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Dans la tête d’un djihadiste : le monde vu par ceux qui ne se voient pas comme des terroristes mais comme des défenseurs de l’Islam contre le reste du monde

Près de mille jeunes sont partis de France pour faire le djihad. Des jeunes qui se trouvent dans une crise identitaire si profonde que la mission sacrée qu'ils se sont donnée a pour eux valeur de planche de salut et justifie tout, même les crimes les plus abominables.

Djihad Psycho

Publié le - Mis à jour le 19 Septembre 2014
Dans la tête d’un djihadiste : le monde vu par ceux qui ne se voient pas comme des terroristes mais comme des défenseurs de l’Islam contre le reste du monde

Près de mille jeunes sont partis de France pour faire le djihad.  Crédit Caputre d'écran / l'Express

Mourad Fares, "sergent-recruteur" du djihad et originaire de Thonon-les-Bains en Haute-Savoie, a été arrêté en août 2014 en Turquie et mis en examen le jeudi 11 septembre à Paris. En février dernier, il donnait une interview au magazine "Vice" où il détaillait, entre autres, ses motivations au djihad. Une plongée inédite dans le système des valeurs et la psychologie de ces jeunes occidentaux qui ont choisi de partir combattre au côté de leurs "frères".

Se pose inévitablement en premier lieu la question de l'identité de ces personnes avant qu’elles ne deviennent djihadistes. Des gens normaux, des frères, des amis ou des connaissances si l’on en croit les propos du journaliste à l’origine de l’interview, Johan Prud’homme, qui désigne son ancien camarade, avant qu’il ne s’engage, comme étant "très instruit", quelqu’un "très au fait de la religion musulmane" mais chez qui "nulle trace d’extrémisme" ne régnait. Un jeune homme somme toute comme les autres, qui buvait, fumait et sortait le soir en boîte de nuit.

Atlantico : Qui sont ces djihadistes, à l'origine? Quelles étaient à leur vie et leurs aspirations, et pourquoi ont-il décidé de partir en "croisande" ?

Farhad Khosrokhava : Il y a deux types de jeunes occidentaux non musulmans qui partent faire le djihad. Les premiers sont des jeunes qui habitent aux alentours de cités à majorité musulmane. Ils grandissent entourés d’amis musulmans et s’assimilent à eux, miment leur comportement : ils ne mangent pas de porc, ne boivent pas d’alcool et s’essayent au jeun du Ramadan. Pour se prouver à eux-mêmes qu’ils sont de vrais musulmans, ils ont tendance à faire de l’excès de zèle et à se radicaliser bien plus que les autres.

La deuxième catégorie concerne plus les gens appartenant aux classes moyennes. Ils ne sont pas radicalisés par les cités mais par l’Internet. Actuellement l’islam est la seule idéologie militante qui demeure dans le monde. L’extrême gauche a presque disparu en Occident. Avant il y avait les décembristes, les communistes, les anarchistes… Désormais, même les trotskistes ne battent plus le pavé que pour des histoires de salaires ou de droits syndicaux.

L’extrémisme djihadiste permet donc de redonner un idéal de révolution, anti-impérialiste, à ces jeunes européens en perte d’identité. Le djihadisme leur donne une vision dichotomique, leur dit enfin quoi faire, ce qui est bien, ce qui est mal. Enfin, chez ces Occidentaux qui vont faire le djihad, il y a aussi une dimension humanitaire. Il ne s’agit pas de personnes qui veulent assouvir une folie meurtrière à la Merah ou à la Nemmouche, mais d'êtres humains qui veulent aller prêter main forte à leurs "frères" sur le terrain, des frères qu’ils sentent malmenés, maltraités.

Romain Caillet : Il est clair qu’il s’agit pour la plupart de jeunes qui n’ont pas forcément d’attaches familiales et professionnelles fortes. Rien ne les retient dans leur pays, et ils aspirent à participer à l’édification d’un Etat islamique et à venir en aide à une population opprimée à laquelle ils s’identifient par la religion. D’autres partent également parce qu'ils recherchent l’aventure et le besoin de mourir en martyr pour une cause qui les animent, à savoir la défense d’une religion qu’ils considèrent comme étant l’unique légitime.

Il est utile de préciser par ailleurs que l’aspect communautaire évoqué par les termes de Mourad Fares lorsqu’il dit que dans l’Islam, il n’y a "ni frontière, ni nationalisme" n’est pas spécifique aux djihadistes. Bien entendu, cela joue également un rôle important dans leurs motivations, mais en réalité cela dépasse la question du djihadisme. Tous les mouvements islamistes considèrent qu’il n’y a qu’une seule communauté musulmane, en dépit des différences ethniques qui peuvent être assez fortes d’un pays à l’autre, et que les frontières ont été inventées par les occidentaux. Au Moyen-Orient, la plupart des pays, comme la Jordanie ou le Liban, sont des créations occidentales. Seuls certains pays, à l’instar de l’Egypte ou du Maroc, ont conservé leurs frontières et leur identité culturelle depuis plusieurs siècles.

 

L’identité de ces jeunes djihadistes ne diffère pas non plus de celle de l'écrivain, essayiste et journaliste Michael Muhammad Knight, converti à l'Islam et sur le point de partir faire le djihad contre la Russie dans les années 1990. Cependant, les motivations divergent radicalement. A travers une tribune intitulée "I understand why Westerners are joining jihadi movements like ISIS. I was almost one of them" ("Je comprends pourquoi des Occidentaux rejoignent des mouvement djihadistes comme l'Etat islamique. J'ai failli être l'un d'entre eux") publiée dans le Washington Post, il y explique son parcours.

Pour Michael Muhammad Knight, tout a changé il y a vingt ans. Alors qu'il est encore un adolescent américain comme les autres, étudiant dans un lycée catholique, la résistance tchétchène contre les Russes commence à prendre de l'ampleur. Chaque jour, la télévision fait défiler des images de "destructions et de souffrance". Révolté par de tels clichés, le jeune homme se met en tête de rejoindre la résistance tchétchène et quitte les Etats-Unis. Il se rend alors dans une école coranique au Pakistan, où il se lance dans l'étude des saintes écritures. "Cela peut être difficile à croire mais je pensais à la guerre en termes de compassion. Comme de nombreux Américains qui ont servi dans les forces armées par amour de leur pays, je voulais combattre l'oppression et protéger la sécurité et la dignité des autres. Je croyais que le monde allait mal. Je plaçais ma foi dans une quelconque solution magique, clamant que le monde irait mieux grâce au renouveau d'un islam authentique et à un système gouvernemental véritablement islamique. Mais je croyais aussi que lutter pour la justice valait plus que ma propre vie", explique-t-il.

"Ce n'est pas un verset que j'ai pu lire dans mon étude du Coran qui m'a donné envie de me battre, mais plutôt mes valeurs américaines. J'ai grandi dans les années 80 sous Reagan. J'ai grandi en regardant les dessins animés G.I Joe, dont les chansons disaient : "Bats-toi pour la liberté, partout où il y a des problèmes". J'étais sûr que ces individus avaient le droit et la légitimité d'intervenir dans quelque endroit du monde où ils pensaient que la liberté, la justice et l'égalité étaient menacées", raconte l'écrivain.

 
Commentaires

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  • Par assougoudrel - 14/09/2014 - 09:52 - Signaler un abus La France est un pays islamophobe

    Que ce monsieur nous explique pourquoi la France les a accueillis, instruit, nourrit donné de l'argent, ainsi que la nationalité. Qu'est-ca que ce serait si nous les détestions au début. Si les français deviennent islamophobe, ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux, à cause de leur conduite perverse et honteuse, leur malhonnèteté. On entend à présent des parents appeler les autorités à l'aide, car leur rejetons sont partis faire leur soit disant guerre sainte. C'est bien fait pour eux. Depuis tout petit, à table, dans leur voiture, en vacances dans leurs pays, ils parlaient avec toute leur haine des français, disant qu'il faut qu'ils paient de les avoir colonisés, tout comme aux antilles on parle des méchants blancs qui avaient pris leurs ancètres comme esclaves. Tout petit l'enfant entend parler des "viés blancs sales" (le terme vieux peut signifier insignifiants et on en rajoute une couche avec sale pour exprimer le mépris total). L'enfant pousse avec la méfiance depuis la maternelle et plus tard le venin est en lui. Les parents ont fait tout le travail et le recruteur n'a plus qu'à les cueillir. Les filles savent qu'elles serviront de paillasses, mais partent gaiement.

  • Par Newdawn - 14/09/2014 - 10:44 - Signaler un abus De l'extrême-gauche au Jihad

    Je trouve très intéressant le parallèle entre ces deux idéologies, la seconde supplantant la première en terme d'idéaux et de fantasmes simplistes chez des esprits jeunes et pas très structurés. C'est à creuser, car il y a de toute évidence des choses communes.

  • Par chrisbord - 14/09/2014 - 13:36 - Signaler un abus @assougoudrel

    Bien vu ! Votre plaidoyer va complétement dans ce que je souhaitais écrire. Je vois que je ne suis pas le seul a penser ainsi et cela me réconforte un peu ! A chaque fois que j'évoque le sujet, je me fais souvent traiter de tous les noms d'oiseaux particulièrement bien choisis pour ce cadre d'information !

  • Par vangog - 14/09/2014 - 13:38 - Signaler un abus Lorsque le passé rencontre les valeurs de l'humanisme...

    il commence par avoir une perception enfantine de ces valeurs, très souvent erronée. C'est l'expérience adulte qui forge la perception réelle des valeurs humanistes communes. Ces hommes et ces femmes accueillis à tort dans des pays avec lesquels leur culture possède plusieurs siècles de retard, se font souvent une interprétation erronée des valeurs occidentales...et finissent par accuser ces valeurs de les avoir trompés... Une véritable crise d'adolescence, avec mise en accusation de la patrie accueillante, fugue du domicile familial, errements idéologiques, violence aux autres et à soi-même...puis retour au domicile, la queue basse, mais avec toujours la croyance d'avoir manqué d'Amour et de Liberté! Vivement que l'adolescence se finisse et que ces hommes-enfants deviennent adultes...ou bien feraient-ils mieux de rester au sein de cultures archaïques, plus adaptées à leur rythme de développement!

  • Par papamadi - 14/09/2014 - 14:06 - Signaler un abus jihad

    comment a-t-on pu inventer l'Internet? qui a pu a pu oser ce creuset de la bêtise et de l'incivilité? qui? tous ceux qui ont aux US ne rêvent qu'une chose, faire du fric! et…et abrutir les gens! ils vivent grassement dans leur Sillicon Valley pendant que de pseudo français ou européens apprennent à nous détruire en Syrie ou ailleurs! grâce aux anglo-saxons et à leur orgueil technique nous n'aurons que ce que nous méritons… génial! merci Mr Montagne de Sucre alias Zuckerberg...

  • Par vangog - 14/09/2014 - 15:08 - Signaler un abus @papamadi l'Internet...

    ce n'est pas ce que vous utilisez actuellement?...

  • Par yeneralobregone - 14/09/2014 - 15:11 - Signaler un abus les raisons de se battre

    du " muhamad " américain, rappellent le fameux sergent artman dans " full metal jacket ": " nous implorons la guerre, nous approvisionnons dieux en ames fraiches, et dieux nous en remercie ... " cela en dit long sur la responsabilité des USA dans le drame que nous vivont actuellement : si les USA font semblant de se battrent contre les " terroristes " musulmans, ce sont eux qui les ont créé, financé, équipé, et tout cela pourquoi, pour ce battre contre la puissance athée qui allaient s'éffonfrer toute seule vu l'inanité de son système économique : la russie soviétique. poutine à raison, la fin de l'urss, est bien la plus grande catastrophe que la planète ait connue à la fin du 20ième siècle, car elle ouvre la voix à une connerie encore bien pire, une nouvelle forme de contre-révolution : le fondamentalisme musulman... o'banana doit se sentir mal dans ses basket, lui qui a commencé sa mandature sous les auspices d'une réconciliation avec l'islam... pas étonnant qu'il insiste bien sur le terme " terroriste ", les saoud et l'émir du tarqua sont fréquentable, mais pas le nouveau calife autoproclamé. ça ne fait pourtant guère qu'une question de degrés vers le moyenage entre les trois...

  • Par yeneralobregone - 14/09/2014 - 15:24 - Signaler un abus le terme " terroriste "

    est crée sous la révolution française. il s'agissait de terroriser les opposant à la république et de canaliser les violences populaires pour ne pas qu'elles ne dégénèrent : danton " il faut etre terrible pour éviter au peuple de l'etre...le nouveau régime était trés fragile, la terreur était une construction plus ou moins légale destiné à combattre les opposant : royalistes, fédéralistes, profiteurs ... les guillotinages apparaissent comme une guerre de l'intérieur, et une " compensation " envers les nombreux morts patriotes sur les différents fronts.

  • Par langue de pivert - 14/09/2014 - 17:50 - Signaler un abus RE-CI-PRO-CI-TE ! BORDEL DE DIEUX !

    C'est quand même pas compliqué !!! L'occident va lancer un énième "Djihad démocratique" contre l'orient ! La mesure la plus intelligente serait d'extirper - par tous les moyens - toutes représentations de cette secte démoniaque de NOTRE SOL...et de laisser mijoter sunnites et chiites ensemble en terre d'orient ! Charbonnier est maitre chez lui ! La raison finira par l'emporter, je ne suis pas inquiet, mais on va encore perdre du temps, des vies et de l'argent !

  • Par hmrmon - 14/09/2014 - 21:05 - Signaler un abus Djihad islamique.

    Tout ça c'est aussi en grande partie de la faute de ces cons du genre Bush fils et ses acolytes, Sarko, BHL qui ont ouvert ou poussé à ouvrir le chaudron dont sont sortis tous ces attardés du VI siècle, alliant fanatisme, barbarie, bigoterie. On était tranquille avec ces dictateurs qui, chacun à leur manière, d'une poigne de fer, tenaient tous ces fanatiques en laisse. Mais non! il a fallu que ces imbéciles cités plus haut nous foutent le nez dans ces merdiers ou la ramène à grands cris pour nous pousser, (sans jamais rien regretter) à y plonger à pieds joints pour imaginer quoi faire? aider ces pays à devenir des démocraties. À mourir de rire si c'était pas si tragique.

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Farhad Khosrokhavar

Farhad Khosrokhavar est un sociologue franco-iranien, directeur de recherche à l'EHESS et chercheur au Centre d'Analyse et d'Intervention Sociologiques (CADIS, EHESS-CNRS). Ses recherches portent sur la sociologie de l'Iran contemporain, sur les problèmes sociaux et anthropologiques de l'islam en France mais également sur la philosophie des sciences sociales.Il est l'auteur de Quand Al Qaïda parle : témoignages derrière les barreaux, et de La Radicalisation

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Romain Caillet

Romain Caillet est chercheur et consultant sur les questions islamistes. Basé à Beyrouth, il est également doctorant associé à l'Institut français du Proche-Orient.  

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