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Crise agricole : pourquoi la baisse des charges décidée par le gouvernement ne sauvera pas plus l’élevage intensif français qu’on a sauvé la sidérurgie lorraine

L'escalade des renégociations ne sortira pas l'agriculture de la crise. Revoir un modèle non-concurrentiel est le point de départ obligatoire pour sortir de cette impasse productiviste et se protéger de l'influence néfaste des grands groupes agroalimentaires dont la France n'a pas besoin pour cultiver son pré carré.

Le petit bout de la lorgnette

Publié le - Mis à jour le 19 Février 2016
Crise agricole : pourquoi la baisse des charges décidée par le gouvernement ne sauvera pas plus l’élevage intensif français qu’on a sauvé la sidérurgie lorraine

Atlantico : En prenant du recul sur la crise agricole actuelle, la France est-elle confrontée à une problématique découlant d'une absence de choix cohérent entre une agriculture "stratégique" (indépendance alimentaire, aménagement du territoire, dimension culturelle) pour le pays et la libéralisation des marchés agricoles ? 

Bruno Parmentier : On est bien là au cœur du problème : à quoi sert l’agriculture ? Les médias brésiliens nous exhortent parfois à abandonner cette activité qu’ils jugent "indigne de la vieille Europe", tout en assurant que, eux, les Brésiliens, sont en capacité de "nourrir le monde" ! En Europe, continent au climat tempéré, nous avons régulièrement manqué de nourriture pendant des millénaires ; ce n’est pas pour rien que dans notre religion majoritaire on a récité pendant tout ce temps : "donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien" ; le manque de pain à Paris a fortement contribué à la Révolution française de 1789.

Notre pays a connu 11 disettes au 17e siècle, 16 au 18e, et 10 encore au 19e. Même au 20e siècle, les deux guerres mondiales ont provoqué pénuries et rationnements. Les derniers tickets de rationnement datent de 1949, et le préfet de police a fixé le prix de la baguette à Paris jusqu’en 1986 ! Puis la politique agricole commune a permis une véritable explosion de la production, qui a triplé dans notre pays depuis les années 50 ; nous vivons dans l’abondance, personne n’a plus peur de manquer et nous ne dépensons plus que 12 à 15 % de nos revenus à nous nourrir, contre 25 % il y a à peine 50 ans. En fait, nous finançons la totalité de notre téléphone portable avec les économies faites sur la nourriture (ce n’est certainement pas avec des économies sur le loyer ou sur les loisirs, deux postes qui ne cessent d’augmenter !).

Cette abondance a provoqué un désintérêt des Européens pour cette activité stratégique : après avoir soutenu activement leur agriculture pendant 50 ans, la majorité d’entre eux considère dorénavant que cette politique leur coûte trop cher et qu’il convient de mondialiser cette activité, d’une part pour faire baisser le coût de la vie, et d’autre part, pour trouver de nouveaux marchés à l’exportation. On dérégule à tout va. On peut encore comprendre la logique de cette politique en matière de céréales : nous avons une excellente productivité, cette production est relativement facilement stockable et transportable, et chroniquement le monde en manque et en manquera au 21e siècle. On assiste bien évidemment à des variations relativement importantes sur les prix mondiaux, mais, en moyenne sur cinq ans, c’est maintenant une activité rentable pour nos agriculteurs.

La situation est très différente pour l’élevage. D’une part, parce qu’on parle là de produits périssables, à haute valeur culturelle, très sensibles aux crises sanitaires et qui font l’objet de tabous : juifs et musulmans ne mangent pas de porcs, les indiens sont majoritairement végétariens et les chinois consomment peu de lait, nous-mêmes mangeons des escargots et des cuisses de grenouille, ce qui écœure une bonne partie du reste du monde, mais pas d’insectes ni de chiens, et presque plus de chevaux etc. Et, d’autre part, parce que cette consommation est partout soumise à un phénomène de "transition alimentaire" : dès qu’on est riche on tente d’en consommer davantage, sous toutes les latitudes. En France, on est passé de 25 kilos de viande par personne dans la période de 1920 à 1950 à 85 kilos actuellement, idem pour le lait. La Chine de Mao, avec ses 700 millions d’habitants, n’en consommait que 14 kilos, et celle d’aujourd’hui avec ses 1,3 milliards d'habitants, en consomme 60 kilos : ce grand pays a multiplié par 8 sa consommation de viande en moins de 40 ans ! Mais au bout d’un moment on se lasse de la nouveauté et on commence à percevoir les inconvénients de cette surconsommation. Elle provoque de nombreux dégâts de santé : cancers, athérosclérose, diabètes, obésité, etc. Par ailleurs, elle occasionne un véritable pillage des ressources de la planète : réchauffement accéléré par des émissions très importantes de gaz à effet de serre, déforestation, sans oublier les revendications de bien-être animal. On commence donc progressivement à modérer ses appétits. Gageons que dans 20 ou 30 ans, on sera revenu à 60 kilos de viande par Français, et autant de lait ! Tout comme la consommation de vin est passée de 140 litres à 40 litres par Français depuis les années 1960. Nous entrons en Europe dans une longue période de décroissance de la consommation des produits d’origine animale.

De plus, l’élevage modèle nos paysages et nos régions, y compris là où les terres sont peu fertiles. Il évite la désertification, maintient la vie, crée des emplois, etc.

La crise actuelle nécessite donc un choix plus clair entre les deux modèles : doit-on continuer à produire de très grandes quantités de viande et de lait à des prix très bas, où doit-on plutôt viser une production moins volumineuse, avec des signes de qualité, vendue plus cher à des consommateurs devenus plus exigeants ? Doit-on compter à fond sur l’exportation ou se recentrer sur le marché domestique auquel s'ajouteraient les riches gourmets du reste du monde avec des productions haut de gamme ?

 
Commentaires

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  • Par tubixray - 18/02/2016 - 10:31 - Signaler un abus Excellent article

    A méditer: Produire de la viande de qualité en France oui mais à condition que les animaux soient nourris avec des céréales aussi françaises .... Je circule régulièrement sur une route de campagne longeant une ferme laitière qui "pourrit" mon véhicule quand le temps n'est pas au beau fixe .... Cette ferme compte parmi les fournisseurs de la laiterie de la région ..... Alors ce lait nous le buvons et ma voiture est sale pour une bonne cause :-)

  • Par vangog - 18/02/2016 - 11:45 - Signaler un abus Ideologie de normes écolos et de dumping fiscal et social

    c'est une idéologie typiquement socialiste...rien à voir avec le libéralisme! d'ailleurs, ce ont les socialistes Junker, Flamby, Tusk, Schultz, Flamby, Merkel qui règnent en UE!

  • Par Benvoyons - 18/02/2016 - 14:39 - Signaler un abus L'Agriculture pèse 50% du Budget de l'UE alors que l'Agriculture

    ne pèse rien dans le chômage de 10.1% en UE. Donc les Européens veulent plus de financement dans la recherche l'innovation, dans l'industrie. Comment refuser cela alors que nous avons 10.1% de chômage? Pour garder en France une Agriculture il faut impérativement passer d'exploitations de 80 ha de moyenne à 250 ha minimum et ceci très rapidement , même pour le BIO! En effet l'automatisation agricole va investir d'ici 2023 plus de 74 milliards de $ minimum. La majorité des exploitations Françaises sont dans l’incapacité de faire de l'investissement. Causes: les charges, la psychologie Agricole qui veut détenir le capitale Terre et donc des charges trop grandes en capitale qui empêchent l'investissement. Cette investissement qui permettrait de créer l'évolution volontariste nécessaire à l'Agriculture Française tout en dégageant des salaires bien meilleurs que maintenant. Des groupements de ferme plus grandes pourront investir aussi plus facilement sur le recyclage (méthanisation etc..) Les Verts et PS Français (avec des fermes de 50 ha max) sont des Cons qui préfèrent la destruction de notre Agriculture. Les Verts Allemands eux ont tout compris organisent une AgriDeuth Verte efficac

  • Par Benvoyons - 18/02/2016 - 14:53 - Signaler un abus Bien évidemment l'Agriculture de Montagne ne peut avoir le

    même modèle que le reste de l'Agriculture du reste de la France. Mais l'Agriculture ne doit pas évoluer vers les cas particulier mais vers l'automatisation et donc l'agrandissement des Fermes aussi bien pour l’Élevage que pour les autres cultures. Les groupements des Grandes Fermes d'élevages pourront avoir une clinique avec Vétérinaires et aides vétos à demeure. Avoir donc aussi un mode de fonctionnement humain plus acceptable que le fonctionnement actuel Une ferme d'élevage fonctionne en 24/24 toute l'année et donc des grandes Fermes permettent une bonne gestion Humaine comme dans l'industrie.

  • Par Deneziere - 18/02/2016 - 15:06 - Signaler un abus Constructivisme, quand tu nous tiens

    Les céréaliers s'en sortent parce qu'ils ont la mentalité d'entrepreneurs mondialisés, et non pas parce que leurs produits sont stockables. Les autres meurent parce qu'ils sont comme le rédacteur de l'article: ils rêvent d'un Gozplan qui ne viendra pas.

  • Par Karg se - 18/02/2016 - 18:09 - Signaler un abus Modèle de société vs compétitivité

    Aux libéraux: nos producteurs de viandes et de lait ne seront jamais aussi compétitif que les allemands pour des raisons géographiques (cout et dispersion du foncier), sociale (pressions "écologistes") et légales (juridictions plus sévère). S'ils produisent de la viande c'est par définition parce qu'ils ont des structures d'exploitation inadapté à la production de céréale en gros. Aux Bobo il faut faire de la qualité ça suffit comme solution: le problème n'est pas tant de faire de la viande très haut de gamme pour quelques bourgeois, mais de faire accepter aux consommateurs smicards quelques dizaines de plus de centime au kg, centime qui du producteur à la grande surface deviennent plusieurs euro. C'est en pratique impossible, la seule solution est d'isoler notre secteur agricole. Hors vous êtes en même farouchement opposé à toute fermeture. Vous ne pouvez pas entraver l'appareil productif avec des exigences, même légitimes, tout en laissant des produits fabriqués librement venir les concurrencer.

  • Par Vm - 19/02/2016 - 09:18 - Signaler un abus Collectivisme

    Encore une fois une vision romantique et étatique de l'organisation de la société et de l agriculture. Oui l indépendance aliment aire est fondamentale mais c est en rationalisant et en augmentant la productivité que nous l obtiendrons pas en pleurant parce que les "méchants libéraux pas écolos du tout" produisent mieux et moins chers que nous. Au fait l auteur à t il pensé à demander à nos pauvres ce qu ils penseraient d'une augmentation massive des prix de la viande et des produits laitiers ?

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Bruno Parmentier

Bruno Parmentier est ingénieur de l’école de Mines et économiste. Il a dirigé pendant dix ans l’école supérieure d’agronomie d’Angers (ESA). Il est également l’auteur de livre sur les enjeux alimentaires :  "Manger tous et bien" et "Nourrir l’humanité". Aujourd’hui il est conférencier et tient un blog nourrir-manger.fr.

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