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Comprendre les dessous de la guerre commerciale : Chine, Etats-unis, Allemagne, le match des modèles de croissance

Des trois pays, ce sont certainement les Etats-Unis qui apparaissent le moins dépendants des exportations de biens qui représentent moins de 14% du PIB contre 20% pour la Chine et …42,4% pour l'Allemagne.

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 Comprendre les dessous de la guerre commerciale : Chine, Etats-unis, Allemagne, le match des modèles de croissance

 Crédit PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP

Dans un contexte marqué par la "guerre commerciale" qui oppose les Etats-Unis et la Chine d'une part, mais également la Chine et l'Europe, et plus précisément l'Allemagne d'autre part, comment peut-on définir, non pas les enjeux de ces affrontements, mais les avantages et les inconvénients des différents modèles de développement de ces 3 pays ? Quels sont les avantages, les forces, des différents modèles de développements que sont la Chine, les États Unis, et l'Allemagne ? 

 
Jean-Marc Siroën : Plutôt que de modèle de développement, il serait préférable parler de modèle ou de dynamique économique, apprécié par les performances en termes de croissance, d'emploi et de bien-être social. 
 
Les trois pays sont très différents.
Les Etats-Unis et l'Allemagne sont des démocraties riches qui font confiance aux marchés, plus individualiste outre-Atlantique, plus encadré outre-Rhin. La Chine, quant à elle, reste une dictature avec un niveau de vie moyen qui reste faible, avec un modèle dual de capitalisme sauvage et d'entreprises d'État souvent subventionnées. Les Etats-Unis bénéficient d'un leadeurship technologique, notamment dans le militaire et l'aéronautique ainsi que dans la nouvelle économie structurée par ses GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft). L'Allemagne, quant à elle, profite d'une expérience et parfois d'un quasi-monopole dans l'industrie haut de gamme (automobile, machines-outils) mais traditionnelle. La Chine, au contraire, a appuyé son insertion dans l'économie mondiale sur le bas de gamme et participé à la chaîne mondiale de valeur en se spécialisant aux dernières étapes des processus de production c'est-à-dire l'assemblage de composants importés. Le mode d'insertion des trois pays dans la chaîne mondiale de valeur peut être résumé par la phrase qu'accole Apple au dos de ses iPhone "Designed by Apple in California. Assembled in China", même si, entre le début et la fin de la chaîne on trouve une multitude de matières premières, de composants ou de services fabriqués ou délivrés entre autres par le Japon, la Corée et… les Etats-Unis (comme on l'a vu récemment pour la firme chinoise ZTE privée de composants américains pour n'avoir pas respecté l'embargo sur l'Iran). L'Allemagne s'est elle aussi positionnée dans cette chaîne de valeur mais a surtout joué la carte des pays de l'Est européen à bas salaires pour délocaliser certaines activités. La valeur ajoutée des voitures "made in Germany" est, en fait, très peu allemande…
 
Des trois pays, ce sont certainement les Etats-Unis qui apparaissent le moins dépendants des exportations de biens qui représentent moins de 14% du PIB contre 20% pour la Chine et …42,4% pour l'Allemagne. Ces chiffres tendent d'ailleurs à surestimer la performance chinoise puisque ses exportations de produits finis (smartphones, ordinateurs, appareils ménagers, etc.) contiennent une part extrêmement élevée de composants et de services importés. Le montant des exportations ne reflète donc pas la contribution réelle du pays à leur valeur.  Les Etats-Unis exportent aussi davantage de matières premières (environ un quart de leurs exportations). Leurs firmes vedettes, les GAFAM, ont beau être hyper-mondialisées, elles contribuent très peu aux exportations américaines (d'autant moins que leurs services ou leurs brevets sont souvent délocalisés). Néanmoins, les exportations par habitant sont en Chine 5 fois plus faibles qu'aux Etats-Unis et 12 fois moins qu'en Allemagne ! Des trois "modèles", c'est ce dernier pays qui puise le plus sa croissance dans les exportations. 
 

A l'inverse, quelles sont leurs inconvénients ou leurs faiblesses ? 

Ces trois pays peuvent avoir des doutes et des inquiétudes ce qui est en soi assez normal puisque rien n'est jamais acquis dans une économie mondiale hyperconcurrentielle à évolution technologique rapide. Les Etats-Unis comprennent mal leur déficit commercial moins dû aux carences du modèle de production qu'à un excès de consommation et d'endettement, public ou privé. Ils redoutent, non sans arguments, le pillage de leur technologie notamment par les entreprises chinoises. Mais ils répondent par un protectionnisme brouillon et régressif qui remet en cause leur insertion dans la chaîne de valeur sans pour autant présenter d'alternative crédible. L'acier taxé et le coton subventionné sont le passé de l'Amérique, pas son avenir.
 
L'Allemagne est très dépendante de la conjoncture mondiale et d'un accès aux marchés aujourd'hui remis en cause. Il fonctionne bien quand le Monde investit et enrichit une classe moyenne supérieure attirée par la qualité et le luxe allemands.  Certains de ses fleurons, comme l'industrie automobile, devront surmonter des transitions lourdes (fin du diesel, véhicules électriques et "autonomes") où elle n'a pas d'avantages a priori.  Le "Made in Germany" est une rente qui ne sera pas éternelle et ce ne sont pas les populations vieillissantes qui favorisent les mutations.
 
Mais c'est peut-être en Chine que le défi est le plus lourd à assumer car les changements ne se limitent pas à l'économie. Ils atteignent son système et, contrairement à une idée à la mode, si l'autoritarisme peut imposer des changements plus difficiles à réaliser en démocratie, ce sont rarement les meilleurs ou les plus pérennes. Son modèle fondé sur la modernisation de l'agriculture, l'investissement dans les infrastructures et l'éducation, et l'industrialisation à marche forcée, a permis à la Chine d'atteindre des taux de croissance spectaculaires, de réduire la pauvreté et d'accéder au rang de première puissance commerciale. Mais elle n'a pu résister à la hausse des salaires et à la concurrence de modèles concurrents, tout aussi dynamiques, à plus bas salaires et souvent plus jeunes (Vietnam, Cambodge, Éthiopie…). Si elle semble avoir déjà conquis des positions de leadeur dans certains secteurs d'avenir (photovoltaïque, batteries au lithium…), elle devra aussi remonter la chaîne de valeur pour parvenir aux stades les plus exigeants en technologie et en travail qualifié. Elle doit passer du stade de la contrefaçon à celui de l'appropriation des technologies de pointe. Ils peuvent réussir, mais restent sous la menace de crises financières voire politiques. Malgré l'émergence de concurrents chinois aux GAFAM, leur mondialisation et leur pouvoir normatif reste à démontrer. Il n'est pas certain que le système politique, qui a plutôt régressé ces dernières années, favorise les réformes nécessaires pour déplanifier l'économie et promouvoir une nouvelle économie qui aime (trop, peut-être…) faire circuler librement les informations.
 

Au regard de ces différents éléments, quel semblerait être le modèle le plus solide ? Ce modèle est-il seulement "réplicable" par d'autres pays ou s'agit-il du résultat de circonstances particulières ? 

 
Je ne suis pas certain qu'il existe un "modèle" américain, allemand ou chinois. Les systèmes économiques sont le fruit de l'histoire, des cultures, des circonstances et du hasard qui peut être alternativement bienveillant et malveillant. Il est utile de tirer les leçons des expériences des uns ou des autres, et même de s'en inspirer parfois, mais il serait dangereux de chercher à les répliquer. Les leçons du "modèle" chinois peuvent intéresser les pays en développement qui, dépourvus de matières premières, voudraient s'industrialiser. Beaucoup s'en inspirent d'ailleurs en attirant des capitaux étrangers, souvent chinois d'ailleurs, pour développer des zones d'exportation. Mais le "modèle" est évidemment inadapté aux pays développés qui ont depuis longtemps dépassé le niveau de développement chinois. Leur problème n'est pas d'atteindre le haut de gamme et les technologies de pointe, mais de rester au sommet.
 
Le modèle allemand, que Michel Albert appelait autrefois le "capitalisme rhénan" n'est évidemment pas sans influence en Europe, mais il ne prend pas suffisamment en compte la diversité du continent. Les excédents commerciaux allemands qui sont souvent considérés comme le signe de son efficacité, révèlent plutôt un vieillissement de la population, inquiète de son avenir et qui préfère épargner qu'investir. L'Europe pourrait certes lui donner l'occasion de se régénérer et, de fait, son élargissement à l'Est lui avait permis, il y a une vingtaine d'années, de prolonger son modèle en restructurant ses chaines de valeur industrielles. Mais elle devra sans doute aller plus loin et mieux comprendre que la diversité de l'Europe favorise aussi les complémentarités. 
 
Le "modèle" américain reste le plus solide. Les Etats-Unis sont diversifiés et peuvent exporter aussi bien des avions et des licences de logiciel que du soja et du pétrole. Ses universités et ses laboratoires restent les meilleures et les plus productifs. Ses entreprises ont inventé et imposé la nouvelle économie, non seulement ses produits et ses services, mais aussi ses codes et ses normes. Ils disposent de la puissance militaire, du "soft power" (langue, culture, mythes…) et…de la puissance monétaire qui leur permet de capter autant d'épargne mondiale qu'il en faut pour financer ce qu'ils veulent, y compris les déficits budgétaires et commerciaux.  La Chine a certes des réserves en dollars, mais les Etats-Unis, eux, ont le dollar ce qui est bien mieux encore. 
 
Deux conclusions s'imposent. D'abord, il va de soi que personne ne peut répliquer les Etats-Unis. Ensuite, le protectionnisme régressif et conservateur que l'administration Trump met en place affaiblit le modèle américain plus qu'il ne le renforce.
 
 
Commentaires

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  • Par vangog - 18/06/2018 - 13:56 - Signaler un abus Et la France gauchiste, dans tout ça?

    Ben...tellement larguée que Siroën ne l'évoque même pas.."

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Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de recherche Nopoor, financé par l'Union européenne, sur les politiques de lutte contre la pauvreté. 

 

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