Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Samedi 10 Décembre 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Mon assiette sur internet : mais pourquoi autant de gens immortalisent leurs repas ?

La tendance qui consiste à photographier son assiette au restaurant ou à la maison, puis à mettre les images sur Internet révèle-t-elle notre égocentrisme absolu ?

Bon appétit

Publié le
Mon assiette sur internet : mais pourquoi autant de gens immortalisent leurs repas ?

Photographier l’œuvre que l'on s'apprête à détruire et à engloutir confère sans doute une puissance inconsciente que l'on pourra revivre grâce à l'image. Crédit Flickr/NickNguyen

Atlantico : Comment expliquer ce phénomène qui consiste à photographier son assiette lorsqu'on mange à l'extérieur ou à la maison, puis à mettre en ligne les images, notamment sur les réseaux sociaux ?

Jean-Pierre Corbeau : Ce phénomène s'explique tout d'abord par une volonté de valoriser un plat qui, au delà de la mémoire, est "archivé" et surtout, peut être véhiculé sur des réseaux, valorisant par là même l'instant où le mangeur le rencontre et le consomme. A cela s'ajoute l'aspect qu'on aime, le mangeur lui-même devient un acteur médiatisé de sa consommation. Par ailleurs, si l'adresse (du restaurant, ndlr.

) est prestigieuse ou "extra-ordinaire",  un mimétisme"japonisant" nous entraîne à photographier l’évènement qui structure notre trajectoire de vie. S'il s'agit d'un repas préparé à domicile, cela participe à la valorisation de l'acteur, de son ego qui peut même -à terme- déboucher sur un blog. Nous assistons en plus à une "esthétisation" de la nourriture avec le côté créatif et culturel que prend l'acte alimentaire. Pour reprendre (partiellement) la dimension psychanalytique, photographier l’œuvre que l'on s'apprête à détruire et à engloutir confère sans doute une puissance inconsciente que l'on pourra revivre grâce à l'image.

Après la mise en ligne de photos de vacances ou des proches, cette pratique est-elle une composante de l'exhibition de la sphère intime sur Internet, et plus particulièrement sur les réseaux sociaux ? 

Effectivement, la présentation à la sphère des proches de ce type de photos relève d'un partage de son intimité (comme l'accouchement filmé, etc.). Mais je ne suis pas certain que la mise en ligne, finalement anonyme (même sur Facebook où des niveaux de partages existent), concerne l'exposition de l'intime : il me semble que nous sommes plutôt sur la volonté d'exister sous le regard d'une altérité plus ou moins floue, sur une quête de reconnaissance sociale qui échappe à la rencontre physique, aux contraintes institutionnelles traditionnelles.

Que révèle cette pratique récente sur notre rapport à la nourriture, et aux autres ?

Elle révèle deux aspects redondants : d'une part l'esthétisation de la nourriture, sa valorisation comme objet culturel. D'autre part, le fait que l'on soit acteur d'un mets qui mérite un respect forcément partagé, par ailleurs un désir de mémoriser ce qui apparaît comme une promesse de plaisir. La photographie de l'aliment avant consommation, le discours sur sa confection, la théâtralisation du protocole de dégustation relève alors d'un plaisir du prémisse, d'une véritable forme d'érotisme qui sans doute peut être interprété comme une sexualisation de notre nourriture.

Propos recueillis par Ann-Laure Bourgeois

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par ccompagnon - 22/11/2012 - 10:41 - Signaler un abus Rien de grave

    je trouve cela plutôt bénéfique. savoir qu'on publiera une photo de son assiette sur la toile oblige, même inconsciemment, à faire des efforts sur la cuisine, sur la présentation. Bref, à relever des exigences. De plus, l'art culinaire est un art comme les autres. Même supérieur car il peut concrètement être partagé à plusieurs. Et il vaut mieux préférer des photographies de la nourriture que des photographies de qu'elle devient une fois digérée...

  • Par Glabre et Ingambe - 22/11/2012 - 13:13 - Signaler un abus sociologue, hein ?

    Juré, je ne mettrai plus de croix sur mon calendrier, des fois qu'on dise que je tente de convertir du papier.

  • Par OlivR - 22/11/2012 - 14:25 - Signaler un abus "pourquoi autant de gens

    "pourquoi autant de gens immortalisent leurs repas ?" ---> Peut-être parce qu'ils ont peur que ce soit le dernier ? ;)

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Jean-Pierre Corbeau

Jean-Pierre Corbeau est Professeur de Sociologie de la consommation et de l’alimentation à l’Université de Tours où il est responsable de la licence professionnelle de « Commercialisation des vins ».

Voir la bio en entier

En savoir plus
Je m'abonne
à partir de 4,90€