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Efficaces ou pas : ce que les paradoxes de la nouvelle croissance française nous disent des réformes Macron

Forte d'un véritable reprise de la croissance, la France doit désormais choisir sa voie pour assurer des emplois durables. C'est tout l'enjeu de la loi Travail.

Houston, on a un problème

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Efficaces ou pas : ce que les paradoxes de la nouvelle croissance française nous disent des réformes Macron

Selon les chiffres publiés ce 12 septembre par l'INSEE, au 2e trimestre 2017 " les créations nettes d'emploi salarié atteignent 81 400, soit une hausse de 0,3 %, comme au trimestre précédent." Sur un an, l'emploi salarié s'accroît de 303 500 (soit +1,2 %). Derrière ces bons chiffres, il est possible de voir une tendance qui se dessine depuis plusieurs années, mettant en avant une baisse du nombre des emplois industriels concomitante à une hausse des emplois dans l’hôtellerie-restauration mais également dans les activités de services administratifs et de maintien (agents de sécurité, services de nettoyage).

Dans quelle mesure assistons-nous à une transformation de l'emploi salarié en France ?

Patrick Artus : Si l'on regarde les chiffres de l'emploi privé, c'est à dire hors administration publique, les résultats seraient encore meilleurs. De mémoire, on a créé 360.000 emplois en un an. Il y a deux éléments de réponse qui sont importants. 

Le premier est ce qu'on appelle une croissance riche en emploi. C'est-à-dire que par rapport à la croissance du PIB, la croissance de l'emploi est très forte. Ca veut dire qu'on a très peu de gains de productivité. Il y a deux façons de voir ça : de manière positive, on peut trouver ça formidable puisqu'il faut moins de croissance qu'avant pour créer de l'emploi. Ou de manière négative, où il n'y a plus de gains de productivité, et on va être dans une tendance de croissance très faible. C'est un arbitrage entre le niveau la production potentielle et la croissance potentielle. Celle-ci est plus faible parce que les gains de productivité sont plus faibles. Donc notre capacité à faire de la croissance est un peu plus faible. Mais notre niveau d'activité est plus élevé car l'on crée plus d'emplois. Ce n'est pas que la France : dans pratiquement tous les pays de l'OCDE, on a de la croissance riche en emploi par rapport à la croissance du PIB. 

Le deuxième point, qui est vrai en France mais aussi dans les autres pays, porte l'horrible nom chez les économistes de bipolarisation du marché du travail. C'est-à-dire on crée un petit peu d'emplois en haute-gamme (les nouvelles technologies, les start-ups, la financé etc), on détruit les emplois intermédiaires (liés à l'industrie par exemple), et on crée beaucoup d'emplois bas-de-gamme. C'est à la fois le transport, la distribution, la sécurité, les loisirs, la restauration et l'hôtellerie. A nouveau, on peut voir les choses de deux manières. La façon positive est de dire que de toute façon, les chômeurs sont peu qualifiés. Le taux ce chômage du tiers le moins qualifié de la population française est de 17%. Quand vous lutter contre le chômage, nécessairement vous créez des emplois que les personnes peu qualifiées peuvent prendre. Le retour à l'emploi se fait nécessairement sur des emplois peu qualifiés. La façon négative de voir les choses, c'est de voir que c'est un drame de pauvreté dans la mesure où les emplois qui se créent sont des emplois sont assez mal payés, peu productifs et bas-de-gamme. Ce qui est évidemment le défi pour nos sociétés, ça serait de ramener les gens à l'emploi et ensuite de les faire progresser. Ce qui pousse à la question redoutable des systèmes de formation. Si vous voulez faire baisser le chômage aujourd'hui, vous ne pouvez créer que ce type d'emploi.

 

 

Jean-Paul Betbeze : Les ordonnances, qui suscitent des manifestations (mais pas de toutes les centrales syndicales) et un soutien assez général du patronat, vont-elle prolonger les tendances en cours en matière d’emploi en France et surtout changer la donne ? Oui, mais rien n’est mécanique, rien n’est rapide, et il n’est pas sûr que ce qui se met en place soit suffisant. Et moins encore assez expliqué.

D’abord, la bonne nouvelle est la poursuite de l’amélioration de l’emploi salarié en France, surtout dans le privé. C’est le onzième trimestre consécutif que ceci se produit. Les 303 500 emplois supplémentaires sur un an viennent en effet pour 276 500 du privé (soit +1,5% des effectifs sur un an) et pour 27 200 seulement de la fonction publique (soit +0,5% sur un an). Ensuite, cette amélioration vient surtout des services qui apportent 259 400 emplois (sur un total de 12,1 millions), sachant qu’enfin l’agriculture crée des emplois (+2 600 pour arriver à 298 300) et plus encore la construction (+8 600 pour arriver à 1 347 700). La résistance de l’agriculture doit être soulignée, dans une conjoncture particulièrement tendue sur les prix, et la remontée de la construction encouragée, après les années noires qu’elle a vécue. 

Mais la tendance longue à la désindustrialisation de l’emploi en France se poursuit. On compte ainsi 3,2 millions d’emplois pour l’industrie et une baisse de 13 500 sur un an. L’industrie continue son effritement, en même temps que ses performances extérieures se détériorent et que sa part de marché atteint en 2016 un minimum de 3,2% pour les marchandises dans le monde, et de 12,1% en zone euro. Ceci tient à des raisons structurelles qui nécessitent des actions correctrices qui commencent à peine à se mettre en œuvre. 

 

Pour autant, on ne peut présenter l’évolution de l’emploi privé en disant qu’il y a de moins en moins d’emplois industriels et de plus en plus dans les restaurants, la sécurité et le nettoyage. D’abord, les services marchands concernent aussi la banque (200 000 emplois) et l’assurance, les activités immobilières (196 000 emplois à temps plein) mais aussi 692 000 emplois dans l’information et la communication et 1 873 000 emplois à temps plein dans les activités scientifiques, les services administratifs et de soutien. Pour une large part, les entreprises industrielles se sont développées en externalisant des services, ce qui a permis à la France d’avoir des géants dans l’informatique, la logistique, les services de surveillance et de gestion de la qualité, plus les entreprises de comptabilité, d’audit et de stratégie. On ne peut plus séparer la compétitivité industrielle de celle des services. Pour que les entreprises industrielles exportent, il leur faut des appuis scientifiques, logistiques, commerciaux, financiers, assuranciels… Sans oublier que la France a des leaders dans la restauration collective ou le tourisme et qu’elle devrait soutenir les services à la personne, pour avoir plus de croissance économiquement efficace, dans une société vieillissante.

 
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  • Par lima59 - 13/09/2017 - 12:40 - Signaler un abus Déficit publique

    Depuis le 1 janvier le déficit public a atteint 51 milliards d'euros. En 8 mois c'est beaucoup. En plus de l'emploi sans beaucoup de qualification, c'est pour cela que il y a autant de immigration .

  • Par ajm - 13/09/2017 - 19:32 - Signaler un abus Clivage artificiel entre industrie et services.

    Opposer les bons emplois qualifiés et bien payés de l'industrie aux mauvais emplois des services est un cliché très discutable. En quoi un chef dans un restaurant ou un bon pâtissier dans le commerce est-il moins qualifié et moins payé qu' un ouvrier d'industrie? En quoi un juriste independant ou un avocat sera-t-il moins qualifié et moins rémunéré qu'un juriste dans une entreprise industrielle? On oubie aussi que la qualité ce n'est pas seulement un produit performant et fiable: c'est aussi un produit qui correspond à une vraie demande (marketing), qui est connu (communication) , qui est bien distribué et vendu (réseau de distribution, bons commerciaux), dont les caracteristiques d'élaboration et de fabrication sont protégées (brevets, sécurité .) , c' est aussi un produit dont l'utilisation par les clients fait l'objet d'un suivi performant (service après-vente). En fait ,l'industrie ce n'est pas seulement de la RD et de la fabrication, c'est beaucoup de services en interne ou externalisés. Si les Allemands sont très forts c'est que, pour eux, la qualité est un processus global qui intègre toute la chaîne de création de la valeur, y compris ce qui semble anodin et peu valorisant

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Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Patrick Artus

Patrick Artus est économiste.

Il est spécialisé en économie internationale et en politique monétaire.

Il est directeur de la Recherche et des Études de Natixis

Patrick Artus est le co-auteur, avec Isabelle Gravet, de La crise de l'euro: Comprendre les causes - En sortir par de nouvelles institutions (Armand Colin, 2012)

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