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Comment Donald Trump est en train de transformer le pétrole en arme géopolitique massive

Le retour des Etats-Unis en tant que producteur de pétrole sur la scène internationale pourrait profondément déstabiliser ce secteur déjà en crise et accroître le risque de tensions géopolitiques.

Tensions à venir

Publié le - Mis à jour le 28 Mars 2017
Comment Donald Trump est en train de transformer le pétrole en arme géopolitique massive

Atlantico : Après une remontée sensible des prix du baril fin 2016, sur fond d’accord au sein de l’OPEP et entre la Russie et pays de l’OPEP, les prix du baril semblent reprendre une tendance "baissière" en ce début d’année 2017, notamment sur la base des stocks américains. En quoi l’arrivée de Donald Trump au pouvoir à Washington, est-elle à même de peser sur les enjeux géopolitiques liés au pétrole au cours des prochains mois, voire des prochaines années ? 

David Rigoulet-Roze : Ce que l’on peut dire sur la nouvelle Administration américaine, ouvertement "climato-sceptique", c’est qu’elle est clairement en faveur des énergies fossiles "carbonées" au sens large. Le président Donald Trump a ainsi confirmé avec son "plan énergétique", annoncé en janvier 2017, vouloir relancer l’industrie charbonnière "qui a trop longtemps souffert", et bien évidemment poursuivre le développement de l’industrie des hydrocarbures en donnant notamment son aval, le 24 mars 2017, à la construction du pipeline Keystone XL (1) - entre l’Alberta (Canada) et le Nebraska (Etats-Unis) - ainsi qu’en relançant massivement l’exploitation des Shale, les shale oil et shale gas (2) ("huiles de schistes", pétrole et/ou gaz) laquelle avait de fait permis aux Etats-Unis, sous l’Administration Obama, de passer brièvement, fin 2014, au rang de premier producteur mondial d’hydrocarbures, à la fois devant la Russie et l’Arabie saoudite.

Aujourd’hui, les Etats-Unis sont redevenus troisième, derrière la Russie et l’Arabie Saoudite, du fait de la réduction drastique des marges rencontrée par nombre de petits producteurs américains à la faveur de l’effondrement des prix induit par la saturation du marché à laquelle ils avaient d’ailleurs largement contribué, parallèlement à la stratégie baissière à même de favoriser un bear market ("marché baissier") provoquée par l’ouverture des vannes initiée par le royaume saoudien, officiellement afin de préserver ses parts de marché, mais sans en avoir réellement retiré les bénéfices escomptés. Plus officieusement, d’aucuns ont pu considérer qu’il s’agissait peut-être de "punir", pour leur soutien indéfectible au régime syrien de Bachar al Assad, deux pays producteurs que sont la Russie - non-membre de l’OPEP - ainsi que l’Iran - pays membre fondateur de l’OPEP (3) - de retour sur le marché pétrolier après la levée des sanctions dans le prolongement de l’accord sur le nucléaire signé le 14 juillet 2016. Il y avait également sans doute la tentative de condamner ce qui était perçu non sans raison par le royaume saoudien comme la mise en oeuvre d’une politique d’indépendance énergétique des Etats-Unis (4) vis-à-vis du pétrole des pays du Golfe en général, et de l’Arabie saoudite en particulier à laquelle les Etats-Unis sont théoriquement liés, stratégiquement parlant, depuis le fameux "Pacte du Quincy" du 14 février 1945, dont les attendus géopolitiques pourraient se résumer comme suit : un accès américain privilégié sinon prioritaire sur le pétrole saoudien en échange d’une assurance multi-risques américaine pour le royaume saoudien. Or, avec le développement exponentiel des "huiles de schistes" très largement initié par l’Administration précédente, les termes implicites du deal présentent désormais le risque de devenir caduques.

Ce qui est certain, c’est que cette situation chaotique du marché énergétique fossile explique que l’Arabie saoudite ait finalement accepté de revenir à une politique moins extensive en termes de production afin d’essayer de stabiliser les prix qui avaient atteint un point bas inédit - le cours du baril avait atteint, le 12 janvier 2016, un plus bas depuis 2003 à 30 dollars à New York au WTI (West Texas Intermediate) - et qui grevaient dangereusement les budgets dispendieux en termes de dépenses sociales - nécessitant un baril avoisinant les 100 dollars - des pétromonarchies de l’OPEP (Pays producteurs et exportateurs de pétrole), également membres de l’OPEAP (pays arabes producteurs et exportateurs de pétrole) (5), dont l’essentiel des pays du CCG (Conseil de Coopération du Golfe), à savoir l’Arabie saoudite, Koweït, Emirats arabes unis, Qatar, Bahreïn (6). Sans parler des autres pays producteurs comme le Venezuela confrontés à d’insolubles difficultés socio-économiques.

 Cette nouvelle stratégie haussière à même de favoriser un bull market ("marché haussier") préalablement concrétisée par un accord de réduction historique de la production à 32,5 millions de barils/jour contre 34 auparavant soit quelque 40 % de l’offre mondiale (7), un accord entériné lors de la réunion à Vienne de l’OPEP, le 30 novembre 2016, n’a que partiellement réussi à en juger par les évolutions erratiques du cours du baril qui, après sa remontée à la fin de l’année 2016, a rechuté de 11 % en seulement un mois en mars 2017. Certes, des statistiques indiquent que les stocks de brut aux Etats-Unis sont au plus haut. Ils auraient augmenté de quelque 5 millions de barils durant la première quinzaine de mars 2017 portant leur total très au-delà des 500 millions de barils qui constituent généralement un point de référence en la matière. Parallèlement, bénéficiant notamment de la remontée sensible des cours fin 2017, la production des Shale oil est repartie à la hausse aux Etats-Unis pour le plus grand contentement de la nouvelle Administration Trump. En effet, aujourd’hui en-deçà de 50 voire de 45 dollars le baril, les puits redeviennent rentables et ce, d’autant plus que les producteurs américains d’une industrie hyper-réactive (8) aux aléas du marché ont réalisé d’énormes efforts pour contracter leurs coûts en réussissant, grâce notamment à de spectaculaires gains productivité (9), à faire passer le "point mort" pour un puits de shale oil de quelque 80 dollars le baril en 2013 à seulement… 35 dollars pour les compagnies les plus avancées technologiquement parlant (10). De fait, les rigs ("forages") qui avaient passablement diminué durant le "contre-choc" pétrolier dû à l’effondrement de près de 70 % des cours entre l’été 2014 et fin 2016 (68 % depuis le pic du brut à 115 dollars atteint le 19 juin 2014), se multiplient se multiplient de nouveau. L'industrie des Shale ("schistes") peut désormais envisager de voir les prix redescendre sensiblement sans craindre d’avoir à suspendre encore leur exploitation, permettant de la sorte aux Etats-Unis de s’installer durablement dans le nouveau paysage énergétique mondial en tant que producteur majeur en mesure de peser sur les cours. Ce qui revient à relativiser d’autant le poids des autres acteurs historiques du marché que sont les membres de l’OPEP comme l’Arabie saoudite - qui s’est depuis les débuts du Cartel pétrolier attribué le rôle central de swing-producer ("producteur-pivot" ou "producteur d’appoint"), susceptible d’agir à la hausse ou à la baisse en termes de production pour équilibrer le prix du marché de l’"Or noir" (11) -  et/ou hors-OPEP comme la Russie.

 
Commentaires

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  • Par kelenborn - 27/03/2017 - 09:30 - Signaler un abus Bien étayé

    C'est la qualité des articles qui fait tjs plaisir à Atlantico! Dommage que l'interface réservé aux commentaires soit aussi lamentable! Textes collés, impossibilité de mettre des liens utilisables par clic, limitation à 1200 caractères. Atlantico pourrait prêter ses journalistes à Causeur en échange de sa boite à commentaires! Les deux y gagneraient Bref: on peut être climato-sceptique ( ce qui est mon cas et le mot est faible) mais souhaiter que l'on passe à autre chose que les énergies fossiles non à cause du carbone mais parce que d'une part, cela ne peut que renvoyer au moyen âge les régimes parasitaires du golfe et conserver gaz, pétrole et charbon pour de meilleurs usages futurs! Mais l'alternative c'est l'hydrogene, pas les panneaux solaires ou les éoliennes!

  • Par moneo - 27/03/2017 - 09:51 - Signaler un abus il est stupide ce Trump

    Au lieu d'acheter tranquillement son gaz et son pétrole au arabes et aux russes , d'être obligé de faire des guerres au moyen orient pour supprimer des armes de destruction massives ,voila qu'il décide d'exploiter à fonds son sous sol et de créer des emplois aux états unis ,mieux ils nous exportent maintenant du gaz liquide pour nous permettre à nous qui avons rien -:))de ne plus dépenser nos sous pour acheter tout cela aux algériens ;aux Russes ou aux pays nordiques .Oon est intelligent nous ,on fait de la diversification de fournisseurs.En plus c'est un vrai salaud ce Trump ;il n' y a pas si longtemps on payait le pétrole plus de 2 fois plus cher le baril et nous gouvernement,on touchait plein d sous à chaque fois que vous passiez à la pompe;non vraiment ceTrump faut le virer,surtout que notre énergie verte , comparativement avec ce prix là on devient ridicule tant elle nous coûte plus chère.y pouvait voter Clinton ces amerloques?

  • Par Liberte5 - 28/03/2017 - 22:33 - Signaler un abus Excellent article qui nous éclaire sur le futur

    des énergies fossiles. Ces nouvelles perspectives vont changer bien des équilibres qui s'étaient installés depuis plus de 60 ans. Les pays qui vivaient sur cette rente vont devoir se transformer ou se serrer la ceinture. Les régimes en place qui ne tenaient que grâce à une redistribution massive risquent de sauter.

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David Rigoulet-Roze

David Rigoulet-Roze est chercheur rattaché à l'Institut français d'analyse stratégique (IFAS) et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques (L'Harmattan).

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