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Cette Europe en manque d'inflation qui fonctionne à plein contre sa jeunesse : quand Mario Draghi dénonce ce que les autres ont tant de peine à voir (à commencer par les représentants des jeunes...)

Alors que la BCE annonçait la mise en place de nouveaux outils afin de soutenir la croissance économique en Europe, Mario Draghi donnait une interview au "Guardian", en dénonçant une politique de faible inflation profondément inégalitaire, favorisant les personnes âgées au détriment de la jeunesse européenne.

Seul contre tous

Publié le - Mis à jour le 18 Mars 2016
Cette Europe en manque d'inflation qui fonctionne à plein contre sa jeunesse : quand Mario Draghi dénonce ce que les autres ont tant de peine à voir (à commencer par les représentants des jeunes...)

Atlantico : Dans une interview publiée par The Guardian ce 11 mars, Mario Draghi, président de la BCE, indiquait que le contexte actuel, marquée par une trop faible inflation, conduisait l’Europe à un système de redistribution au profit des personnes âgées et au détriment des jeunes ménages. Comment justifier une telle déclaration ? En quoi l’Europe peut-elle être désignée comme responsable de cette situation ?

Nicolas Goetzmann : Mario Draghi pointe une problématique qui ne semble pas beaucoup préoccuper les différents gouvernements, à savoir, cette question de la très faible inflation qui touche la zone euro depuis maintenant plusieurs années. Depuis les années 1970, la population a été habituée à un discours très alarmiste au sujet de l’inflation qui a abouti à la situation que nous connaissons actuellement. A force de se battre contre la hausse des prix, ce qui correspond à la période de désinflation entre 1983 et aujourd’hui, nous en sommes arrivés à un contexte déflationniste.

A cette époque, le discours consistait à pointer l’inflation comme le mal absolu, et qu’il suffisait de lutter contre l’inflation pour retrouver la croissance. Mais cela n’était qu’un discours politique qui permettait de cacher le fait qu’en luttant contre l’inflation, on allait frapper l’ensemble de l’activité économique. Cependant, au regard des excès passés, cette politique était justifiée. Mais l’erreur fondamentale de cette analyse anti-inflation a été de laisser croire qu’il n’existe aucun lien entre croissance et hausse des prix. Or, ces deux variables sont les deux faces de la même pièce. Une inflation proche de 0%, comme nous la connaissons depuis plusieurs années au sein de la zone euro, n’est rien d’autre que le symptôme de la très faible croissance.

Les dirigeants européens semblent incrédules devant un phénomène dont on aurait l’impression qu’il n’a aucune cause, comme s’il s’agissait d’une licorne. Pourtant, les phénomènes de hausse et de baisse des prix sont le b.a.ba de la macroéconomie. Lorsque l’activité économique est soutenue, la pression sur les prix des biens et services est forte, ce qui conduit à l’inflation. Inversement, lorsque l’activité économique est atone, la pression sur les prix est faible, voire inexistante, et les prix s’orientent à la baisse. Une faible inflation est donc le résultat logique d’une trop faible croissance. La conséquence de cela, que Mario Draghi dénonce justement, est que nous en sommes arrivés à un système économique qui privilégie de manière excessive une part de la population : les personnes qui dépendent de pensions et de retraites, c’est-à-dire, pour grossir le trait, les retraités. Parce que ces personnes ont, à priori, tout à gagner d’une faiblesse de l’inflation, car les pensions, les retraites, les rentes etc…ne subissent plus l’érosion de la hausse des prix. Mais cette protection a un coût ; en luttant contre l’inflation, on a fait disparaître la croissance, qui est pourtant le seul espoir de la jeunesse.

Car sans croissance, la jeunesse se retrouve dans l’incapacité de s’insérer dans la société, le système se retrouve figé. Si une inflation excessive détruit la croissance, il en est de même concernant l’absence d’inflation. L’objectif est donc de trouver un compromis acceptable entre croissance et inflation. Equilibre qui n’a pas été trouvé en Europe depuis 8 ans. Mais l’Europe en tant que telle ne peut être désignée directement comme responsable de cette situation, il s’agit bien plus de l’incapacité des gouvernements à se rendre compte des dégâts causés par le modèle économique européen, car ceux-ci se sont affranchis de toute réflexion sur ce thème. Comme si la remise en cause des principes fondateurs de la zone euro était impossible, et qu’il suffisait simplement de détourner les yeux pour effacer le problème. Cette interview de Mario Draghi est un pavé dans la marre de ce qui peut être qualifié de "Munich social européen", pour reprendre le terme de Philippe Séguin ; un immobilisme confortable des dirigeants européens face à une tragédie.

Cette logique se résume aisément. En protégeant la rente, les créanciers, ou le capital, de l’inflation, nous avons créé un monde où il est devenu extrêmement périlleux de trouver un emploi. Or, c’est cet emploi qui permettrait au débiteur d’honorer sa dette. Le résultat est que le chômeur va devenir durablement insolvable et que la dette ne sera plus que virtuelle avec le temps, faute de remboursement possible. Personne, vraiment personne, n’a, à terme, à y gagner. 

Dans cette même interview, Mario Draghi indique que les jeunes ménages (16-34 ans) ont perdu 5% de revenus en termes réels depuis le début de la grande récession (2008). Quelles sont les causes d’un tel résultat ? Comment la stratégie économique européenne en est arrivée à faire payer le prix de cette crise à la jeunesse ?

 

La lutte contre l’inflation comme pierre angulaire de toute politique économique a conduit la zone euro à une explosion de son niveau de dettes, parce que les déficits ont servi à compenser le manque de croissance. A partir de ce constat, et au lieu de traiter la cause, c’est-à-dire le manque de croissance, les dirigeants européens n’ont rien trouvé de plus malin que de s’attaquer aux symptômes, c’est-à-dire à la dette et aux déficits. Ce qui a donné naissance aux politiques d’austérité dont l’implacable logique rappelle une phrase de Churchill à propos des politiques de hausses d’impôts : " un homme debout dans un sceau qui essaye de se soulever par la poignée ". Le résultat se symbolise avec le cas grec ; après être parvenu à atteindre un taux de chômage des jeunes proche de 50%, il a fallu passer à l’étape suivante, c’est-à-dire de tailler de façon massive dans les retraites. Ce qui signifie que cette stratégie de préservation du capital conduit, au bout de la chaîne, à la destruction des retraites, donc à la destruction du capital lui-même. S’il s’agit là encore d’un cas extrême, il permet de se faire une idée de ce qui attend l’Europe demain en cas de persévérance dans cette voie sans issue. La déflation ramassera tout sur son passage : elle commence par les jeunes, mais elle finira par emporter les retraites avec elle. Il ne s’agit donc pas d’opposer les différentes catégories de population entre elles, ce qui n’aboutirait à rien, mais de comprendre, enfin, la nature, l’origine, et la cause de la crise en Europe : un manque de croissance qui n’est que la conséquence de cette inflation-phobie générale. Il n’est évidemment pas nécessaire d’en arriver à une situation extrême de forte inflation, mais simplement à un résultat cohérent avec le potentiel de l’économie européenne : 2% de croissance et 2% d’inflation. Mais cela fait maintenant 8 ans que le continent n’a pas connu un tel résultat.  

 
Commentaires

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  • Par Lafayette 68 - 14/03/2016 - 11:22 - Signaler un abus Prêt immobilier : Draghi allo maman bobo.

    Taux très très bas pour un prêt sur 20 ans voire plus : souffrance pour les jeunes ?

  • Par El Flander - 14/03/2016 - 17:41 - Signaler un abus Un soit disant ECONOMISTE...

    Les analyses de Mr Nicolas Goetzmannn comme par exemple son ouvrage "Sortir l'Europe de la crise: le modèle japonais" vont m'obliger à ne pas me réabonner à Atlantico.

  • Par zouk - 14/03/2016 - 19:25 - Signaler un abus Inflation, coissance et chômage des jeunes

    Ce raisonnement de M. Draghi est convaincant, 3 questions: 1. comment faire monter l'inflation à 2% 2. comment la contrôler entre 2 et 3% 3. comment convaincre les Allemands pour qui le souvenir de 1923 fait de l'inflation le monstre absolu, impossible à contrôler dès lors qu'elle apparait. Il faudra que la France et tous les Etats européens soient unis sur le sujet et convaincants.

  • Par kaprate - 14/03/2016 - 20:44 - Signaler un abus Changement de cap?

    Mario Draghi vient de Goldman Sachs avec laquelle il entretient des liens étroits et Goldman Sachs tire les ficelles des politiques du monde ... Cette position de Draghi est pour moi le signal que les vrais dirigeants économiques du monde ont décidé de faire évoluer la politique européenne vers moins d'austérité. Changement de cap certain. Nous allons voir émerger dans les prochains mois une stratégie différente. Nous verrons l'Allemagne assouplir sa position et probablement à moyen terme un effacement progressif de la dette grecque. Compte tenu des résultats de la politique actuelle, essayons la relance tout en rationnalisant les dépenses publiques (sans la baisse ou au moins la maitrise des dépenses, on n'arrivera à rien). Et pour cela nous aurons surement besoin d'une vraie politique migratoire et sécuritaire, de l'harmonisation fiscale en Europe pour éviter le dumping et d'envisager les Eurobonds. A ce stade, il faudra soit plus du tout d'Europe pour tenter de relancer chaque économie qui reprendrait la main sur sa monnaie, soit beaucoup plus et mieux d'Europe, pour mutualiser le risque, créer synergie et croissance. Je préfèrerais personnellement la seconde solution

  • Par hmrmon - 14/03/2016 - 21:26 - Signaler un abus Réforme du code du travail.

    Les syndicats, pourquoi s'étonner à les voir défendre le statut quo avec un tel acharnement vu qu'ils s'apparentent de plus en plus à des rackets de protection de ceux et celles qui ont la chance d'avoir un emploi syndiqué (bien protégé sur tous les plans), les autres (surtout les jeunes).... Les cotisations syndicales étant leur fond de commerce, pourquoi s'intéresseraient-ils au sort de ceux et celles qui ne cotisent pas, faute d'emplois ou d'appartenance à une de leurs confréries.

  • Par vangog - 15/03/2016 - 03:01 - Signaler un abus Ah, parceque les QE et les LTRO de Draghi...

    ne sont pas des politiques de relance? Quelle politique de relance évoquez-vous, M. Goetzman? Celle qui profite aux banques et à la spéculation, ou celle qui va vers les PME et l'investissement productif? Car tel est le fond du problème! Inutile de relancer, si cela ne va pas au bon endroit, ni vers les bonnes personnes...les europeistes ont créé un système pourri, qui privilégie la finance internationale et les multinationales. Aucune relance intelligente ne pourra être effectuée, tant que les patriotes unis n'auront pas mis à bas ce système pervers...

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Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann est responsable du pôle Economie pour Atlantico.fr.

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