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Un an après les révélations de Snowden sur l’espionnage électronique massif de la NSA, ce qui a concrètement changé (spoiler, pas grand chose…)

Une année s'est écoulée depuis la dénonciation du système d'espionnage numérique américain par Edward Snowden, l'occasion de revenir sur l'évolution de ces pratiques qui ont choqué l'opinion publique mondiale. Rien ne semble avoir radicalement changé, la société de surveillance semble encore en marche...

Retour sur scandale

Publié le - Mis à jour le 13 Juin 2014
Un an après les révélations de Snowden sur l’espionnage électronique massif de la NSA, ce qui a concrètement changé (spoiler, pas grand chose…)

Atlantico : Le 5 juin 2013, Edward Snowden faisait ses premières révélations sur les techniques de surveillance de la NSA. Qu'avons-nous appris en un an ? Quelles sont les principales informations qu'il nous a permis de recueillir ?

Fabrice Epelboin : En réalité, pas grand chose. Pour les spécialistes du sujet, la plupart des informations révélées par Edward Snowden étaient connues. On peut comparer l’effet produit par Snowden avec celui de Wikileaks lorsque ce dernier a publié plusieurs centaines de télégrammes diplomatiques fin 2010. Pour les férus de politique internationale, la plupart des informations contenues dans ces câbles diplomatiques étaient connues, mais pour le grand public, ce fut un choc de découvrir le cynisme et les dessous de la diplomatie américaine.

Pour lier les deux sujets, moi même, qui enquête sur la surveillance depuis 2010 au sein de l’équipe de Reflets.info [une publication spécialisée dont les enquêtes apparaissent régulièrement dans le Canard Enchainé et Mediapart] j’avais révélé la collaboration à des fins de surveillance entre Microsoft et la Tunisie de Ben Ali dès le début de l’année 2011. Cette investigation avait, six mois plus tard, été validée par un câble diplomatique publié par Wikileaks. On savait avant Wikileaks, tout comme on savait avant Snowden. J’enseignais ce sujet à Sciences Po Paris il y a déjà trois ans.

Toujours à propos de Wikileaks, le site de Julian Assange avait publié fin 2011 les “Spyfiles” - un vaste ensemble de documentation technique portant sur les technologies de surveillance. Là encore, une large partie de ce qu’a, par la suite, révélé Edward Snowden se trouvait dans cette documentation, et des publications comme Owni et Reflets.info en avait largement fait l’écho, mais sans que la presse traditionnelle ne réagisse.

Avec les documents fournis par Snowden, et le travail journalistique remarquable de Gleen Greenwald, l’impact sur les média et l’opinion publique a, cette fois-ci, été considérable.

Pour ce qui est de savoir quelles sont les principales informations qui ont été - à défaut d’être révélé - rendues largement publiques par Edward Snowden, la sélection est forcément arbitraire. En tant que spécialiste, quatre d’entre elles me semblent d’une importance capitale pour comprendre le monde dans lequel nous vivons.

La première a été rendue publique au tout début de l’affaire Snowden sous le nom de Prism, il s’agit de la collaboration - plus ou moins imposée - entre les géants de la Silicon Valley et la NSA. Qu’elles le veuillent ou non, des entreprises comme Google, Amazon ou Microsoft collaborent, souvent activement, au système de surveillance globale mis en place par les Etats-Unis. La combinaison juridique du Patriot Act et l’usage d’une procédure de justice américaine connue sous le nom de ‘gag order’ fait qu’il est devenu aujourd’hui évident que des entreprises comme Google, Microsoft ou Facebook constituent la pierre angulaire de la surveillance américaine. C’est ce qui la rend unique, la NSA est la seule agence à disposer de telles entrées dans notre intimité.

Ensuite, le programme connu sous le nom de Xkeyscore est particulièrement intéressant, en particulier parce que la France dispose d’un programme similaire, si ce n’est supérieur. Ce dispositif consiste à placer des systèmes d’écoute sur les câbles sous-marin qui relient les pays entre eux et leur permettent de se connecter au réseau internet. Pour réaliser une telle prouesse et “écouter” de telles quantités de données, on fait appel à une technologie, le Deep Packet Inspection - une invention Française - que l’on installe à des emplacements stratégiques “en cœur de réseau”. C’est à l’aide de cette technologie que des entreprises comme Verizon, AT&T ou Orange sont devenues de précieux alliés pour les agences de renseignement, voir - pour le cas d’Orange - de véritables succursales. Pourquoi croyez vous que l’on trouve, en bonne place, dans les actionnaires de Numéricable/SFR un groupe comme Carlyle ? Jettez un œil sur les dirigeants de ce groupe, vous comprendrez, et vous regarderez d’un autre œil la bataille qui s’est menée ces derniers mois lors de la consolidation du secteur télécom et le cynisme politique qui l’a accompagné en France.

Troisième révélation d’importance, les écoutes en masse de communications téléphoniques - les fameuses metadata, où la NSA a tenté de faire croire qu’ils ne s’intéressaient qu’aux informations du type “qui appelle qui”, une vaste fumisterie quand on sait que la même NSA dispose de logiciels capables de transcrire en texte une conversation téléphonique afin de l’analyser de façon automatisée. Il est évident, à voir les systèmes techniques dont ils disposent, que les américains comme les français stockent une très large partie, si ce n’est tout, des conversations téléphoniques qu’ils sont en mesure d’intercepter, c’est à dire une large partie des échanges téléphoniques de la planète (ainsi que vos emails et vos sms).

Enfin, et c’est probablement la révélation la plus importante pour la France - pour le moment - ainsi que celle qui a totalement été passée sous silence par la presse française : les accords Lustre. Révélés par la presse allemande, les accords Lustre sont une convention bilatérale passée entre les Etats-Unis et la France en 2010, qui permettent à ces deux pays de partager une large partie des informations issues de leurs systèmes de surveillance respectifs. C’est probablement ainsi que les services Français ont accès à vos emails Gmail ou vos conversations Facebook. Car c’est aussi l’une des révélations issues des documents Snowden - et nous n’en sommes qu’au début -, la France est l’une des grandes nations de la surveillance, qui fait l’admiration des services de renseignements étrangers comme le GCHQ anglais ou la NSA américaine. Selon des documents qu’a consulté le Guardian, la supériorité Française tient la collaboration étroite entre Orange et les services de renseignement Français, tant sur le territoire national que dans les nombreux pays dans lequel l’opérateur historique est implanté, en particulier en Afrique et au Moyen Orient.

 
Commentaires

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  • Par 2bout - 07/06/2014 - 12:19 - Signaler un abus Une démocratie

    ne peut pas avoir comme législateurs des fonctionnaires : Obama, qui ne peut être une référence, l'a rappelé indirectement à Hollande jeudi. On est tracé de partout : téléphonie, vidéosurveillance ... Pour la vidéosurveillance dans nos rues, qui exploite les images et qui y a accès ? Je suppose même que l'on puisse savoir ce qu'il y a dans mon frigo. Ma femme commande au Drive en ligne. Dans quels intérêts et dans quelles limites ? C'est donc aux législateurs de définir ces limites ? Là est la gravité du problème d'où la nécessité d'indépendance de celui-ci. Une démocratie ne peut pas avoir comme législateurs des fonctionnaires. En positivant, on dira que l'Union Soviétique est morte de ces multitudes "d'oreilles" et que la technologie peut réduire le nombre de fonctionnaires attachés à cette besogne. On rappellera aussi que le voisin espionnait le voisin pour être rétribué suivant ses délations. On nous surveille, nous épient, nous contrôlent. Nous écoutent-on aussi ? Je l'espère tant la largeur du spectre idéologique est couverte par les mêmes actionnaires.

  • Par 2bout - 07/06/2014 - 12:31 - Signaler un abus Suite ...

    L'électeur peut le comprendre aussi.

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Fabrice Epelboin

Fabrice Epelboin est enseignant à Sciences Po et entrepreneur

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