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Égypte, Tunisie, Maroc, Libye :
le hold-up des Frères musulmans
sur le printemps arabe

En Égypte, mais aussi en Tunisie, au Maroc et dans une moindre mesure, en Libye, les Frères musulmans exercent une influence certaine. Plus que le programme du parti islamiste, c'est le vide de la politique de ses opposants qui pousse les électeurs à leur faire de plus en plus confiance.

Haut les mains !

Publié le

Dès les commencements tunisiens et égyptiens de ce qui allait devenir le printemps arabe, à partir de décembre 2010, un phénomène intéressant inquiétait le politologue : l’absence sémantique de corpus réellement révolutionnaire. Car pour être spontanée, forte, jeune, plutôt instruite et largement féminine, la foule des contestataires semblait arc-bouter ses slogans sur le fameux « Dégage ! » adressé à ses tyrans respectifs, et concentrer ses revendications sur les essentielles mais minimalistes dignité et à la liberté.

Ici – en Tunisie ou en Egypte – la contestation semblait surtout portée par l’exaspération sociale ; là – en Libye ou en Syrie – la cruauté du pouvoir paraissant constituer son principal moteur.

Mais quid de l’après ? Quel cadre politique ou institutionnel revendiquait-on pour obtenir et protéger ces dignité et liberté tant réclamées ? De quelle nature politique ou idéologique était la révolution ? Et en était-ce seulement une, ou plutôt un « simple » mouvement de révolte éphémère ?

Dix-huit mois précisément après le début du printemps arabe, force est de constater que si l’expression d’objectifs institutionnels précis fut si rare, c’est parce que l’offre manquait. Autrement dit, en Egypte et en Libye on ne voulut pas  revenir aux respectives royautés de Farouk et d’Idriss Senoussi, mais on ne proposa pas d’alternative novatrice et attirante. Au Yémen, ou le watan, la notion de nation, est traditionnellement faible, la contestation s’inscrivit rapidement dans un clivage identitaire local (sud contre nord) et clanique. En Tunisie, les jeunes tombeurs de Ben Ali proposèrent souvent un modèle hybride, tout à la fois arabe et occidental.

Or la « culture du ressentiment » (selon la juste formule d’Abdelwahab Meddeb) qui caractérise le monde arabe depuis des décennies, concerne en premier lieu l’Occident ; s’en prévaloir n’est politiquement guère payant… 

Restaient donc les islamistes, au premier rang desquels on trouve les Ihwan, les Frères musulmans. Forts de leur virginité politique – ils n’avaient détenu le pouvoir, pourchassés depuis les années 1940 dans la plupart des Etats arabes – et d’une réputation (méritée) de militants sociaux dévoués, ils proposèrent, eux, une offre politique et idéologique forte et complète : retour aux valeurs de l’Islam avec application (plus ou moins) stricte de la charia, système socio-économique plus égalitaire, implacable combat anti-corruption, solidarité inter arabe et inter islamique, répression sans scrupules contre les déviants (homosexuels notamment) contestation de la suprématie occidentale, absence de paix ou de simples contacts avec Israël. Flanqués des salafistes – islamistes fanatiques fantasmant le retour aux salaf, les compagnons du Prophète – les Frères l’ont largement emporté ou sont en passe de triompher à chaque scrutin libre organisé. En Egypte bien entendu, où ils jouent en quelque sorte à domicile puisque c’est là que la confrérie s’est créée en 1928, mais aussi en Tunisie et au Maroc dans une moindre mesure, et sans doute bientôt en Libye. Dans les autres Etats arabes (Syrie, Jordanie, Soudan, etc.) si des élections avaient lieu actuellement, les Frères ou de semblables mouvements l’emporteraient assurément.

Car peut-être davantage encore que le caractère alléchant de leurs propre programme (plus ou moins sincère et réaliste), c’est le vacuum de leurs opposants politiques laïcs qui pousse les Frères au pouvoir et risque de les y maintenir longtemps. Pour les contrer, faut-il alors revenir au panarabisme laïc de type nationaliste façon Nasser, exhumer les monarchies d’antan, réinventer le progressisme marxisant des années 1970 ? Sans doute les jeunes révolutionnaires arabes, catastrophés par l’avènement des Frères, ne pourront-ils faire l’économie d’une construction idéologique et intellectuelle de fond pour parachever ce qu’ils ont courageusement entamé en 2010-2011, pour incarner enfin la modernité arabe en lieu et place des islamistes.

Pour l’heure, dans le monde arabe contemporain comme souvent, la révolution a dévoré ses propres enfants… Jusqu’au prochain printemps ?

 
Commentaires

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  • Par Ganesha - 26/06/2012 - 15:38 - Signaler un abus Femmes Islamistes

    Nous, les occidentaux, nous sommes assez vexés : les peuples arabes ont conquis la liberté démocratique et des élections libres, mais ils ne se sont pas précipités pour installer une société qui soit une copie conforme de la nôtre. Voyons les choses en face : nous ne faisons plus rêver ! Ni notre modèle économique : concurrence libre et non faussée et inégalité sociales en croissance continue, ni notre modèle familial : mères célibataires et divorce... On peut s'attendre à des torrents de larmes des féministes et leur répondre que tant que je n'aurai pas lu une enquête m'indiquant le contraire, je penserai qu'au moins 50% des votes en faveur des Frères Musulmans étaient des bulletins déposés par de douces mains d'électrices... Réfléchissez par l'absurde : pensez vous vraiment qu'en Egypte, en Tunisie ce sont des hommes et rien que des hommes qui ont voté pour les candidats islamistes, et que toutes les femmes ont voté exclusivement pour leurs adversaires ? Il y a de nombreuses femmes islamistes ! Quant aux abstentionnistes, elles n'ont que ce qu'elles méritent !

  • Par François78 - 26/06/2012 - 17:52 - Signaler un abus Un détail ....

    "répression sans scrupules contre les déviants (homosexuels notamment) contestation de la suprématie occidentale, absence de paix ou de simples contacts avec Israël" . Si ce sont les seules réserves que vous avez : . - soit votre profil est mensonger (vous n'avez pas les diplômes prétendus) . - soit vous essayez de nous enfumer.

  • Par Lepongiste - 27/06/2012 - 07:59 - Signaler un abus Le hold up des frères musulmans dans dans ces pays là

    était prévisible !! Alors ne jouons pas les étonnés....

  • Par Tounsi - 27/06/2012 - 10:01 - Signaler un abus mon avis

    Je penses que le seul probleme de l'auteur avec les nouveaux gouvernements elus dans les pays cites c'est son islamophobie puisque les occidentaux n'arriveront jamais a s'en defaire. Des rancunes datant de plusieurs siecles. Mais s'il utilisait juste un peu de rationnalisme il aurait du reconnaitre que c'est ca le jeu de la democratie. Alors il n'y a pas deux democratie, une pour vous et une pour nous. Alors on vous en prie laissez nous tranquille nom de dieu et melez vous de vos affaires et de votre barbarie et le genocide que vous avez effectuez en Algerie .... quelle hypcocrisie franchement.

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Frédéric Encel

Frédéric Encel est professeur de relations internationales à l’ESG Management School et maître de conférences à Sciences-Po Paris. Il a notamment publié De quelques idées reçues sur le monde contemporain (éditions Autrement). Il est l'auteur de Géopolitique du printemps arabe (PUF) à paraître en septembre 2014.  Il a assuré la chronique internationale quotidienne de France Inter en 2013-2014.

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