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Austérité : pourquoi l'erreur de calcul de Reinhart et Rogoff ne signe en rien la victoire de Keynes

La théorie selon laquelle un endettement supérieur à 90% entraînerait un ralentissement de la croissance, défendue en 2008 par Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, vient d'être remise en cause par des chercheurs de l'université du Massachusetts. Les partisans de la relance keynésienne se précipitent sur cette erreur pour demander des plans de relance.

Austérité vs relance

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Austérité : pourquoi l'erreur de calcul de Reinhart et Rogoff ne signe en rien la victoire de Keynes

L'erreur de calcul de Reinhart et Rogoff ne signe en rien la victoire de Keynes. Crédit Reuters

Atlantico : Pour José-Manuel Barroso, "l'austérité a atteint ses limites". La théorie selon laquelle un endettement supérieur à 90% entraînerait un ralentissement de la croissance, défendue en 2008 par Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, vient d'être remise en cause par des chercheurs de l'université du Massachusetts. Le site d’information économique la tribune titrait ce dimanche, « Avec la crise, les keynésiens ont gagné la bataille de la théorie économique ». Partagez-vous ce constat ? En quoi l’erreur de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff justifierait-elle les théories de Keynes ?

Nicolas Goetzmann : En rien.

Mais les économistes qui ont découvert l’erreur elle-même sont Keynésiens eux-mêmes. La découverte d’une erreur chez le voisin ne permet pas de justifier sa propre théorie. La seule chose qui a été mise en avant est l’invalidité du seuil de 90% d’endettement qui provoquerait la récession.

Ensuite, et plus insidieusement Rogoff & Reinhart ont dénoncé l’interprétation abusive de leurs travaux qui consistait à évoquer un lien de causalité entre fort endettement et récession. Ils acceptent « l’association » des deux, mais pas le lien de causalité. La conclusion de la Tribune qui vise à valider la relance keynésienne est absurde. Ce n’est pas parce que le lien de causalité entre endettement et récession est rompu que plus d’endettement veut dire plus de croissance. C’est une extrapolation gratuite et sans fondement. De plus, même les néo-keynésiens admettent que dans un système monétaire comme le nôtre, la relance budgétaire est neutre, son effet est de 0. C’est que nous avons vécu en Europe : après la relance des années 2009 et 2010, la BCE est venue en contrer les effets en 2011.

Simone Wapler : Reinhart et Rogoff ont publié en 2009 un ouvrage très documenté « This Time Is Different – Eight Centuries of Financial Follies ». La barre symbolique de 90% d’endettement par rapport au PIB n’est pas mentionnée dans cet ouvrage, elle est mentionnée dans un papier postérieur datant de 2010.

Que la dette publique ralentisse le dynamisme d’un pays est empiriquement prouvé. La France en est un triste exemple. Charles Gave documente très bien ce fait dans « L’État est mort, vive l’état » publié en novembre 2010. Début 2012, dans mon propre livre, « Pourquoi la France va faire faillite », je me penche sur les chiffres de l’INSEE qui montrent qu’en dix ans, entre 2002 et 2011, 1 € de dette publique achetait 0,56 € de PIB. Entre 2006 et 2011, donc en cinq ans, 1 € de dette publique achète 0,20 € de croissance. Depuis 2011, chaque euro de dette publique supplémentaire nous plombe. Y a-t-il une relation de cause à effet ? Oui, montrent les données du premier ouvrage de Reinhart et Rogoff : plus grosse est la dette moins vive est la croissance.

La barre des 90 % est cependant très symbolique. D’abord il s’agit d’un pourcentage d’endettement en fonction du PIB ce qui n’a pas grande signification. Un État ne possède pas le PIB d’un pays, il lève des impôts. Il vaudrait donc mieux regarder la dette d’un État exprimée en fonction des rentrées fiscales. Ensuite, il est important de savoir qui détient la dette. Les citoyens, comme au Japon ou bien des investisseurs institutionnels étrangers comme en France ou encore la Banque centrale comme aux États-Unis ?

Bref le seuil de 90 % est sans grande importance. Ce qui importe est le sens de la variation : plus la dette grossit, plus un pays sape son dynamisme.

Quant aux théories de Keynes, c’est encore une autre histoire.  

Le FMI reconnaît que les plans d’austérité ont eu un effet négatif sur la croissance. Pour autant, les plans de relance de type keynésien sont-ils vraiment la solution ?

Nicolas Goetzmann : Encore une fois non. Un plan de relance Keynésien aura pour effet de redresser le niveau de demande agrégée, et d’alourdir la dette. Une fois la demande relancée, la BCE viendra contrer ce qui a été fait. Ceci parce que dans notre régime monétaire, le niveau de demande est du seul ressort de l’autorité monétaire. Aussi longtemps que celle-ci sera sous un mandat de stabilité des prix, la relance sera contrée. Par contre nous garderons une dette supplémentaire qui aura été inutile à la croissance.

Dans un contexte d’ouverture du marché, une baisse d'impôt ou une politique de relance par la consommation est-elle nécessairement synonyme de revenu supplémentaire, donc de consommation ou investissement en plus ? 

Nicolas Goetzmann : A court terme uniquement. Une fois que la demande est activée, la croissance prend des couleurs mais son corolaire qu’est l’inflation avancera lui aussi. Et dès que les perspectives d’inflation s’accroissent, le gendarme de Francfort intervient. Et à chaque intervention de la BCE, le marché va se tendre un peu plus parce que l’endettement s’alourdit à chaque plan. Vous empilez la dette sans effet.

Simone Wapler : Keynes prévoyait que le déficit ponctuel du à une politique de relance serait remboursé par la croissance ultérieure. Si cela fonctionnait, la dette – qui est la somme des déficits passés – ne grossirait pas perpétuellement.

Mais ce que nous appelons « croissance » n’est en réalité qu’une somme de dépenses dont une part substantielle est financée à crédit. Donc plus les dépenses augmentent, plus il y a de « croissance ». Imaginez un ménage qui comptabiliserait comme des revenus ses crédits à la consommation. Le jour où sa banque lui coupe ses crédits ses revenus baissent.

Les plans de relance keynésiens ne fonctionnent pas car la consommation n’a jamais créé de richesse. La consommation n’est que le reflet de la richesse à condition que cette consommation soit financée par de l’argent réellement gagné et non redistribué.

Les néokeynésiens confondent « croissance » et croissance de la dette, consommation et richesse.

 
Commentaires

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  • Par ZOEDUBATO - 23/04/2013 - 08:51 - Signaler un abus Le diable est dans les détails

    Il faut prendre l'ensemble niveau de l'endettement et sa répartition entre : 1/ Des immobilisations (immeubles, voitures, etc.) qui coûtent très cher ont une utilité d'usage 2/ Les postes de dépenses qui peuvent être utiles mais pour lesquels il faut chaque année dégager un financement en augmentation (inflation, amélioration du pouvoir d'achat ,etc..) Comme nous ne fabriquons plus nous nous endettons pour acheter des produits importés et enrichir les fonds souverains d'autres pays Seul ~20 % à 30% des fonds empruntés servent à financer la relance. C'est la plus mauvaise solution 3/ Le remboursement de la dette et des actions d'économies structurelles qui libèrent des marges de manœuvres et peuvent financer la relance et la compétitivité des coûts du travail 4/ Les investissements et postes économiquement rentables qui sont le vrai moteur de la relance : Le poste 1 est un "one shot" qui ne rapporte rien après Le poste 2 n'est pas porteur de croissance et conduit à un blocage social et industriel : à proscrire Le poste 3 peut servir de départ à une refondation des emplois et du pouvoir d'achat Les postes 3+ 4 sont la clé fondamentale de toute relance

  • Par FranzHammer - 23/04/2013 - 09:24 - Signaler un abus Excellente analyse

    Voilà bien une excellente analyse qui fait plaisir à lire. J'ai particulièrement apprecié la conclusion: "Les plans de relance keynésiens ne fonctionnent pas car la consommation n’a jamais créé de richesse. La consommation n’est que le reflet de la richesse à condition que cette consommation soit financée par de l’argent réellement gagné et non redistribué". Il va falloir une fois pour toute planter le dernier clou dans le cercueil des théories de John Maynard K et leur conséquences mortifères auprès des apprentis sorciers se piquant de vouloir diriger l'économie. La dépense publique ne génére pas de croissance. Point. Il est certain que ce concept est impossible à comprendre pour un énarque: en effet, ceux ci apprennent sur les bancs de cette véné(neuse)rable institution que la croissance c'est l'augmentation du PIB. Et que le calcul du PIB, c'est l'addition des valeurs ajoutées du secteur marchand (en gros la production de biens et de services) plus le coût du secteur non marchand (puisqu'il ne "s'achète" pas, pour l'évaluer, on en prend le coût), c'est à dire les dépenses publiques. Donc, plus la dépense publique augmente, plus le PIB augmente. CQFD. Au secours!!!

  • Par pemmore - 23/04/2013 - 09:48 - Signaler un abus Relancer la consommation, c'est augmenter les importations,

    le serpent se mord la queue. Il faudrait une relance bien ciblée, immobilier neuf pour les jeunes ménages, de loisirs. Et comme c'est bloqué par le foncier, le gouvernement encore majoritaire a toute facilité d'agir. S'il ne le fait pas, la on comprendra sa totale incompétance, il sera grand temps de changer de premier ministre. Et le vieux proverbe, quand le bâtiment va tout va reste d'actualité. Pour les personnel:, : pourquoi laisser le choix aux élèves qui n'ont pas de capacités intellectuelles de dépasser bac+2 de continuer vers des matières ou ils n'ont pas leur place! (reconvertir les profs inutiles vers la maçonnerie, la plomberie, charpentes et couvertures!=)

  • Par jerem - 23/04/2013 - 09:49 - Signaler un abus l'erreur ? minute papillon

    pardon on ne parle pas d'erreur quand sont constatées des omissions volontaires, on parle d'arnaque intellectuelle de gens qui se présente non pas comme des politiques mais comme des experts economiques et qui élaborent des theses en les montant a l'envers .... Comme nombre de think tank

  • Par Ravidelacreche - 23/04/2013 - 10:08 - Signaler un abus Explication de la crise financière:

    Marcel est propriétaire d'un bistrot. Il réalise soudain que tous ses clients sont des alcoolos qui n'ont pas de boulot et ne peuvent donc plus fréquenter son comptoir, car ils ont vite dilapidé leur RSA. Il imagine alors un plan marketing génial : "Picole aujourd'hui, paie plus tard". Il tient rigoureusement à jour son ardoise de crédits, ce qui équivaut donc à consentir un prêt à ses clients. Chiffre d'affaires et bénéfices explosent et son bistrot devient vite, sur le papier, le plus rentable de la capitale. Les brasseurs et grossistes se frottent les mains, et allongent bien volontiers les délais de paiement. Les clients de Marcel s'endettant chaque jour davantage acceptent sans rechigner des augmentations régulières du prix du godet, gonflant ainsi (toujours sur papier) les marges du bistrot. Le jeune et dynamique représentant de la banque de Marcel, se rendant compte que ce tas de créances constitue en fait des contrats à terme (Futures) et donc un actif, propose des crédits à Marcel contre ses créances-clients en garantie. Sa trouvaille géniale vaut au banquier visionnaire un plantureux bonus.

  • Par Ravidelacreche - 23/04/2013 - 10:13 - Signaler un abus Explication de la crise financière (suite)

    Au siège de la banque, un trader imagine alors un moyen pour se faire de belles commissions : il convertit les dettes en PICOLOBLIGATIONS. Les Picolobligations sont alors "titrisées" (converties en paquets de titres négociables) afin d'être vendues sur le marché à terme.Confiants à l'égard de leur banquier et avides de hauts rendements, les clients ne captent pas que ces titres qui leur sont fourgués comme "obligations AAA", ne sont en fait que les créances bidons d'alcoolos feignasses.Les Picolobligations deviennent la star des marchés, on se les arrache et leur valeur crève tous les plafonds.Un beau matin, un "risk manager" oublié dans les caves de la banque se réveille et signale qu'il est temps de demander à Marcel que ses clients règlent leur ardoise.Marcel essaie, mais ses clients ne bossant pas, ... bernique !La banque exige alors le remboursement du crédit et le bistrot fait logiquement faillite, vire ses employés entrainant la faillite de ses fournisseurs en bibine qui, à leur tour, virent également leurs employés.Le cours des Picolobligations chute brutalement de 90%.La dépréciation de cet actif vaporis

  • Par Ravidelacreche - 23/04/2013 - 10:15 - Signaler un abus Explication de la crise financière (Fin)

    La dépréciation de cet actif vaporise les actifs et donc les liquidités de la banque. Problemos : sa banqueroute ruinerait trop d'électeurs ("too big to fail" qu'on dit) La banque est donc renflouée par l'État. Ce renflouement est financé par de nouvelles taxes prélevées chez des employés, les classes moyennes et un tas de gens qui bossent, ne picolent pas, qui n'ont jamais mis les pieds dans un bistrot

  • Par zenitude - 23/04/2013 - 12:46 - Signaler un abus @Ravidelacreche Pas mal mais ATTENTION !!!

    votre analyse est amusante mais seulement il y a je pense un gros point noir : Le cafetier qui est certainement moins idiot que vous le soupçonnez n'ira jamais faire crédit à des poivrots, par contre ce qui se passe dans les couches au dessus, celles qui sont les plus pourries du business c'est bien possible que ça se passe comme ça. malheureusement le renflouage des banques ( qui refont aujourd'hui la peinture des locaux ) c'est quelque part le cafetier qui paye tout ça.

  • Par laurentso - 23/04/2013 - 15:52 - Signaler un abus @ravidelacreche

    Amusante démonstration, à peaufiner. Les keynésiens proposent un soutien à la consommation de tous les piliers de bar, pas d'endetter un seul estaminet. De leur côté, les libéraux proposent aux ivrognes de réaliser un arbitrage entre leurs loisirs (la boisson, ici) et le travail. Le salaire équilibre le tout. Si un tavernier fait crédit à ses clients, c'est son choix, c'est qu'il en attend une utilité. Quant à la phrase "la consommation n'a jamais créé de richesses", elle est du niveau "la Terre n'a jamais été ronde". @FranzHammer : même le keynésien le plus borné ne vous dira jamais que la croissance se résume à la hausse du PIB donc qu'il faut augmenter les dépenses publiques pour augmenter le PIB. Surtout que vous l'avez dit, les services des administrations publiques sont sous-évalués dans le calcul du PIB. En fait, il n'y a que deux critiques recevable aux thèses keynésiennes : l'ouverture des économie rend une politique nationale de demande impossible (sauf à envisager des mesures de protectionnisme) tandis que l'endettement des Etats et leur fiscalité rendent difficiles (mais pas impossible) des plans de relance. Des chocs, comme on dit maintenant pour faire genre.

  • Par MONTCLAR - 23/04/2013 - 16:59 - Signaler un abus De la cause à l'effet et inversement

    "Que la dette publique ralentisse le dynamisme d’un pays est empiriquement prouvé". Si vous le dites... Traduit en termes plus accessibles au commun des mortels, cela donne : on constate au cours d'une même période un ralentissement de la croissance et une augmentation de la dette. Soit. Mais pourquoi ne pas poser la question autrement (quitte à y répondre par la négative, APRES DEMONSTRATION) : l'augmentation de la dette n'est-elle pas la conséquence d'une adaptation (peut être blâmable, peut être) de la politique financière au ralentissement de la croissance. Car si l'on n'accepte pas cette possibilité (peut être erronée, peut être), il devient extrêmement difficile de continuer à défendre l'idée que l'augmentation considérable de la dette publique pendant le quinquennat de Sarkozy serait imputable uniquement à la "fameuse" crise.

  • Par FranzHammer - 23/04/2013 - 18:37 - Signaler un abus Lire avant d'écrire mr Laurentso

    @Laurentso Je n'ai jamais écrit que la part du PIB non marchand était sous évaluée dans le calcul du PIB, où avez vous donc été pêcher une sottise pareille? Au contraire cette part est très largement surévaluée car beaucoup de services publics coutent plus chers qu'on ne pourrait les vendre si ils étaient dans le domaine privé... Le PIB français est donc surévalué en terme de création de richesse... En fait il n'y a qu'une seule critique que l'on peut faire sur JM Keynes: CA N'A JAMAIS MARCHE! Mais faut avouer que c'est plutôt léthal... Maintenant si les apprentis sorciers auxquels je faisais allusion veulent essayer de redresser l'économie ainsi, qu'ils le fassent, avec leur pognon, mais pas avec le fruit de mon travail.

  • Par guy bernard - 24/04/2013 - 07:05 - Signaler un abus Keynes n'est pas Robin des Bois

    très bonne analyse... j'y ajouterai François Perroux : "pour beaucoup distribuer, il faut d'abord beaucoup produire"! tout cela passe par une croissance saine basée sur un outil de travail performant et, au moins, compétitif.

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Nicolas Goetzmann Simone Wapler

Nicolas Goetzmann est conseiller en stratégie d'investissement, gérant de fortune. En 2012, il a crée le site contrintuitif.com.

 

Simone Wapler est rédactrice en Chef des Publications Agora (analyses et conseils financiers).

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