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Cardinal Barbarin : pourquoi il faut éviter que les lourdes fautes passées de l’Eglise viennent polluer l’évaluation des responsabilités présentes

Les victimes du diocèse de Lyon doivent absolument être entendues et leurs plaintes traitées par la justice en toute indépendance. Néanmoins, les raccourcis médiatico-politiques faits dans cette affaire soulèvent de délicates questions.

Pédophilie

Publié le - Mis à jour le 18 Mars 2016
Cardinal Barbarin : pourquoi il faut éviter que les lourdes fautes passées de l’Eglise viennent polluer l’évaluation des responsabilités présentes

Atlantico : Le cardinal Philippe Barbarin est aujourd'hui accusé de n'avoir pas sanctionné immédiatement deux prêtres, Bernard Preynat et Jérôme Billioud, dont il a appris entre 2007 et 2009 qu'ils avaient commis des abus sexuels sur mineurs une quinzaine d'années plus tôt. Les faits remontent donc au tout début des années 1990. Où en était alors l'Eglise concernant les cas de pédophilie en son sein ? La médiatisation de ces affaires était-elle comparable ?

Christophe Dickès : Dans les faits, les actes de pédophilie dans l’Eglise commencent bien avant les années 1990. En effet, l’Eglise n’a pas été épargnée par le mouvement de libération des mœurs de la fin des années 1960 et du début des années 1970, années pendant lesquelles la frontière entre le bien et le mal avait comme disparu. Quand vous regardez la courbe des cas d’abus sexuels aux Etats-Unis reportés par le John Jay report, la référence en la matière, on voit très clairement que le pic des abus se situe entre 1970 et 1980.

Or, le droit pénal ecclésiastique, même s’il était imparfait, n’a plus été appliqué dès le milieu des années 1960. Benoît XVI disait : « Il y a eu dans le passé une altération de la conscience qui a provoqué un obscurcissement du droit et masqué la nécessité de la punition. »

Il a fallu attendre les années 1990 pour que les affaires apparaissent sur le plan médiatique. De nombreux pays - comme les Etats-Unis, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Irlande - étaient touchés. Mais aussi l’Australie, la Tanzanie et les Philippines. Néanmoins, le nombre d’actes restait toujours bien inférieur  à ce qui était constaté dans l’univers scolaire ou bien dans d’autres confessions religieuses. Ce qui n’excusait en rien ces actes naturellement. Mais, par exemple, des imams ont été condamnés pour des faits similaires sans que cela fasse les gros titres des journaux.

Que reprochent précisément les plaignants, qui se disent victimes des prêtres Bernard Preynat et Jérôme Billioud, au cardinal Barbarin ? Et qu'exigent-ils aujourd'hui ?

Florence Rault : Selon les informations qui circulent, le cardinal Barbarin aurait dû « sanctionner » les prêtres abuseurs alors qu’il aurait été informé de leurs méfaits 16 ans plus tard.

Il faut d’abord préciser que le cardinal n’est pas juge et qu’il ne lui appartient pas de décréter qui est coupable ou pas. Au nom de quoi le ferait-il ? Rien dans la loi pénale n’autorise un individu, quel que soit son rang et sa fonction, à s’ériger en juge et à s’immiscer dans les affaires de justice.

Quant à sanctionner, il aurait dû sanctionner quoi exactement ?

Des abus sexuels ? Pour sanctionner ces agissements il aurait fallu que les victimes déposent plainte, ce qu’elles n’ont jamais fait jusqu’à ce début d’année 2016, choisissant pour des raisons qui leur appartiennent de ne pas saisir les autorités judiciaires compétentes et désignées pour poursuivre toute infraction. S’agissant de plaignants très largement adultes, âgés de 40 à 50 ans il n’est pas envisageable de penser qu’ils n’aient pas eu connaissance de la notion de prescription et de sa durée. Une victime d’abus sexuels peut porter plainte jusqu’à l’âge de 38 ans, soit 20 ans après sa majorité. C’est l’une des prescriptions les plus longues. C’est plus que pour un homicide. Cela laisse le temps de réfléchir à tous les paramètres et de prendre une décision en pleine conscience, ce que ne peuvent pas toujours faire des enfants ou des très jeunes adultes.

Comme les faits n’ont pas été dénoncés à la justice, aucune enquête n’a pu être menée, aucune instruction ordonnée.

Ce n’est qu’au terme de cette procédure que les juges peuvent décider, et eux seuls, d’une culpabilité. Mais seulement après un débat contradictoire, un procès équitable, qui doit respecter des principes essentiels : la charge de la preuve qui revient à l’accusation, la présomption d’innocence qu’il convient de ne pas massacrer, la recherche de la vérité qui doit se garder de céder à l’émotion et aux pressions de toute nature, une instruction à charge ET à décharge. Un procès n’est pas un lynchage en règle, sinon nous ne sommes plus en démocratie mais dans un pays totalitaire.

Enfin, que ces faits aient été dénoncés en 2007 quand ils sont portés à la connaissance du cardinal Barbarin n’aurait rien changé, ils auraient quand même été prescrits parce que trop anciens et jamais dénoncés à la justice. Et puis il semble bien que le cardinal n’ait jamais dissuadé quiconque de prendre ses responsabilités. Il semble même que ceux qui sont venus le trouver ont reçu le conseil sans équivoque de déposer plainte, quel que soit l’effet produit sur l’Eglise. Pourquoi ce conseil n’a-t-il pas été suivi ? On comprendrait que face à des enfants dénonçant de tels faits cet homme les ait signalés aux autorités compétentes, mais ce sont des adultes accomplis et responsables qui semblent l’avoir informé. Pourquoi attendre 16 ans ? pourquoi ne s’en prendre qu’à lui ? N’y avait-il donc personne à part l’Eglise pour entendre les victimes 16 ans trop tard ?

Si c’est une mise à l’écart qui était attendue, il faut se poser les mêmes questions : pourquoi attendre tant d’années, pourquoi laisser passer la prescription, pourquoi n’avoir pas demandé à ceux qui avait le pouvoir au sein de l’Eglise de l’écarter de ses fonctions au moment même où cela était possible, donc en 1991, pour les faits les plus récents ?

En dehors des poursuites judiciaires, l’Eglise, comme toute institution, pouvait à l’époque prendre des mesures disciplinaires. Encore devaient-elles être fondées, justifiées. Et en l’absence de toute réclamation, même ces sanctions ne pouvaient pas être prises. On ne sanctionne disciplinairement personne sans faute. Et pour établir la faute il faut une réclamation, une plainte.

Enfin, en quoi, à cette époque, le cardinal Barbarin pouvait-il être concerné ?

Que lui reprochent en 2016 les plaignants ? Sans doute ce qu’ils se reprochent à eux-mêmes : leur silence, leur défaillance ou leur choix de taire ce qu’ils avaient subi. Ils attendent peut-être que cet homme prenne pour eux les responsabilités qu’il s n’ont pas pu assumer. Accepter l’idée qu’un tiers puisse être responsable sans aucune raison objective des actions ou des carences d’autrui, quelle qu’en soit la raison ou la cause, ouvre directement la porte à l’arbitraire le plus terrifiant et le plus dangereux pour une société.

 
Commentaires

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  • Par Jean-Benoist - 16/03/2016 - 10:08 - Signaler un abus Faire un procès à

    Barbarin est trop facile alors que les parents n'ont rien dit.. Oui la pédophilie est un crime mais ce n'est pas le cardinal qui doit porter toute la responsabilité..Laissons la justice passer .. Valls qui l'ouvre alors qu'il s'est tu pour les instituteurs pédophiles et qu'il n'a pas demandé la démission de Belkacem ou de T Thevenoud le fraudeur menteur.. Il ne mérite pas le poste qu'il occupe

  • Par pasdesp - 16/03/2016 - 10:53 - Signaler un abus Enfin,

    Un article qui n'est pas un procès en sorcellerie.

  • Par attila - 16/03/2016 - 12:13 - Signaler un abus Que se cache-t-il

    derrière toute cette attaque??? que cherche valls et le politique ??

  • Par Aldebaran45 - 16/03/2016 - 12:27 - Signaler un abus sur le traitement médiatique de cette affaire

    D'après ce que j'ai compris, le père Preynat a été placé sous statut de témoin assisté pour les trois présomptions de viol. C'est donc qu'on ne l'a pas accusé encore de ce crime particulièrement grave. Les autres plaintes sont pour des agressions sexuelles (baisers, caresses) qui tout en étant exécrables sont néanmoins d'un caractère beaucoup moins fort et ceci explique peut-être l'absence de plainte jusqu'à présent. Quand on lit sur les forums des appels à la peine de mort et que l'on voit les chefs réels d'accusation on se gratte la tête. Par ailleurs c'est amusant de voir les journalistes dans des "grands" journaux qui parlent de "l'omerta" de l'Eglise comme si c'était une organisation occulte limite mafieuse qui exerçait un pouvoir d'intimidation insupportable sur les Français de tous bords. Si le pouvoir de l'Eglise était si fort dans les années 70 est ce qu'on aurait eu mai 68, la libéralisation du divorce ou la loi sur l'IVG? et en 2015 est ce qu'on aurait eu le mariage pour tous ? le ton dans les médias officiels est au delà de la caricature. On y verait bien une énième tentative d'éliminer l'Eglise et le dernier verrou face aux changements societaux souhaités par la gauche

  • Par clint - 16/03/2016 - 13:27 - Signaler un abus Mais que l'on arrête le lynchage ce n'est pas lui le pédéraste !

    C'est trop facile entre un Valls qui a besoin de se donner un look de laïcard, une gauche qui bouffe du curé et une droite ... qui est en pré-élection : c'est trop facile !

  • Par Pourquoi-pas31 - 16/03/2016 - 13:49 - Signaler un abus Pour Monsieur Valls,

    le tord de monseigneur Barbarin est de ne pas etre juif. Est ce que Monsieur Valls ne pourrait pas avoir à répondre des morts par manque de soins sur la zone de Calais ? Que se passe t-il dans les temples ?

  • Par vitruvedd - 16/03/2016 - 14:39 - Signaler un abus souvenir littéraire

    Merci Aldébaran, Christophe Dickès et Florence Rault. Permettez-moi une allusion théâtrale un peu oubliée Tous les personnages sont au rendez-vous : la parole accusatrice impeccable, discrète et libérée, le chœur angoissé qui répète en hurlant des slogans insufflés au moment adéquat, la foule qui parcourt les sommets du bouleversement, les démons toujours évoqués dont on ne peut jamais voir les effets, la rumeur omniprésente, les serviteurs du pouvoir imbus de leur puissance jusqu’à l’aveuglement, les experts ignorants, les juges qui traitent avec le plus grand sérieux des salves d’accusations sans fondement, les gens honnêtes et honorables broyés par une mise en scène tragique, le peuple hébété qui se laisse conduire avec passion jusqu’à l’extrême limite, et finit par donner un signal de fin au jeu fatal des institutions dès lors que celles-ci ont détruit le contrat social qu’elles sont censées défendre. C’est la pièce d’Arthur Miller « The Crucible » (1952) adaptée en français par Marcel Aymé, deux auteurs qui avaient payé personnellement pour savoir de quoi ils parlaient. Elle garde hélas un relent de revenez-y. https://en.wikipedia.org/wiki/The_Crucible

  • Par zouk - 16/03/2016 - 17:11 - Signaler un abus Le Cardinal BARBARIN

    L'Eglise est une cible trop facile et comment pourrait-il savoir des faits antérieurs à sa nomination à la tête du Diocèse de Lyon? la rumeur a trop beau jeu: le succès de la rumeur est assuré dès qu'elle met en cause un prêtre, a fortiori un Cardinal Archevêque, de surcroit Primat des Gaules. Quel beau gibier pour le chasseur de cibles catholiques!

  • Par pierre de robion - 16/03/2016 - 18:47 - Signaler un abus Un article de bon sens!

    Tout y est avec tact, délicatesse mais aussi rappel des faits! Mais à travers cette affaire ne cherche-t-on pas à punir Mgr Barbarin de ses prises de position lors des Manifs pour Tous?

  • Par Anguerrand - 16/03/2016 - 18:49 - Signaler un abus 27 pederastes dans l'éducation nationale virés

    font 3 lignes dans les journaux, mais 3 prêtres remplissent les journaux depuis des semaines. Serait ce plus grave d'être pederastes dans un cas où dans l'autre. Les deux sont en charge et responsables d'enfants, mais pour les enseignants, le viol doit être considéré comme moins grave. Ils ont leurs syndicats de gauche pour les soutenir et puis en 68 c'était la mode et " normal" demandez à Kouchnef et cie. Pour le clergé ça soulage la gauche anti cléricale d'en faire des caisses.

  • Par 28furka - 16/03/2016 - 20:42 - Signaler un abus c est plus facile

    de casser du cure que de denoncer certaines pratiques musulmanes il y a moins de risques de reactions virulentes

  • Par JG - 17/03/2016 - 00:16 - Signaler un abus Cela me rappelle le clip de Julie Gayet sur le mariage forcé

    On l'on voyait une petite fille mariée à l'Eglise (!) de force avec un vieux barbon qui s’apprêtait ensuite à "consommer le mariage" Le comble de la désinformation : il n'y a pas UN SEUL mariage forcé chez les chrétiens à notre époque et à ma connaissance , en revanche ils pullulent chez les musulmans et dans certaines autres communautés (hindoues notamment). Mais vous pouvez tranquillement taper sur l'Eglise (et en particulier l'Eglise Catholique) il y a belle lurette qu'elle ne vous répondra pas par la violence (c'est d'ailleurs écrit dans la Bible...) par contre critiquer les musulmans....il faut un peu plus de courage et ne pas avoir une mentalité de dhimmi-collabo comme les pseudo-s (le "s" dans le style Najat Valaud Belkacem qui a bien travaillé à l'école visiblement pour oser dire pseudo-s-intellectuels) -sociologues qui ont écrit une tribune dans le Monde contre le courageux Kamel Daoud. Parfois j'ai honte de porter la même nationalité que ce genre d'individu...

  • Par Deudeuche - 17/03/2016 - 07:58 - Signaler un abus La pédophilie dans l'Eglise de Rome

    a déjà fait beaucoup de dégâts collatéraux (comme le référendum irlandais, sorte de vengeance historique), néanmoins M Valls et tous nos "frères" bien "logés" du gouvernement avancent à découvert. Taper sur les cathos d'abord, puis sur les autres après (chrétiens non catholiques vous/nous sommes aussi dans le visuel), un petit lynchage médiatique sur le pilori de "l'immonde" ou "libère les cons" fera le reste.

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Christophe Dickès

Historien et journaliste, spécialiste du catholicisme, Christophe Dickès a dirigé le Dictionnaire du Vatican et du Saint-Siège chez Robert Laffont dans la collection Bouquins. Il est également l'auteur de Ces 12 papes qui ont bouleversé le monde (Tallandier), où il engage une réflexion sur la grandeur pontificale à travers les siècles, des origines à nos jours.

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Florence Rault

Florence Rault est avocat associé au sein du Cabinet de Castelnau.

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