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125 meurtres en 3 jours : mais qui sont ces gangs qui sèment la terreur au Salvador ?

En 3 jours, une série de meurtres a fait 125 morts au Salvador. La majorité des défunts appartenaient aux différentes maras, les gangs de rues qui gangrènent le pays et l'Amérique Latine. Ces groupes, le plus souvent "tolérés" par les autorités, se massacrent dans une lutte sanguinaire pour le contrôle de territoires.

Cache-cache meurtrier

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125 meurtres en 3 jours : mais qui sont ces gangs qui sèment la terreur au Salvador ?

Un membre des gangs de la Maras, reconnaissable aux tatouages sur son visage.  Crédit Reuters

Atlantico : Du dimanche 16 au mardi 18 août, le Salvador a fait face à de nombreux meurtres, d'une rare violence. 125 Salvadoriens ont trouvé la mort en 3 jours, pour la plupart membres de bandes criminelles omniprésentes dans le pays. En juillet une grève forcée des transports avait coûté la vie à 7 chauffeurs de bus surpris en train de travailler. Qu'est-ce que ces violences traduisent de l'état du pays et de la région ? Qui sont ces bandes criminelles, les maras, et d'où viennent-elles ?

Alain Rodier : Les maras (on trouve aussi l’appellation de pandillas qui veut dire bandes) sont des gangs de rues qui sont nés aux États-Unis dans les années 1980.

Constituées d’enfants de migrants latinos-américains, particulièrement issus d’Amérique centrale, elles ont rapidement constitué un problème de sécurité publique. Dans les années 1990, Washington a décidé de renvoyer chez eux une partie de ces populations criminelles qui ont ramené leur violence dans des pays que la plupart de ses membres ne connaissaient pas car ils étaient nés aux États-Unis. De plus, ils sont tombés en pleine période de guerre civile et ont pu donner libre cours à leurs pulsions criminogènes dans un camp comme dans l’autre. Depuis, cette criminalité de rue s’est installée durablement, les enfants succédant à leurs parents (que beaucoup ne connaissaient pas).

Deux grands groupes se distinguent : le Mara Salvatrucha (ou MS-13) et le Barrio-18 (ou M-18) lui-même séparé entre los Suteños et los Revolucionarios. Au Salvador, l’ensemble est constitué de quelques 70 000 membres qui se répartissent dans des unités de base dîtes clicas fortes de 10 à 60 membres. Elles contrôlent des « territoires », notion centrale du crime organisé. Sur ces territoires, les chefs (cabecillos) bénéficient d’une grande autonomie d’action mais doivent rendre des comptes à des « conseils » régionaux ou nationaux. Chose curieuse, les états-majors des bandes criminelles sont souvent à l’abri dans des pénitenciers d’où ils dirigent leurs affaires à l’extérieur. Dans leurs prisons, ils bénéficient d’une grande mansuétude de la part de leurs gardiens qui n’ont qu’un choix « plata o plomo » (de l’argent ou du plomb), leurs familles étant les premières touchées s’ils ne sont pas assez complaisants. Les chefs criminels ont ainsi leurs quartiers confortables agrémentés de visites féminines journalières, de moyens de liaisons performants et gardés par leurs propres hommes en armes... les matons assurant de la sécurité extérieure et du bon approvisionnement de leurs protégés.

Les « mareros » (membres des maras)  recrutent leurs nouveaux adeptes dans la jeunesse désocialisée. Ils leur font d'abord subir de nombreux sévices puis les obligent à assassiner des victimes de manière particulièrement horrible, principalement à l’arme blanche. Les recrues sont ainsi totalement décérébrées n’ayant plus aucune notion du « bien » et du « mal ». Ils tuent comme ils allument une cigarette. Les mareros peuvent se reconnaître aux nombreux tatouages qu’ils arborent bien que, ces dernières années, pour ne pas attirer l’attention des forces de l’ordre, ils doivent pouvoir être dissimulés par leurs vêtements (les anciens, pour leur part, sont tatoués de la tête aux pieds).

Leur première activité est le racket, même avant le trafic de drogue. Les sociétés de transports routiers admettent qu’elles ont dû payer la bagatelle de 30 millions de dollars en « taxes » en 2014. Les autorités tentent de reprendre cela en main en coopération avec les syndicats, ce qui explique la réaction violente des mareros qui ne veulent pas lâcher leur vache à lait. Ils en profitent aussi pour se livrer à leur sport favori: la guerre des gangs pour la conquête de territoires.

La grève forcée de juillet était menée dans l'idée de faire plier le gouvernement : les maras souhaitaient participer aux conversations et au débat entre les autorités et la société civile. Qu'est-ce que ce "mélange des genres" peut révéler des relations entre les autorités du pays et les maras ?

Les mareros ont obtenu dans le passé une certaine mansuétude des autorités en échange d’une diminution notable des violences. Ils espèrent vraisemblablement renouveler ce pacte non écrit, ce qui leur permettrait de continuer leurs petites affaires tranquillement.

C’est d’autant plus vrai que le crime au Salvador est à replacer dans un contexte beaucoup plus large de la criminalité organisée transnationale en Amérique latine et dans le monde en général. Les fameux cartels de la drogue mexicains, colombiens, brésiliens, péruviens, etc. utilisent les mareros  qui sont présents sur l’ensemble du continent américain **comme « infanterie de base » pour assurer l’ordre et distribuer les produits issus de leurs différents trafics, drogues, armes et êtres humains. A noter que les gangs assurent aussi une certaine paix sociale dans les différents territoires qu'ils contrôlent remplissant des missions régaliennes que l’Etat ne peut assumer. C’est un paradoxe mais si les criminels sont toujours craints, ils sont souvent appréciés par les populations locales. En effet, ils savent apporter de l'aide aux plus démunis, régler les conflits de voisinage, offrir différents services. Leur objectif est de vivre comme des poissons dans l'eau au sein d'un milieu qui leur est acquis.

Les États-Unis sont témoins d'une vague d'immigration de mineurs en provenance d'Amérique centrale qui cherchent à fuir la violence de leur pays. Que peuvent faire les États-Unis pour lutter contre ces groupes ?

Rien de définitif. Les États-Unis ont le privilège d’accueillir toutes les criminalités mondiales, des familles italo-américaines (la Cosa Nostra) en passant par les gangs Irlandais, les mafias des issues des ex-pays de l’Est et israéliennes, les Triades chinoises, les bandes de bikkers (Hells angels, Bandidos, etc.) et bien sûr les gangs de rues qui fonctionnent globalement selon des schémas ethniques. Cela va des Afro-américains en passant par les latinos pour se terminer avec les suprématistes blancs (les gangs asiatiques, en particulier originaires du Vietnam, seraient en train de progresser sérieusement). Généralement, ces gangs ne se mélangent pas à quelques exceptions près. Les forces de police gèrent au coup par coup mais sont dans l’incapacité d’endiguer le phénomène dans sa globalité. Cela est surtout la résultante de l’ampleur de l'affaire. Et puis, depuis les attentats du 11/09/01, le FBI se concentre plus sur le terrorisme que sur le crime organisé...

 
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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur, en 2017 de Grand angle sur l'espionnage russe chez Uppr et de Proche-Orient : coup de projecteur pour comprendre chez Balland, en 2015, de Grand angle sur les mafias et de Grand angle sur le terrorisme aux éditions Uppr ; en 2013 du livre Le crime organisé du Canada à la Terre de feuen 2012 de l'ouvrage Les triades, la menace occultée (éditions du Rocher); en 2007 de Iran : la prochaine guerre ?; et en 2006 de Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme (éditions Ellipse). Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier, La face cachée des révolutions arabesest paru chez Ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS. 

 

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