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APL ou héroïsme, dilemme absurde : ceux qui ne connaissent pas leur histoire de France sont-ils vraiment ceux que pense Emmanuel Macron ?

La déclaration d'Emmanuel Macron comparant la lutte pour le maintien des APL et l'héroïsme d'Arnaud Beltrame a provoqué un certain remous. Qui sont "ceux qui ne connaissent pas leur histoire" ?

Ni-ni

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APL ou héroïsme, dilemme absurde : ceux qui ne connaissent pas leur histoire de France sont-ils vraiment ceux que pense Emmanuel Macron ?

Atlantico : La déclaration d'Emmanuel Macron sur " ceux qui pensent que le summum de la lutte c’est les 50 euros d’APL (…) ne savent pas ce qu'est l’histoire de notre pays » a beaucoup choqué. Au-delà du mépris exprimé dans cette phrase, peut-on être si sûr que les élites connaitraient mieux l’histoire que les Français ? La question peut se poser dans la mesure où elles se sont trompées sur des sujets économiques et politiques de premier plan, et ont formulé des promesses érronées dans différents domaines,  autant sur la baisse du chômage que sur l'Europe par exemple.

Jean-Philippe Moinet : Ce bout de phrase est issu d'un propos développé par le Président de la République, dans le documentaire de Bertrand Delais ( "La fin de l'innocence", diffusé hier soir par France 3), qui évoquait "le sens" à donner à l'histoire, à la politique et à l'engagement, il évoquait l'acte héroïque du lieutenant-colonel Beltrame qui a donné sa vie pour sauver un otage menacé par un djihadiste en action. Dans ce développement, Emmanuel Macron évoque les menaces qui pèsent sur les démocraties, le relativisme des valeurs, le nihilisme "post-moderne" et, inversement, la nécessité de ressourcer les démocraties dans une forme d'absolu et l'exemplarité de certains engagements, pouvant aller jusqu'au don de sa vie. Dans sa lancée, le chef de l'Etat stigmatise alors les défenseurs arc-boutés d'un, selon lui, vieux "modèle social" et qui pensent que "le summum de la lutte, c'est les 50 euros d'APL" (supprimés, durant l'été 2017, dans un plan de réduction des dépenses publiques).

Cela peut bien sûr irriter, choquer peut-être mais Emmanuel Macron assume sans doute, parfois jusqu'à mener des contre-offensives verbales pouvant être jugées provocatrices, une hiérarchie des valeurs - qui, en l'espèce, est évidente - et surtout des priorités - qui sont en jeu dans le train de réformes économiques enclenchées. Pour lui, le rabotage de certains "droits acquis" n'est pas un problème, au regard de l'histoire, dans la mesure où permettant de réduire les déficits publics, il permet à la France de retrouver un certain crédit et, à terme, des marges de manœuvres budgétaires. 

Bien sûr, les élites peuvent méconnaître les tréfonds de l'histoire, des incompréhensions peuvent même séparer les élites du peuple, les tendances national-populistes sont là pour le rappeler ! Mais le propos relevé d'Emmanuel Macron, qui peut susciter l'incompréhension, voire les protestations de défenseurs de droits sociaux jugés intouchables, est aussi une façon de rappeler, peut-être de manière abrupte, la distinction entre l'essentiel et l'accessoire, entre les actions priorités et les mesures secondaires, entre la profondeur du champ de vision historique et la superficialité de la conjoncture des protestations. Un an après son élection, la vaste enquête d'opinion Ipsos - Cevipof le montre parmi d'autres études, Emmanuel Macron est d'ailleurs moins touché par l'usure du pouvoir que ses deux prédécesseurs, François Hollande et Nicolas Sarkozy, un an après leur élection. A défaut de lucidité sur tous les sujets, le chef de l'Etat actuel sait ou sent que cette capacité à mettre en relief l'essentiel, à mettre en perspective "le sens" de l'engagement politique et civique, de favoriser un "ciment national" et, en même temps, de tracer une perspective de solidarité européenne, tout cela participera ou non de la réussite de son action. Cette posture, surtout pour un homme venu de la gauche, peut dérouter. Mais je pense qu'elle est volontaire et assumée. Il sait aussi que les oppositions qu'il peut susciter, avec leur radicalité, sont politiquement difficilement conciliables : entre la France Insoumise de Mélenchon d'une part, et le Front National de Le Pen d'autre part, les deux mouvements d'opposition les plus puissants actuellement, on voit mal des ponts s'établir permettant de construire un projet à la fois cohérent et convainquant. Les protestations sont bien là, mais leur crédibilité, elle, n'est pas au rendez-vous.  

 

Le président Macron est le premier président  à préférer gouverner avec la haute fonction publique, avec laquelle il dirige le pays depuis un an. Quelle est la part de risque dans ce choix  ?

Jean-Philippe Moinet : La haute fonction publique a toujours été au service des gouvernements de la République. Emmanuel Macron, dont une partie du parcours personnel s'est faite en dehors de la fonction publique, s'appuie à la fois sur des acteurs de la société civile (devenus Ministres) et sur la haute fonction publique, dont il exige des marques de loyauté dans la mise en œuvre des réformes. A l'Assemblée Nationale, la vague des députés La République En Marche a été composé d'acteurs de l'entreprise notamment, qui n'ont rien à voir avec cette haute fonction publique qui dominait la majorité socialiste sortante. Sa conception du pouvoir exécutif est jacobine et donc fortement centralisée. Emmanuel Macron tient à marquer nettement un territoire et une posture d'autorité - il l'a montré audacieusement, l'été dernier par exemple, en démissionnant le Chef d'état major des Armées, le Général de Villiers -, cela tranche avec l'ère François Hollande, faite de compromis permanents et d'atermoiements mais je ne crois pas que cette conception traditionnelle du rôle de la haute fonction publique constitue un risque en soi, pour la réussite de ses réformes.

Le risque serait de considérer que l'élite de l'Etat soit, en tant que telle, porteuse de toutes les vertus de lucidité dans les actions à mener et qu'il se coupe de capteurs d'opinion issus ou ancrés dans la société elle-même. Ce syndrome de la solitude et de l'isolement au sommet du pouvoir peut le guetter, comme tout chef de l'Etat ou haut responsable politique sous la Vème République. Les études d'opinion montrent d'ailleurs une faille: il est jugé comme ne comprenant pas bien les problèmes des Français. Cet enjeu de "proximité" se pose donc, lui et son entourage doivent à l'évidence trouver les espaces à la fois de compréhension et de correspondance avec "les vrais gens", pour échapper à l'étiquette de "Président des riches" ou représentant d'élites déconnectées que ses adversaires plurielles cherchent à lui coller. Les prochains mois montreront si lui et le gouvernement Edouard Philippe trouveront la parade. 

Eric Verhaeghe : Il existe un plaisir rare en France: celui de visiter la demeure d’une vieille famille au sang bleu, et d’écouter son chef ou son héritier commenter l’arbre généalogique accroché dans le vestibule. Le meilleur moment est toujours celui où votre hôte vous explique le rôle tenu par son prétendu ancêtre dans le siège d’Antioche, en 1098, qu’il fit à cheval, bien sûr, quand vos ancêtres à vous le menèrent à pied. Et vous comprenez brutalement la différence entre l’histoire de France vue par ceux qui l’ont parcourue à cheval, et ceux qui n’avaient même pas les moyens de se payer un âne. Les premiers, comme les seconds, sont souvent convaincus que, sans les autres, l’histoire de ce pays serait bien plus belle

Emmanuel Macron n’échappe pas à la règle. Ses ancêtres ont peut-être participé au siège d’Antioche, mais à pied. Cela ne l’empêche pas de croire que le roman national fut surtout écrit par ceux qui le menèrent à cheval. C’est son péché pas complètement mignon, car la France s’est construite en rassemblant les deux: les cavaliers et les va-nu pieds. A force de ne pas le comprendre, l’histoire tragique pourrait bien lui jouer un mauvais tour.

Emmanuel Macron a ceci de Rastignac qu’il rêve de grandeur, de lyrisme, d’héroïsme, de causes épiques. Pour lui la France, c’est une tragédie racinienne: des personnages aristocratiques agités par des passions élégantes. Et c’est dans cette pièce-là qu’il veut jouer. D’où cette déclaration ahurissante :

Les gens qui pensent que la France, c’est une espèce de syndic de copropriété où il faudrait défendre un modèle social qui ne sale plus (…) et où l’on invoque la tragédie dès qu’il faut réformer ceci ou cela, et qui pensent que le summum de la lutte c’est les 50 euros d’APL, ces gens-là ne savent pas ce que c’est que l’histoire de notre pays. L’histoire de notre pays, c’est une histoire d’absolu, c’est un amour de la liberté au-delà de tout, c’est une volonté de l’égalité réelle.

Cette déclaration, par sa naïveté, a pour ainsi dire quelque chose de touchant, d’enfantin. C’est le rêve du fils à papa amiénois qui dit enfin sa vérité devant les yeux estomaqués d’un monde incrédule. Car, Rastignac, nous l’aimons tous, mais il est vieux de deux cents ans désormais, et Balzac n’a jamais caché les défauts de ce cynique ambitieux. Il n’y a guère qu’un adolescent perdu dans un monde d’adulte pour dire que la vraie France, c’est celle rêvée par Rastignac, et non celle de la prosaïque réalité.

En ce sens, la France de Macron, c’est celle des héritiers de la bonne bourgeoisie de province qui s’ennuie dans un monde un peu morne, et qui rêve les yeux grands ouverts. Ici a parlé le fils du médecin picard, une sorte de Bovary contemporain, qui vomit la platitude des petites affaires et ne veut entendre parler que de salons, de dames en crinoline et de cochers les menant nuitamment à leur Odette après une soirée chez les Verdurin.

 
Commentaires

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  • Par MIMINE 95 - 08/05/2018 - 10:46 - Signaler un abus MERCI

    Monsieur Verhaeghe. Merci pour tout ceux pour qui le jour qui finit est, enfin, un jour de moins.... Merci pour le rappel historique "des z'heures les plus sombres de notre histoire!! ". J'attends avec impatience un livre d'Histoire avec un Grand "H", qui éclairerait l'obscurité qu'on a fait tomber sur les vrais responsables qui ont permis à Hitler d'accomplir son odieux forfait, et cette Histoire là ne débute pas en 1933 et ne termine pas en 1945 !!! . Idem pour l'épopée 1934-1937, mais aussi pour la "révolte-emeutière" des jeunes friqués du 16 ème en 1968. La chanson de Roland et les belles histoires du père castor pour citoyens naïvement manipulés, y'en a ras la casquette !!

  • Par venise - 08/05/2018 - 11:10 - Signaler un abus contre sens

    ce gendarme a décidé de tenter d'entrer dans la place en épargnant l'otage et faciliter l'assaut, il savait les risques il les a pris, respect mais ne parlons pas de sacrificiel dans nos forces militaires et de sécurité, de compétence, en premier celle de rester vivant bref, notre Mister Président devrait nous lâcher avec ses comparaisons, un paquet de pâtes un sacrifice!!!!!!ça suffit cette affaire APL est une sombre connerie qu'il commence par là

  • Par Ganesha - 08/05/2018 - 11:56 - Signaler un abus Virage à 180°

    Atlantico, ou du moins mr. Verhaeghe et son collègue, effectue un virage à 180° ! Je me souviens pourtant distinctement, il y a encore quelques semaines, d'un article suprêmement écœurant, chantant les louanges du ''Guide Suprême'' avec la ferveur décérébrée des adeptes d'une secte ! Évidemment, à un clic, vous avez un article de mr. Sylvestre et, comme d'habitude, c'est un mélange malodorant de mensonges et de stupidités ! Il existe pourtant une loi qui exige de ne pas laisser les déjections canines traîner sur les trottoirs, et de les mettre dans une poubelle !

  • Par Ganesha - 08/05/2018 - 12:00 - Signaler un abus Grande Question

    Mais la grande question, c'est : nous sommes à un an des élections européennes... Atlantico va-t-il ''caresser ses abonnés dans le sens du poil'' ? On trouve sur ce site une majorité de représentants du ''quatrième âge'', des citoyens parfaitement dignes de reconnaissance et de respect, mais qui s'apprêtent à envoyer au parlement de Bruxelles-Strasbourg, des députés du style Calmels ou Pécresse, qui, quoi que Wauquiez aura pu affirmer pendant la campagne, iront sagement siéger dans le ''groupe de l’infâmie'', le PPE, et qui voteront en permanence pour approuver toutes les propositions de la ''fräulein Merkel'' !

  • Par OLYTTEUS - 08/05/2018 - 12:05 - Signaler un abus la pauvreté se cache par dignité

    Vous avez raison Monsieur Verhaegue,le peuple français a patiemment reconstitué une aristocratique fonction publique qui a étendu sa sphère d'action bien au delà du régalien et nous méprise mais pas que nous, le peuple,parfois aussi ses représentants ou ses ministres ( il m'est arrivé de voyager dans le même avion que des ministres, cordiaux mais accompagnés de hauts fonctionnaires franchement imbuvables parfois). La France d'en bas n'en mène pas large avec les taxes et autres gabelles mais comment oublier l'ouvrière d'usine agroalimentaire,usée phisiquement et qui veut absolument continuer son travail pour payer les études de son dernier enfant alors qu'on lui propose de touche une pensio d'invalidité?

  • Par ajm - 08/05/2018 - 13:42 - Signaler un abus Élites et Elites.

    Quelque peu démagogue et facile aujourd'hui mr Verhaeghe. Les propos de Macron sont certes assez maladroits. Sur les élites, on sait bien qu'elles n'ont jamais constitué un bloc uniforme. De Gaulle était socialement plus bourgeois que Pétain. Des membres des élites figuraient dans les deux camps , de même que des représentants du peuple. Les élites c'est toujours le pouvoir de ceux que l'on aime pas. Il y a aussi des élites en déclin et d'autres en phase ascensionnelle.On attaque souvent les vieilles qui n'ont plus ni pouvoir ni argent et on se prosterne devant les nouvelles.

  • Par Bobby Watson - 08/05/2018 - 14:24 - Signaler un abus L'étrange défaite

    la meilleure analyse sur les causes de la défaite de 1940: le petit livre de Marc Bloch, écrit à chaud par un des meilleurs historiens du XXème siècle.

  • Par ajm - 08/05/2018 - 16:06 - Signaler un abus Élites et Elites.

    Quelque peu démagogue et facile aujourd'hui mr Verhaeghe. Les propos de Macron sont certes assez maladroits. Sur les élites, on sait bien qu'elles n'ont jamais constitué un bloc uniforme. De Gaulle était socialement plus bourgeois que Pétain. Des membres des élites figuraient dans les deux camps , de même que des représentants du peuple. Les élites c'est toujours le pouvoir de ceux que l'on aime pas. Il y a aussi des élites en déclin et d'autres en phase ascensionnelle.On attaque souvent les vieilles qui n'ont plus ni pouvoir ni argent et on se prosterne devant les nouvelles.

  • Par Mamounette - 08/05/2018 - 19:50 - Signaler un abus Altruisme et APL

    Nous avons un président qui aime provoquer des polémiques de bas étage. Pourquoi mettre sur le même pied la baisse des APL et l'acte du colonel Beltrame? Selon Durkheim, l'acte du colonel relève du "suicide altruiste:sacrifier sa vie pour autrui [.] par abnégation" La baisse des APL c'est Macron qui impose un sacrifice aux assujettis, il est capable de mettre l’acte du colonel à toutes les sauces afin de décrédibiliser ceux qui ne sont pas d'accord avec lui comme les retraités avec la CSG !!!

  • Par gerint - 08/05/2018 - 21:51 - Signaler un abus Macron m’écoeure

    Il se livre à toutes les manipulations verbales pour défendre ses misérables projets en mettant plus bas que terre ceux qui effectivement sont à 50 Euros près. Ce type est immonde

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet, ancien Président de l’Observatoire de l’extrémisme, est chroniqueur, directeur de la Revue Civique Son compte Twitter : @JP_Moinet.

 

 

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