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Bientôt la fin pour la sécu ? Quand la réalité rejoint les sombres prédictions de Frédéric Bastiat d’il y a 164 ans

L'économiste Frédéric Bastiat, né en 1801 et mort en 1850, avait entrevu dans un texte déconcertant de clairvoyance les dérives auxquelles un système "de secours mutuel" pouvait donner lieu s'il n'était pas fondé sur des bases saines. Découvrez ses "prédictions", suivies de l'analyse de l'économiste Jean-Marc Daniel.

Visionnaire

Publié le - Mis à jour le 5 Novembre 2014
Bientôt la fin pour la sécu ? Quand la réalité rejoint les sombres prédictions de Frédéric Bastiat d’il y a 164 ans

Un docteur prenant la température d'un patient. Crédit Reuters

"[...] J'ai vu surgir spontanément des sociétés de secours mutuel, il y a plus de vingt-cinq ans, parmi les ouvriers et les artisans les plus dénués, dans les villages les plus pauvres du département des Landes [...] Dans toutes les localités où elles existent, elles ont fait un bien immense [...]

Leur écueil naturel est dans le déplacement de la Responsabilité. Ce n'est jamais sans créer pour l'avenir de grands dangers et de grandes difficultés qu'on soustrait l'individu aux conséquences de ses propres actes. Le jour où tous les citoyens diraient : « Nous nous cotisons pour venir en aide à ceux qui ne peuvent travailler ou ne trouvent pas d'ouvrages », il serait à craindre [...] que bientôt les laborieux ne fussent réduits à être les dupes des paresseux. Les secours mutuels impliquent donc une mutuelle surveillance, sans laquelle le fonds des secours serait bientôt épuisé.

Cette surveillance réciproque [...] fait la vraie moralité de l'institution. C'est cette surveillance qui rétablit la Responsabilité [...]

Or, pour que cette surveillance ait lieu et porte ses fruits, il faut que les sociétés de secours soient libres, circonscrites, maîtresses de leurs statuts comme de leurs fonds. [...]

Supposez que le gouvernement intervienne. Il est aisé de deviner le rôle qu'il s'attribuera. Son premier soin sera de s'emparer de toutes ces caisses sous prétexte de les centraliser ; et pour colorer cette entreprise, il promettra de les grossir avec des ressources prises sur le contribuable [...] Ensuite, sous prétexte d'unité, de solidarité (que sais-je ?), il s'avisera de fondre toutes les associations en une seule soumise à un règlement uniforme.

Mais, je le demande, que sera devenue la moralité de l'institution quand sa caisse sera alimentée par l'impôt ; quand nul, si ce n'est quelque bureaucrate, n'aura intérêt à défendre le fonds commun ; quand chacun, au lieu de se faire un devoir de prévenir les abus, se fera un plaisir de les favoriser ; quand aura cessé toute surveillance mutuelle, et que feindre une maladie ne sera autre chose que jouer un bon tour au gouvernement ?

Le gouvernement, il faut lui rendre cette justice, est enclin à se défendre ; mais, ne pouvant plus compter sur l'action privée, il faudra bien qu'il y substitue l'action officielle. Il nommera des vérificateurs, des contrôleurs, des inspecteurs. On verra des formalités sans nombre s'interposer entre le besoin et le secours [...]

[...] Les ouvriers ne verront plus dans la caisse commune une propriété qu'ils administrent, qu'ils alimentent et dont les limites bornent leurs droits. Peu à peu, ils s'accoutumeront à regarder le secours en cas de maladie ou de chômage, non comme provenant d'un fond limité, préparé par leur propre prévoyance, mais comme une dette de la Société. Ils n'admettront pas pour elle l'impossibilité de payer, et ne seront jamais contents des répartitions. L'État se verra contraint de demander sans cesse des subventions au budget. Là, rencontrant l'opposition des commissions de finances, il se trouvera engagé dans des difficultés inextricables. Les abus iront toujours croissants et on en recalculera le redressement d'année en année, comme c'est l'usage jusqu'à ce que vienne le jour d'une explosion. Mais alors, on s'apercevra qu'on est réduit à compter avec une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d'un ministre ou d'un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d'avoir perdu jusqu'à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice."

Frédéric Bastiat - Extrait du chapitre 14 "Des salaires" du livre Harmonies économiques, 1850.

Atlantico : Dans son texte, Bastiat – favorable aux "sociétés de secours mutuel" – critique les risques de dérives lorsqu'elles ne sont soumises à aucun contrôle. Sa description paraît étrangement "actuelle". Les systèmes de sécurité sociale sont-ils "par nature" voués à se dévoyer de la sorte ? Une dérive, même limitée, est-elle inévitable ?

Jean-Marc Daniel : Ce qu’identifie très bien Bastiat, ce sont les deux menaces précises qui pèsent sur les systèmes sociaux mutualisés : la première est celle que constitue l’apparition des passagers clandestins, c'est-à-dire des adhérents au système qui comptent vivre à son crochet sans en payer le prix ; la seconde est celle de la faillite liée à l’irresponsabilité générale. Les créateurs des systèmes de sécurité sociale avaient conscience de ces problèmes. En Angleterre, le système de santé est géré directement par l’Etat qui se donne comme mission d’en assurer l’équilibre et de faire la police des fraudeurs et des profiteurs. En France, il est supposé être géré par des représentants des affiliés et des entreprises. Au début du système, ces représentants étaient élus afin qu’en cas de mauvaise gestion, les affiliés puissent les écarter. Ces élections ont disparu et notre Etat providence est devenu irresponsable. La preuve est son accumulation de dettes.

Bastiat prévoit que la spirale infernale qu'il décrit ne peut aboutir qu'à "l'explosion". La fin de notre Sécu est-elle inéluctable, sachant qu'elle a déjà bien entamée le processus décrit par l'auteur ?

Je pense que l’endettement permanent de la Sécu qui fait que l’on reporte sur les générations futures les conséquences de notre accès à une bonne santé condamne le système. Nos dirigeants le savent parfaitement puisqu’ils ont affiché une durée de vie limitée pour la CADES qui gère la dette sociale, cette caisse devant disparaître avec le remboursement de la dette et le retour des comptes à l’équilibre. Mais ce retour est comme l’horizon, chaque fois que l’on affirme s’en rapprocher, en pratique il s’éloigne. En économie, le seul moyen de sanctionner une gestion déséquilibrée est de prévoir la faillite de celui qui s’y abandonne. La sécurité sociale, parce qu’elle est en permanence en déficit est condamnée. Elle sera remplacée par des assurances privées qui, soumises à la concurrence, devront équilibrer leurs comptes pour ne pas disparaître et fournir les prestations les mieux calculées pour ne pas être supplantées par d’autres compagnies.

Pourquoi un système collectif de sécurité sociale se traduit-il forcément par le fait de le considérer comme "un fonds inépuisable" ou une "dette de la société" ? Peut-on envisager un système alliant solidarité et responsabilité ?

L’expérience des pays d’Europe de l’Est dans les années 60 a montré que ce qui est à tout le monde n’est à personne, si bien que personne ne se sent en devoir de respecter le système et d’en assurer la survie et l’efficacité.

 
Commentaires

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  • Par evy - 21/10/2014 - 07:30 - Signaler un abus les laborieux ont toujours été

    les dupes des paresseux.L'Etat est le premier paresseux à utiliser l'argent des laborieux, non pas pour améliorer l'ordinaire mais pour rester au pouvoir et voir son idéologie perdurer. La sécurité sociale a trop de passagers clandestins. Elle était destinée aux salariés et entretenue avec des cotisations.Elle s'est transformée en aide sociale gratuite...hélas elle disparaîtra au profit d'assurances privées.

  • Par 2bout - 21/10/2014 - 09:20 - Signaler un abus Parfois,

    il vaut mieux passer pour un égoïste ou un salaud que de passer pour un con. Et si il faut le formuler autrement, je mettrais en garde mes enfants sur le fait que l'énergie qu'ils investiront dans leurs projets (de vies) doit en retour mériter récompense. Je crains que notre modèle social (français) soit totalement dépourvu de cette assurance. Le monde leur ouvre les bras : qu'ils en profitent.

  • Par zouk - 21/10/2014 - 09:36 - Signaler un abus F. BASTIAT

    Qu'il est dommage que nul, et particulièrement pas nos responsables politiques, ne lies plus F.Bastiat (M. Thatcher et R. Reagn eux l'avainet lu). Il a été tout aussi clairvoyant, dans le plus grand bon sens en bien d'autres domaines. C'est lui qui nous a avertis qu'en démocratie il est très facile de dériver vers un système où le but est de vivre des impôts des autres.

  • Par 2bout - 21/10/2014 - 09:54 - Signaler un abus ... Suite

    Et qu'il est rassurant de voir que mon dernier qui n'a que 14 ans nous fait acheter des DVD des derniers films anglo-saxons en VO.

  • Par Texas - 21/10/2014 - 10:13 - Signaler un abus Comme

    Disparaîtra tôt ou tard , le Régime de Retraite par répartition au profit des " infâmes " fonds de pensions...Il n' en reste pas moins que l' ex-travailleur social qui se trouve à la tête de la Maison-Blanche prône avec héresie et peu de succès pour l' instant , la mise en place d' une assurance accessible à tous ( A.C.A ) . Enseigner l' Histoire objectivement plutôt que l' Idéologie est le meilleur service à rendre aux génerations futures . C' est ce que ne feront surtout pas les garants de l' Universalisme de l' Education Nationale .

  • Par Fredja - 21/10/2014 - 17:04 - Signaler un abus Un visionnaire

    et notre ministre de la Santé va à fond dans l'idéologie : la généralisation du tiers payant va totalement dérésponsabiliser les patients, qui ne se rendent déjà absolument pas compte de ce que coute leur santé à la France. Moi aussi, j'espère que mes enfants iront vivre sous des cieux plus cléments... Dommage d'en arriver là !

  • Par vangog - 21/10/2014 - 22:50 - Signaler un abus Partez si vous voulez! Nous les Patriotes, avons confiance dans

    la France. Nous sommes certains qu'un système social responsable est possible. Dans ce domaine, comme dans d'autres, de nombreux pays nous ont montré la voie. Ainsi des pays nordiques, qui, après s'être égarés dans les méandres de systèmes sociaux hyper-redistributifs, ont fait machine arrière dans la voie de la responsabilisation! Mais leurs expériences profitables furent soigneusement occultées par nos médias archaïquement idéologisés...si ce processus était connu et digéré par des politiciens français modernes, il permettrait à la France d'avoir enfin le système social pérenne et responsable qu'elle mérite. UMP et UDI inclus, la gauche a tué ces deux vertus, par goût morbide du pouvoir, et clientélisme imbécile. Mais il revient aux Français de transformer cette défaite en victoire, de renverser les totems de leur passé gauchiste et construire un nouveau système, plus sain, plus fort, plus responsable, rendant la Liberté aux acteurs de ce système social, et traquant sans aménité les profiteurs des faiblesses du système gauchiste, avant qu'il ne se fasse étouffer, d'avoir trop aspiré toute la misère mondiale...

  • Par ELLENEUQ - 05/11/2014 - 10:10 - Signaler un abus De toute façon ...

    Cette solidarité stupide, aveugle et universelle fait partie des utopies socialistes comme la retraite par répartition et autres veaux d'or adorés par eux. Dépouiller les intelligents, les travailleurs et les productifs au profit des feignasses, des incapables et des imbéciles est l'erreur de base. Tous ces systèmes se sont cassé la gueule partout et toujours. Il n'y a aucune raison pour que nous y échappions tant que nous aurons des crypto-marxistes ou leurs clones de la droite "sociale" au pouvoir. Le détournement des cotions de charité et de compassion par des agnostiques aboutit à ce genre de stupidité qui sert de paravent au parasitisme inhérent au socialisme.

  • Par chrisbord - 25/11/2014 - 14:42 - Signaler un abus Bien vu

    Mais comme maintenant dans l'arrêté de naturalisation, il y a le bulletin de vote, tout est faussé ! Comme l'a dit Frédéric de Bastiats, les passagers clandestins de la "sécu" ou à d'autres systèmes d'assistanats vivent aux préjudices de ceux qui cotisent a toutes ces caisses. Et naturellement avec la bénédiction de nos socialistes croyant détenir la vérité. Elle sera très rude à l'arrivée. Tous ceux qui pillent allégrement la France, pourront s'en sortir mais les autres n'auront plus que leurs yeux pour pleurer. Gaulois, réveillez vous , sinon c'est la cata pour nos enfants et petits enfants !

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Jean-Marc Daniel

Jean-Marc Daniel est professeur à ESCP-Europe, et responsable de l’enseignement de l'économie aux élèves – ingénieurs du Corps des mines. Il est également directeur de la revue Sociétal, la revue de l’Institut de l’entreprise, et auteur de plusieurs ouvrages sur l'économie, en particulier américaine.

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