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L’agence internationale de l’énergie prévoit une croissance explosive de la production de pétrole nord-américaine et cela n’ira pas sans conséquences géopolitiques majeures

La forte augmentation de la production pétrolière américaine va-t-elle provoquer des tensions et des conséquences géopolitiques entre les pays membres de l'OPEP ?

Tensions

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L’agence internationale de l’énergie prévoit une croissance explosive de la production de pétrole nord-américaine et cela n’ira pas sans conséquences géopolitiques majeures

Atlantico : Selon l'Agence Internationale de l'Energie (IEA)​, la production pétrolière américaine pourrait être "explosive" lors de cette année 2018, accompagnant ainsi la hausse des prix constatés lors de ces derniers mois, une prévision qui peut être partagée par l'OPEP mais également par les analystes de Goldman Sachs. Quelles pourraient être les conséquences géopolitiques de cette hausse de la production américaine, notamment sur les grands pays de l'OPEP ? Faut-il s'attendre à des tensions dans cette concurrence qui s'annonce ?

Stephan Silvestre : Le terme "explosive" est un peu fort. La production américaine de pétrole sera très soutenue en 2018 et encore en 2019. Les cours élevés constatés depuis l’été 2017 ont favorisé la remise en exploitation de nombreux gisements, notamment dans le bassin Permian (Texas). En conséquence la production de brut devrait dépasser 10 millions de barils par jour (Mbpj) dans le courant de l’année, pour atteindre 10,3 Mbpj en fin d’année, puis près de 11 Mbpj en 2019, contre 9,3 Mbpj en 2017. Cela représente, en 2018, 1 Mbpj supplémentaire sur le marché mondial, qui brasse maintenant 100 Mbpj, dont 40 Mbpj produits par l’OPEP. Ce surplus est donc moyennement élevé comparativement à la taille du marché, mais significatif si on considère le faible écart entre l’offre et la demande, de l’ordre de 1 Mbpj lui aussi, ainsi que l’ampleur des réductions de quotas qui ont été demandées aux membres de l’OPEP dans le cadre des accords de limitation de la production avec la Russie (1,17 Mbpj). En d’autres termes, si l’OPEP et le Russie voulaient maintenir le même niveau de tension entre l’offre et la demande, elles devraient doubler les restrictions pour absorber le surplus américain, ce qui est difficilement envisageable. Pour le moment, il est probable que, eu égard à la forte remontée des cours déjà acquise, l’OPEP décide de maintenir les quotas actuels à l’occasion de sa prochaine réunion de mai. La demande globale, et surtout asiatique, étant toujours haussière, il ne devrait pas y avoir de nouvelles tensions entre les membres de l’OPEP, si ce n’est les habituelles rivalités entre pays sunnites et chiites.

Quels sont les acteurs qui ont le plus à perdre avec cette hausse de la production américaine ?

En premier lieu, ce sont les fournisseurs américains qui vont pâtir de la hausse de la production domestique. Les grands fournisseurs des États-Unis sont la Canada (env. 4 Mbpj), l’Arabie Saoudite (1,1 Mbpj), le Venezuela (0,8 Mbpj), le Mexique (0,7 Mbpj) et l’Irak (0,4 Mbpj). Ceux qui devraient souffrir le plus de la baisse des commandes devraient être le Venezuela, l’Irak et le Mexique, ainsi que le Nigeria. Quant à l’Arabie Saoudite et la Russie, elles devront continuer d’appliquer les restrictions sur lesquelles elles se sont accordées (‑0,5 Mbpj pour la première et ‑0,3 Mbpj pour la seconde), mais c’est là leur propre choix.

Quelles seraient les conditions qui pourraient conduire à des tensions plus importantes ? Quels sont les effets à attendre en cas de retournement de marché, dans les rapports entre pays producteurs ?

Les tensions pourraient s’exacerber si la demande fléchissait, c’est-à-dire si la croissance économique n’atteignait pas les prévisions, en particulier en Asie. Pour le moment, à moins qu’une guerre d’ampleur n’éclate, aucun scenario catastrophe n’est envisagé par le FMI. La Chine maîtrise bien son économie et l’Inde bénéficie d’un fort dynamisme, qui dope ses importations. L’autre facteur qui pourrait provoquer des tensions serait une chute des cours. À ce moment, chaque producteur voudra renoncer à ses quotas (en tout cas pour ceux qui les tiennent) et produire davantage pour compenser la baisse des prix. Ce scenario est plus probable, notamment si la production américaine dépassait les chiffres que j’ai indiqués, ce qui ferait regonfler les stocks. L’alliance russo-saoudienne aurait alors du mal à survivre aux dissensions internes de l’OPEP.

 
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Stephan Silvestre

Stephan Silvestre est ingénieur en optique physique et docteur en sciences économiques. Il est professeur à la Paris School of Business, membre de la chaire des risques énergétiques.

Il est le co-auteur de Perspectives énergétiques (2013, Ellipses) et de Gaz naturel : la nouvelle donne ?(2016, PUF).

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