte. J’ai accepté. C’était une erreur, car je ne connaissais ce texte qu’indirectement (à partir de dépêches d’agence et de compte rendus de journaux), et qu’un universitaire ne doit jamais commenter un document qu’il n’a pas lu intégralement.

J’ai comblé cette lacune, et peux présenter ici une analyse plus complète (ou moins incomplète) de ce texte important.

Le document, intitulé Vers un mix électrique 100% renouvelable en 2050, est un document officiel « financé et piloté » par l’ADEME (ci-après ADEME 2005), publié sous le timbre de l’ADEME et du Ministère de la Recherche. C’est un exemple de la « science officielle », qui se répand dans beaucoup de domaines, et qui ne présente pas toutes les garanties de la science scientifique. Le bruit a couru que ce rapport avait été « enterré » par le ministère de l’Ecologie et du Développement Durable. Ce bruit est sans fondement et même ridicule. Le rapport est si peu enterré qu’il est public, disponible sur le site de l’ADEME.

Le document est ce que l’on pourrait appeler un ouvrage à thèse. Il n’est pas une analyse impartiale qui déboucherait en conclusion sur une thèse politique, à savoir la possibilité et la désirabilité du tout-renouvelable en matière d’électricité, avec zéro nucléaire et zéro thermique à flamme. Il part au contraire de cette thèse politique, et débouche sur une analyse partiale qui cherche à démontrer son bien-fondé. C’est davantage la plaidoirie orientée d’un talentueux avocat que l’enquête à charge et à décharge d’un honnête juge d’instruction. Dire cela n’est pas condamner ce travail : il y a des plaidoiries d’avocat qui disent beaucoup de choses vraies, et elles sont de toutes façons nécessaires à la manifestation de la vérité.

Le travail effectué est considérable. Il a mobilisé tout l’appareil d’Etat, et en plus des dizaines de consultants extérieurs. Tout compris, il a sans doute coûté plusieurs centaines de milliers d’euros. Le texte est généralement bien écrit, et rationnel. Pas toujours. Le rapport explique par exemple que les résultats obtenus reposent sur des modèles à 14 millions de variables et 19 millions de contraintes. Il faut voir là un effet de manche du maître du barreau. Certains lecteurs cèdent à ce terrorisme intellectuel et en concluent que les résultats de modèles aussi compliqués sont nécessairement crédibles. D’autres, moins crédules, pensent que de tels modèles sont absolument invérifiables, et donc peu crédibles.

La thèse - que l’appareil d’Etat français a demandé à des chercheurs de prouver - est très neuve et très importante. Elle est totalement inédite parce que à peu près tout le monde dans le globe pense que la part du renouvelable intermittent dans le mix électrique ne peut pas dépasser 30% ou 40% ; c’est ce qu’écrivait RTE, le réseau de transport de l’électricité, il y a quelques années. Elle est très importante  parce que la perspective d’un taux de 100% en 2050, dans moins de 35 ans, implique pour la France, qui produit actuellement 80% de son électricité avec du nucléaire et 10% avec de l’hydraulique, une véritable révolution copernicienne aux conséquences économiques et sociales prodigieuses. Si la démonstration est vérifiée, il s’agit d’une première mondiale, dont le retentissement sera considérable. On doit du reste déplorer qu’un texte d’une telle importance reste un document administratif français. Il aurait du (ou devrait) faire l’objet d’une publication dans une revue scientifique internationale à comité de lecture.

Pour apprécier la radicalité des affirmations de l’ADEME, il est bon de s’arrêter un instant sur la part actuelle des renouvelables dans le mix électrique des pays européens. Pour ce faire, il faut distinguer entre deux types de renouvelables qui posent des problèmes complètement différents: l’éolien et le solaire d’un côté, l’hydraulique d’un autre côté. L’éolien et le solaire sont devant nous ; sont intermittents, c’est-à-dire produisent de l’électricité un petit nombre d’heures par an à des heures largement imprévisibles ; et sont coûteux. L’hydraulique est derrière nous (en ce que la plupart des sites exploitables le sont déjà depuis longtemps) ; produit de l’électricité à un coût marginal presque nul ; et la produit pour l’essentiel quand on en a besoin. Beaucoup des données publiées, et des objectifs affichés, ne font pas cette distinction, comme si on voulait artificiellement gonfler la part des « renouvelables ».

On voit que la part des renouvelables intermittents (éolien et solaire) ne dépasse actuellement 30% dans aucun pays d’Europe - et du monde car l’Europe est en pointe dans ce domaine. Les trois champions sont le Danemark avec environ 30%, avec l’Espagne et le Portugal (environ 22%). Le Danemark n’atteint ce chiffre de 30% qu’avec l’aide son voisin norvégien qui a la chance d’être doté de ressources hydrauliques abondantes. Lorsque le Danemark produit plus d’électricité éolienne que ses besoins, ce qui arrive souvent, il vend ses excédents d’électricité à la Norvège ; ce pays les utilise pour remonter de l’eau dans ses réservoirs de montagne ; lorsque l’éolien danois ne suffit plus aux besoins danois, ce qui est également souvent le cas, la Norvège ouvre les vannes de ses réservoirs, produit l’électricité, et la  vend au Danemark (à un prix bien entendu plus élevé). Même en Allemagne, la part des renouvelables intermittents n’est que de 14%. On mesure ainsi le caractère totalement inédit et l’ampleur du système dont l’ADEME et le ministère de la Recherche français veulent démontrer la faisabilité. Il multiplie par 4 ou 5 la part actuelle des champions européens, et par 20 la part actuelle enregistrée en France.

Pourquoi la part des renouvelables intermittents reste-t-elle si faible ? Ce n’est pas faute d’engagements politiques et financiers forts depuis une quinzaine d’années. C’est parce que la généralisation de cette électricité se heurte à deux obstacles majeurs qui ont été - jusqu’au rapport de l’ADEME - insurmontables : l’inadéquation temporelle de cette électricité aux variations de la demande, le coût très élevé de cette électricité. Les quatre pays qui s’y sont le plus engagé s’en mordent les doigts. L’électricité y est plus chère qu’ailleurs en Europe. Les ménages danois et allemands payent leur électricité juste deux fois plus cher que les ménages français ; les Espagnols et les Portugais 40% de plus que nous (mais une partie des surcoûts est à la charge de l’Etat, donc des contribuables). L’ADEME, dans cette étude révolutionnaire, prétend avoir, pour la première fois, surmonté ces deux obstacles. Sa démonstration est-elle crédible ?

 
Commentaires

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  • Par brennec - 21/04/2015 - 12:46 - Signaler un abus Science et politique.

    Il s'agit d'une instrumentalisation d'une pseudo science, tout comme le GIEC dont il faut rappeler qu'il s'agit d'un groupement intergouvernemental. Si la science devient politique il est a présager que c'est tout simplement la fin de la science.

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Rémy Prud'homme

Rémy Prud'homme est professeur émérite à l'Université de Paris XII, il a fait ses études à HEC, à la Faculté de Droit et des Sciences Economiques de l'Université de Paris, à l'Université Harvard, ainsi qu'à l'Institut d'Etudes Politique de Paris. 

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