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17 février 1986, l’Acte unique européen : une construction de 30 ans qui a oublié de s’adapter au monde actuel

C’est aujourd’hui l’anniversaire des trente ans de la signature de l’Acte unique européen qui avait ouvert la voie à la réalisation d'un marché unique en Europe. Entre le Brexit potentiel et la crise de la zone euro, l’Union européenne est aujourd'hui à la peine.

Et pas toutes ses dents

Publié le - Mis à jour le 19 Février 2016
17 février 1986, l’Acte unique européen : une construction de 30 ans qui a oublié de s’adapter au monde actuel

Atlantico : C’est aujourd’hui l’anniversaire des trente ans de la signature de l’Acte unique européen qui avait ouvert la voie à la réalisation d'un marché unique en Europe. Entre le Brexit potentiel et la crise de la zone euro, l’Union européenne semble aujourd’hui confrontée à de larges difficultés. Quels ont été les succès et les échecs de ces trente années de construction européenne ?

Hubert Védrine : Il y a eu des succès réels, notamment le marché unique qui s'est élargi et consolidé, ou encore l'euro, sans lequel ce marché n'aurait été qu'une zone Mark. Par ailleurs, des politiques communes ont été mises en œuvre.

Elles doivent être encore réformées, mais elles sont restées solides. Jusqu'à l'an dernier, Schengen passait pour un succès. Les élargissements ont été dans l'ensemble une réussite. La coordination entre pays européens est devenue une seconde nature et "l'Union" une évidence. En même temps, l'acharnement des européistes à vouloir, indistinctement, contre les peuples trop méprisés et traités de "populistes" quand ils votent mal, toujours "plus d'Europe" est contre-productif. Aujourd'hui, il y a en Europe, avec de fortes variantes selon les pays, 10 à 30% d'anti-européens ; à l'opposé 10 à 15% d'européens raisonnables, dont 1% d'européistes intégrationnistes au discours contre-productif ; et les autres, de 60 à 80%, sont devenus euro-allergiques. Cela mine l'Europe qui est confrontée au même moment aux problèmes grec, polonais, britannique, migratoire, de demande d'asile, de terrorisme, etc…

Jean-Luc Sauron : Il est possible de résumer la situation de ces trente dernières années comme suit : " l'Europe : personne n'en veut et pourtant tout le monde y tient" (paraphrase d'une citation de Gobineau sur la République). Comment mieux définir la réussite de la construction européenne ? L'Europe comme l'air ne se voit pas ou plus, mais pourtant les Européens n'arriveraient plus à vivre sans les libertés qu'elle a produites. Les échecs ne sont ni plus graves, ni plus légers que ceux commis par chacun des États qui composent l'Union européenne.

Mathieu Mucherie : L’Acte unique était une vraie merveille. Le meilleur de l’Europe de l’époque. L’esprit libéral, de grands leaders (Margaret Thatcher), le respect des grands principes économiques. Avec certes une dose de technocratie française et de trahison des socialistes français, mais pour la bonne cause. En parallèle, des programmes certes imparfaits mais utiles, ambitieux, générateurs d’affectio societatis (Airbus, Ariane, Erasmus, une partie des fonds pour l’Europe centrale, Schengen dans son esprit de départ, etc.). Et puis, patatras, les choses se sont dégradées quand il a été question de « parachever » le marché unique, d’en faire un marché de 1000 ans, un truc qui en imposerait à Washington : je veux parler de l’euro. Sans les Anglais bien entendu (pas fous). Là, on n’était plus dans l’esprit libéral, mais dans un constructivisme précipité, un mélange de planisme scientiste et de bricolage franco-allemand, plein de malentendus et d’arrogance.

Quand Milton Friedman, Paul Krugman et Martin Feldstein tirent tous à boulets rouges contre le même projet, vous devez vous interroger sur le bien fondé dudit projet (une régression caractérisée vers la fixité des taux de change dans un espace où la main d’œuvre n’est pas mobile). Et quand votre population ne vote qu’à 51% pour ce projet « packagé » qui engage explicitement les générations futures, vous devez vous interroger sur la légitimité démocratique de toute la démarche (ne devrions-nous pas exiger une majorité qualifiée des 3 ou 4 cinquièmes dans ce type de scrutin ?). Et quand il s’agit de confier tout le pouvoir économique à des banquiers centraux indépendants dont le palmarès est douteux (déjà à l’époque des crises du SME) et le casting dysfonctionnel, ne doit-on pas penser au préalable à bâtir des contre-pouvoirs (de fortes obligations de transparence, par exemple) au lieu de renforcer sans cesse les protections et les vitres sans teint autour de nos nouveaux maîtres ?  

Du coup, les faiblesses intrinsèques et opérationnelles de la zone euro ont pesé sur l’Europe, cette Europe qui était censée être la bénéficiaire nette de la monnaie unique, celles des entrepreneurs. L’aventure européenne devint mésaventure, et la ruée vers Troie une laborieuse Odyssée.

D’une part, il a fallu investir une énergie politique considérable et de gros efforts sociaux-fiscaux pour construire puis colmater ce projet d’usine à gaz monétaire, ce pont de la rivière Kwaï au service des banquiers centraux. Cette énergie et cet argent n’auraient-ils pas été investis avec un meilleur rendement pour la collectivité si on avait choisis d’autres options, par exemple celle consistant à faire l’Europe de la défense avec les Anglais plutôt que l’Europe de la monnaie avec les Allemands ? L’Histoire jugera, mais un Kosovar ou un Syrien aurait peut-être déjà sa petite idée sur la question.

Ensuite, lorsque le dispositif commença à souffrir face à son premier test grandeur nature, lorsque les défauts de ligne Maginot monétaire sont apparus au grand jour (rigidité de la camisole monétaire unique en cas de choc asymétrique, diffraction du blâme érigée en système à la BCE, domination des vues allemandes dans le processus de décision…), ce fut un sauve-qui-peut des Etats (divisés et pleutres) et de la Commission européenne (démonétisée par le ridicule de son enfant, le Pacte de stabilité, et incapable d’accoucher d’une seule idée forte au cours de toute la séquence de crise). La nature ayant horreur du vide, la BCE a pu encore s’étendre, multiplier les OPA institutionnelles, annexer la supervision des banques commerciales, intimider les Etats membres, faire et défaire les élections à la « périphérie » (ce dernier terme à lui seul en dit long, de même que la survivance de spreads de taux trois ans et demi après le « whatever it takes »).     

Enfin, on se demande aujourd’hui si l’Union européenne et la zone euro ont encore une véritable utilité (je ne parle même plus de leur rentabilité) : quelle est la valeur ajoutée de cette Union quand on voit que des pays comme la Suisse savent en capter la plupart des bienfaits (le gros de l’Acte Unique, pour faire court) sans en subir les désagréments ? Comment se fait-il que les marchés s’en fassent si peu à propos d’un hypothétique Brexit ? Ne misent-ils pas si l’innocuité du processus ? La notion floue de « citoyenneté européenne » vaut-elle assez pour compenser un Pacte de stabilité idiot et mal fichu, une PAC en déliquescence, et diverses frustrations juridico-souverainistes ?

De même, l’euro est là parait-il pour nous protéger contre l’inflation, mais dans un monde où l’inflation est morte, et où un banquier central âgé de 15 ans et alcoolique suffirait largement pour éviter une dérive inflationniste ; au passage, les pays européens hors zone euro (Suède, Danemark, Pologne, Suisse, Royaume-Uni, Norvège, Hongrie…) sont tous aussi peu inflationnistes, ils offrent presque tous les avantages de la monnaie unique sans en offrir les coûts et les servitudes.

Quant aux pays « du Sud », qui ont renoncé aux dévaluations en échange de taux allemands, ils sont présentés comme des voleurs ou des coupables, alors qu’ils sont certes coupables mais aussi et surtout trompés, spoliés. L’euro « contrat » n’a pas été respecté, c’est désormais un chiffon de papier inutile pour ces pays. Sur ce sujet comme sur d’autres, relire les argumentaires des thuriféraires de l’euro dans les années 90 est un plaisir de fin gourmet.

On dit que l’Europe est menacée d’éclatement, c’est donc faux : elle est menacée d’inutilité, d’effacement progressif, c’est même plus qu’une menace c’est déjà une réalité. La ligne Maginot n’a pas explosé ou implosé, elle a tenu bon, mais elle nous a divertit, est devenue inutile, fut contournée, et devint invisible. 

Quelles ont été les causes de ces échecs ? Quelles parts de responsabilité attribuer à l'inadaptation des institutions et à la mauvaise volonté des différents gouvernements européens ?

Jean-Luc Sauron : Il est possible de pointer deux dysfonctionnements majeurs : premièrement, l'irresponsabilité politique des peuples européens; deuxièmement, l'obsolescence du système institutionnel.

L’Europe est-elle une question trop sérieuse pour être confiée aux peuples ? Cette affirmation peut paraitre provocatrice. En réalité, elle correspond à la nécessité d’éviter qu’à la moindre difficulté de politiques nationales, l’ensemble européen capote. En effet, le Brexit est un référendum dont l’idée a été lancée en 2013 par David Cameron pour peser sur les élections législatives nationales et pour attirer la frange droite de son électorat. En 2016, tous les observateurs peuvent constater que le Brexit ne concerne pas que les Britanniques. Dans un contexte de crise renouvelée de l’euro, l’éventualité d’une sortie de la Grande Bretagne de l’union européenne ne pourrait-elle pas conduire beaucoup d’investisseurs internationaux à retirer leurs fonds de l’union européenne, d’un espace qui n’arrive pas à sa maturité politique ? De même, le référendum prévu en mars prochain, sur l’initiative d’un groupe politique aux Pays Bas pour interroger les Néerlandais sur l’opportunité pour les Pays Bas de ratifier ou non les accords d’association UE Ukraine, ressort-il vraiment du seul intérêt de ce dernier Etat, ou ne risque-t-il pas de conduire en cas de réponse négative à considérablement affaiblir le rôle politique et diplomatique de l’UE sur le théâtre de l’Est européen ?

 

 
Commentaires

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  • Par Djib - 17/02/2016 - 09:20 - Signaler un abus Merci monsieur Bricolage

    d'avoir choisi Ayrault comme ministre des affaires étrangères. Dans ce gouvernement replâtré avec de minables apparatchiks dont le cursus se limite au syndicalisme étudiant, à la gestion d'associations gauchistes et à d'improbables "missions" dans les secrétariats des parlementaires ou à la mairie de Paris, cette grande pointure de la diplomatie qu'est Hubert Védrine aurait fait tache.

  • Par zouk - 17/02/2016 - 09:49 - Signaler un abus Union Européenne

    Il est clair que ses structures ne correspondent plus en rien, ni aux aspirations des peuples (au surplus, sauf quelques rares exceptions, leur partis ne les représentent plus). Mais quelles propositions avancer? Quel dommage de ne pas confier un homme aussi clairvoyant et expérimenté qu'Hubert Védrine la mission d'élaborer des propositions à nos partenaires européens, enfin, s'ls sont autre chose que des membres embarqués contre leur gré dans une organisation dépassée.

  • Par vangog - 17/02/2016 - 10:01 - Signaler un abus Évidemment qu'il fallait faire l'Europe de La Défense avec

    les Anglais, et non l'Europe de l'Euro avec les Allemands! L'UE a continuellement mis la charrue avant les bœufs, et les politiciens gauchistes l'ont surchargée de technocrates, attachés parlementaires et lobbyistes pléthoriques qui se sont battus pour atteindre la plus haute place du carrosse...les financiers ont gagné cette place de haute lutte lobbyiste, donnant aux écolo-réacs la maîtrise de normes imbéciles et aux juges le droit de fixer la morale publique...les politiciens PPE-PSI se contentant de jouer la mouche du coche. Cet attelage incohérent patine dans la boue europeiste et menace de dévaler la côte à reculons.... la seule solution pour l'UE est de virer les malpropres qui encombrent ses sommets, sous peine de dévaler brutalement la pente qu'elle a difficilement gravie.

  • Par J'accuse - 17/02/2016 - 10:06 - Signaler un abus Oui à l'Europe unie, non à l'Union européenne

    Comment peut-on souhaiter une Europe fédérale alors qu'aucun des peuples européens n'en veut ? Certains pays ont déjà du mal à rester unis (RU, Espagne, Belgique) et tous sont très attachés à leur nation distincte des autres même s'ils parlent la même langue; l'histoire européenne est trop ancienne et trop ancrée dans les esprits, les cultures, les institutions, les traditions: il est totalement utopique d'imaginer des États-Unis d'Europe. Inutile d'en appeler aux avantages supposés que cela apporterait, c'est un refus clair et net. Le mammouth bolchévique qui règne à Bruxelles doit être abattu, et remplacé par des petites structures souples, modulaires et évolutives. Nous n'avons pas besoin de ces centaines d'élus et de ces milliers de fonctionnaires grassement payés à nous pourrir la vie aux noms d'idéaux fantasmagoriques.

  • Par OLYTTEUS - 17/02/2016 - 10:43 - Signaler un abus L'Europe des nations

    on voit qu'en réaction à la deuxième phase de construction européenne ( élargissement à tout va et fonctionnarisation à outrance de la communauté européenne) les peuples se réveillent et l'Europe des nations,chère à De Gaulle est la seule manière raisonnable d'envisager la suite. Merci à Atlantico pour ces interviews croisées,très riches.

  • Par Lafayette 68 - 17/02/2016 - 12:54 - Signaler un abus Excellent débat entre contributeurs et commentateurs

    Je rejoins totalement @J'accuse. Je suis positivement étonné des déclarations d'Hubert Védrine : quelle évolution ,mais encore un petit effort !

  • Par Aldebaran45 - 17/02/2016 - 14:01 - Signaler un abus Excellent article

    Les points de Mathieu Mucherie sont très justes, pour que l'Europe ait une chance de réussir il faut redonner la priorité au politique. Le projet fédéraliste de Jean Luc Sauron en revanche est une absurdité complète, l'Europe des six n'a aucune signification particulière sinon dans le contexte particulier de l'après guerre. La disparition des Etats Nation est un rêve de technocrates qui se prétendent démocrates mais sont tout sauf...

  • Par LouisArmandCremet - 17/02/2016 - 14:38 - Signaler un abus Démocratie

    Si je m'en tiens au discours de M Védrine (qu'on peut difficilement accusé d'être cntre l'Europe), il y aurai 70% à 90% des opinions oscillant entre euro-allergisme et euro-sceptiscisme, contre contre la forme actuelle de l'Europe. Pourquoi alors, les pontes de Bruxelles ne tiennent-ils pas compte de l 'avis des population ? Est ce que pour eux, la notion de démocratie est une notion secondaire, dont il ne faut tenir compte que si elle va dans le sens qu'on veut ?

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Hubert Védrine

Hubert Védrine fut ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Lionel Jospin de 1997 à 2002.

Il fut également conseiller diplomatique de François Mitterrand et a créé en 2003 une société de conseil en stratégie géopolitique.

Il a récemment publié la "France au défi" aux éditions Fayard (février 2014)

 

 

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Jean Luc Sauron

Jean-Luc Sauron est Haut fonctionnaire, professeur de Droit européen à l'Université Paris-Dauphine.

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Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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