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Karl Lagerfeld : l’art et les manières

Lagerfeld par Karl est un pléonasme dont on ne se lasse pas. Pour l’intelligence tranchante, le cynisme et l’humour du maître ; un spectacle en soi, une valeur ajoutée à la vénérable maison dont l’homme au catogan XVIIIè est devenu l’emblème.

Rol TV

Publié le 7 mars 2011
 
Un cynisme revendiqué.

Un cynisme revendiqué. Crédit Reuters

Après que son rival John Galliano a été décommandé de toute mondanité pour cause d’hitlérisme éthylique, Karl Lagerfeld a redonné à la fashion week un accent allemand plus présentable. Notamment sur Arte – le vendredi 4 mars – où le kaiser des podiums honorait une fois encore sa propre statue. Le cliquetis de ses bagues ponctue une ode à la futilité, à la couture, bref au vide que des folles de tous les sexes tentent de combler dans un sillage poudré.

Lagerfeld confidentiel (bande-annonce)
Documentaire réalisé par Rodolphe Marconi (diffusé vendredi 4 mars à 20h40 sur Arte)

Devant une caméra complaisante, on passe vite sur les « petites mains » - couturières et autres brodeuses, les seules à vraiment travailler – pour pénétrer les coulisses des défilés d’où émergent, naissent ou meurent des créatures revêches commandées par des bonnes femmes et des garçons  hystériques qui recrachent dans des talkies-walkies des ordres dérisoires.

Pisser partout, c’est pas Chanel…    

De malles - et mâles - Vuitton, en sacs Chanel, de jets privés en Bentley cossue, de Paris à Monaco (d’où une princesse imbibée nous tire la langue), en passant par New York, Karl et sa cour véhiculent tous les fantasmes et lieux communs que l’exercice commande à notre imaginaire.

Mais, si Lagerfeld n’était que cela, un vulgaire marchand de chiffon, une vieille tante acariâtre, névrosée et caractérielle, prenant au tragique sa « mission », le spectacle tournerait court. Car la supériorité de Lagerfeldmarechal sur ses chers confrères tient précisément à ce cynisme revendiqué, à cette intelligence tranchante qui ne s’économise pas la légèreté et nous renvoie à l’esprit d’un Laclos, aux cruautés mondaines d’un XVIIIème. L’accent allemand en plus, et la formule précise en moins.

Le « bon vieux temps » ? : « C’est une idée inutile. Si c’était mieux avant, alors le présent c’est un truc de seconde main. » Son milieu familial, terreau de son anticonformiste ? « On n’était quand même pas des paysans de la Creuse ! » Les ploucs apprécieront. Quant à l’analyse, voire la psychanalyse, cette fausse science à destination des gogos : « Il y a eu des siècles sublimes sans l’analyse. » Même sort réservé à la mort – y compris la sienne – et son corollaire, les religions : « la religion, c’est de la mauvaise littérature ». Contrairement à celle qui orne les toilettes backstage du grand homme où une dame pipi – ou un monsieur popo – a posé une affichette prévenant que « pisser partout, c’est pas Chanel »…  

Porte-parole et porte-manteaux

Le film à la gloire de l’Eric Von Stroheim du tailleur en tweed est un petit condensé des contradictions et cohérences paradoxales de ce contempteur amidonné de l’esprit bourgeois qui nous jure que « posséder » est aux antipodes de ses préoccupations. Cela depuis son hôtel particulier (30 pièces au moins) au cœur de Paris, ou depuis sa résidence monégasque…

Suivent une séance photo en compagnie de Nicole Kidman qui, au bout de quelques minutes s’impatiente déjà (à 15 millions d’Euros la campagne, c’est normal). Et puis, c’est au tour d’un Texan, beau comme un Christ blond, sapé en body, mini slip et enfin à poil. Le jouet du jour distrait la cour qui rit aux bons mots de Karl, relaye sa mauvaise humeur, applaudit aux caprices et aux photos de l’éphèbe… qui rejoindra bientôt les oubliettes.

Cet essaim humain que les mauvais esprits auront tôt fait de réduire à une simple nuée de parasites est trop caricatural pour abuser l’homme au catogan, priant son confesseur (un certain « Rodolphe ») de lui épargner les clichés sur la « solitude », le seul luxe qu’il songe encore s’octroyer. Quant à l’homosexualité de Lagerfeld, cette « aspérité » qui semble visiblement obséder « Rodolphe », revenant à la charge plusieurs fois, ce n’est pas l’affaire de ce vrai pudique à l’exhibitionnisme sélectif. Pour la « cause gay », les pleureuses homos, le Pacs, cette aspiration au bonheur « bourgeois » entre hommes, il faudra trouver un autre porte-parole. Lui, ne se préoccupe que de porte-manteaux.

 


Christian Rol

Christian Rol est écrivain et journaliste.

Il tient pour Atlantico la rubrique "Rol TV" où il raconte l'actualité du petit écran.

Il est entre autres l'auteur du roman Les slips kangourou (Stéphane Million, mars 2011).

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