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Denis Tillinac : « En mai 68, le malaise qu’on connaît souvent à 20 ans a été accompagné par le freudo-marxisme de cette génération et a provoqué une déconstruction ravageuse »

Dans "Mai 68, l'arnaque du siècle", l'écrivain Denis Tillinac porte un regard critique sur les tenants et les aboutissants du mouvement de Mai 68. C'est selon lui grâce à l'alibi idéologique porté par les mobilisations étudiantes, prémices de la mondialisation, que Mai 68 a pu éclore.

Héritage ?

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Denis Tillinac : « En mai 68, le malaise qu’on connaît souvent à 20 ans a été accompagné par le freudo-marxisme de cette génération et a provoqué une déconstruction ravageuse »

 Crédit AFP

Atlantico : Dans Mai 68, l'arnaque du siècle, vous racontez votre Mai 68, une période passée à Bordeaux, loin du lyrisme parisien. Mais l'influence des universités parisiennes et même américaines va venir troubler vos après-midis de rugby et le calme bourgeois de la "belle endormie". Mai 68 n'était-elle pas déjà, à rebours des prétentions intellectuelles des activistes de l'époque, une grande victoire de la mondialisation ?

Denis Tillinac : Oui, c'était les prémices de la mondialisation, dans la mesure où tout a débuté dans les campus américains, en Californie, avec la contre-culture, chez les Provo d'Amsterdam et enfin dans les milieux universitaires à Berlin, à Tokyo, Rome et un peu partout. Il y avait une lame de fond un alibi idéologique et politique avec la guerre au Vietnam, et une réalité nouvelle : des étudiants qui devenaient une masse après avoir été une assez mince élite sociale dans les facultés. Mai 68 et la France n'ont rien inventé.

Votre génération, celle des "baby boomers", les enfants qui n'ont pas connu la guerre sur le sol national, qui ont profité des 30 Glorieuses et ont pavané en 68, vous la jugez très durement. On constate qu'aujourd'hui encore, comme hier, alors qu'elle s'apprête à tirer sa retraite, cette génération des "soixante-huitards" continue à peser– intellectuellement, économiquement, politiquement – sur notre société. Qu'est-ce qui explique que cette génération, qui semble avoir eu tout pour elle, apparaisse sous votre plume comme si "égoïste" ?

C'est bien quelque chose que j'ai perçu ou subodoré à l'époque : le gaucho de mon âge allait devenir un bobo. Et allait fabriquer des "sous-bobos" puisqu'on en est désormais à la seconde génération – qui paye les pots cassés par 68. "68" au sens large, évidemment, ce ne sont pas les événements et "innovations" que depuis un demi-siècle on reconstruit, survalorise et réinvente.

Pourquoi mai 68 ? Il y avait d'abord un mal-être diffus – on a toujours des raisons d'être mal dans ses pompes à vingt ans, les uns comme les autres, mais cela reste généralement un problème entre soi et soi. Mais ce malaise a été accompagné par un outil idéologique qui aura été le freudo-marxisme de cette génération. Mais il n'y avait pas pour autant de vrai idéal. Ils mimaient les révolutionnaires. Ils mimaient les spartakistes, ils mimaient le Che, et tout cela était au plus au point inauthentique. Il n'y avait pas d'étoile dans leur ciel. Les étoiles rouges du firmament du prolétariat étaient depuis longtemps éteintes. On avait vu ce qui se passait en Union soviétique, en Chine ou ailleurs. On le savait, cela ne pouvait rien donner de sérieux. Avec cela il y avait les thématiques libertaires, qui se manifestaient dans la niaiserie des slogans de type "degré zéro", "table rase", "jouir sans entrave", "il est interdit d'interdire" ne produisaient pas la colonne vertébrale d'un idéal digne de l'appellation. On n'exalte pas une âme en l'appelant à "jouir sans entrave". Cela n'enflammera jamais un cœur vaillant. C'était un moment sans générosité, sans fraicheur, mais l'affirmation d'égos immatures qui tournaient autour de leurs propres nombrils. Cela a donné, au quotidien, des types agressifs, sommaires, manichéens, dont on avait l'impression qu'ils se contentaient de bâtir une sorte de démonologie remplie de fascistes ! Ah, il y avait toujours un fasciste quelque part. Dans les faits, il n'y en avait pas. Et les 2000 mecs d'Occident de-ci de-là était une arlésienne : on en entendait parler partout, mais personne ne les voyait. Mais tout le monde était fasciste ! Tout était fasciste ! Le Beau, le Vrai, le Juste, toutes les valeurs qui depuis la nuit des temps structurent une civilisation, étaient eux-aussi fascistes. Cela produisait à la fin quelque chose d'assez informe…

 
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Denis Tillinac

Auteur de plus d’une cinquantaine de livres – romans, essais, récits, poésie – qui lui ont valu
de nombreux prix littéraires, Denis Tillinac, 70 ans, s’illustre par sa pensée libre et son amour de la
France.

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