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20 ans après la crise de 1997, les pays émergents vont-ils envoyer l’économie mondiale par le fond ?

Hausse des taux, du dollar américain, endettement des entreprises… Depuis le mois de février des monnaies de pays émergents subissent une chute brutale qui fait craindre un retour de la crise de 1997. Et si ce scénario se concrétise, c'est l'Europe qui sera le plus à plaindre.

Bonne question

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20 ans après la crise de 1997, les pays émergents vont-ils envoyer l’économie mondiale par le fond ?

Atlantico : Depuis le mois de février, plusieurs monnaies issues du monde émergent ont connu une chute brutale, de la lire turque au peso argentin, en passant par le zloty polonais ou la rouble russe. Un contexte qui a pu être commenté par le Prix Nobel Paul Krugman en ces mots "Il est devenu au moins possible d'envisager une crise classique auto renforcée de type 97-98 : les devises des marchés émergents chutent, provoquant une explosion de la dette des entreprises, provoquant un stress sur l'économie, et entraînant une chute supplémentaire de la devise".

Quelles sont les causes de cette situation, et comment expliquer ce processus qui ressemble à un jeu de dominos ? 

Mathieu Mucherie : Ce genre de crise de prophétie auto-réalisatrice fait souvent intervenir le dollar US : quand il se renforce (comprenez : quand la FED resserre la vis trop tôt, trop fortement, ce qui est bien le cas ces derniers temps puisque la menace inflationniste est une blague), c’est comme si la mer se retirait, et on réalise alors que certains se baignaient sans caleçon. Il faut rembourser dans une monnaie plus chère, et monter les taux pour canaliser les sorties de capitaux, jusqu’au moment où les marchés se disent que les trajectoires ne sont plus crédibles, et là tout saute (stratégie de la banque centrale, croissance, pays voisins), y compris à la fin l’ordre politique et social. La contagion est quasi-instantanée, puisque les opérateurs raisonnent « par classe d’actifs », sans trop discriminer : tous les pays considérés comme « dans la même catégorie » sont attaqués sur les capitaux avant de l’être via le canal des échanges (quand les voisins ne peuvent plus importer vos produits). Et comme il faut beaucoup de temps pour redevenir « crédible », comme les capitaux ne reviennent qu’après une décote énorme des prix des actifs, le calme ne revient que sur un cimetière économique, à moins d’avoir de la chance (revirement rapide de la FED, montée chanceuse des termes de l’échange au bon moment, gros matelas d’épargne domestique, etc.).

Mais je ne crois pas trop à une « nouvelle crise asiatique ». Il y a 20 ans, la Chine n’existait pratiquement pas. Une crise du bath thaïlandais et de la roupie indonésienne pouvait se transmettre aux banques sud-coréennes et aux dettes russes, le seul vecteur global d’accalmie était Alan Greenspan, qui avait baissé ses taux en dépit de la bonne santé des USA fin 1998 : de nos jours on peut compter sur un 2e hedge global, Pékin, un acteur contra-cyclique déterminé, plein de réserves et de plus en plus importateur en dernier ressort. Je crois donc plutôt à des jeux de massacre plus limités, massacre des innocents (Argentine), punition des coupables (Lire Turque), peut-être demain correction des procrastinateurs (Mexique si les élections tournent mal, Brésil même si elles tournent bien, j’ai déjà dit dans ces colonnes à quel point je trouve les trajectoires brésiliennes insoutenables). J’espère que la FED se calmera vite, et au pire que la foudre ne s’abattra pas trop sur les justes.

Philippe Waechter : La rupture a lieu à la mi-avril lorsque la perception de l'économie américaine et surtout l'allure de la politique monétaire de la Fed changent. La banque centrale devra relever ses taux d'intérêt de façon plus importante et plus rapide que prévu. Cela tient à la politique budgétaire de la Maison Blanche qui modifie en profondeur l'équilibre de l'économie américaine. En effet, la situation y est bien particulière: l'économie est au plein emploi et les politiques économiques (budgétaire et monétaire) sont réglées comme si l'économie était en récession. Ce n'est pas tenable et c'est pour éviter de trop grands déséquilibres que la Fed doit modifier sa stratégie.

Dans le même temps, aucune autre banque centrale, notamment dans les pays développés, ne souhaite durcir sa stratégie monétaire. Ce changement de perception entre les USA et le reste du monde se traduit par un ajustement haussier du dollar. 

C'est le début des difficultés pour les émergents. Les investisseurs rapatrient des capitaux aux USA ce qui fragilise les pays émergents qui dans un passé encore récent avaient largement bénéficié de flux financiers rentrants. Là, d'un seul coup ils s'évaporent. La politique monétaire a changé avec le départ de Yellen et la mise en place de la politique de la Maison Blanche. C'est pour cela que le phénomène se déclenche.

Les sorties de capitaux se traduisent par des problèmes de liquidités dans les pays émergents faisant ainsi monter les taux d'intérêt longs. Ce phénomène crée une interrogation sur la conjoncture du pays et ne permet pas à la monnaie de se stabiliser rapidement. 

Deux questions se posent alors

La première est que les investisseurs étrangers ne reviendront pas tant que la monnaie ne sera pas stabilisée. Ils ne veulent pas prendre un risque excessif même si les taux d'intérêt sont plus élevés. Dès lors le pays peut faire face à un problème de financement.

La deuxième question est que dans la période faste avec de fortes entrées de capitaux les entreprises avaient eu tendance à s'endetter. La hausse des taux est pénalisante pour elles.

Face à ce type de situation, il faut être capable de discriminer entre les pays. Entre ceux qui vont bien mais sont affectés temporairement par la hausse du billet vert et ceux qui sont franchement déstabilisés par elle.

 
Commentaires

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  • Par kelenborn - 28/05/2018 - 09:31 - Signaler un abus C'est marrant

    Mucherie il est drôle , l'autre est à mourir et on a du mal à savoir ce qu'il raconte. Cela me fait penser à cette chanson célèbre de Trenet " y a de la joie" qui fut interprétée plus tard par un mec à la gueule sinistre dont j'ai oublié le nom! Sauf évidemment que le sujet n'est pas drôle: Mucherie fait de l'humour noir et du coup l'autre a vraiment l'air d'un croquemort

  • Par vangog - 28/05/2018 - 09:32 - Signaler un abus Excellent, comme toujours..

    Excepté pour l’Itaie, où on ne comprend pas très bien ce que ferait un technocrate nommé par Bruxelles (M.Mucherie le dit lui-même...ça ne « marchera » pas!). Pourquoi ne pas laisser gouverner une belle coalition élue par 68% des Italiens- qui a le simple tort de dire franchement dans son programme, qu’elle procédera à une relance budgétaire de 50 milliards sur cinq ans. Fallait-il faire de l’hypocrisie macroniste, qui a relancé la dette française de 42 milliards en un an, et les impôts de quatorze milliards, alors qu’il faisait croire aux benêts qu’il serait exemplaire sur le budget?....pourtant, la France gauchiste a toujours la confiance de l’UE, et ne subit pas de rétorsion en terme de rachats d’actifs pourris...

  • Par kelenborn - 28/05/2018 - 09:37 - Signaler un abus c'est celle la j'ai retrouvé

    https://www.dailymotion.com/video/x2f53c6

  • Par guy bernard - 28/05/2018 - 10:58 - Signaler un abus excellentes analyses.

    ce sont d'excellentes analyses, mais la difference se fera sur la qualité des collatéraux et les besoins d'investissements. quant à nous, les plus malades seront ceux qui stagnent dans des crises bancaires, ce qui veut dire que si on remet la France en marche, nous sortirons à MT gagnants. il nous faut aller très vite et retrouver de l'agilité.

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Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Philippe Waechter

Philippe Waechter est directeur des études économiques chez Natixis Asset Management.

Ses thèmes de prédilection sont l'analyse du cycle économique, le comportement des banques centrales, l'emploi, et le marché des changes et des flux internationaux de capitaux.

Il est l'auteur de "Subprime, la faillite mondiale ? Cette crise financière qui va changer votre vie(Editions Alphée, 2008).

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