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SOS risque de submersion sur les côtes françaises : quand la France commence à se préoccuper des grandes marées

Publié le 22 février 2015
Ce week-end sera marqué par des marées à très fort coefficient, phénomène cyclique qui a pour particularité de voir l'eau s'étendre loin sur les terres. Un épisode qui peut devenir dangereux s'il est accompagné de vents violents, et depuis Xynthia, cet événement est redouté, car la destruction de villages entiers et le décès de plusieurs personnes ont marqué les esprits. Le point sur les mesures de prévention.
Emmanuel Garnier est directeur de recherches CNRS (LIENSs-Université de La Rochelle).
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Ce week-end sera marqué par des marées à très fort coefficient, phénomène cyclique qui a pour particularité de voir l'eau s'étendre loin sur les terres. Un épisode qui peut devenir dangereux s'il est accompagné de vents violents, et depuis Xynthia, cet événement est redouté, car la destruction de villages entiers et le décès de plusieurs personnes ont marqué les esprits. Le point sur les mesures de prévention.

Atlantico: D'un point de vue pratique, quelles sont les mesures mises en place pour prévenir aujourd'hui les catastrophes comme celles de Xynthia?

Emmanuel Garnier: Depuis 2010, les mesures prises concernent surtout le système d'alerte et les services de secours. Si un phénomène comme Xynthia se reproduisait, nous serions aujourd'hui en mesure d'évacuer en amont les personnes situées dans les zones à risques. De plus, des digues qui ont été très endommagées ont été, pour une partie, consolidées, ce qui permettrait de limiter l'entrée des eaux dans certaines localités. De même, les services spécialisés de Météo France ont vraiment consolidé leurs méthodes d'alerte et les équipes de secours (Pompiers, Protection Civile) sont beaucoup mieux formées sur ce type de situation.

Suite à Xynthia, de fortes polémiques ont explosé, dénonçant l'inconséquence des pouvoirs publics, et demandant des aménagements efficaces. Les mesures qui sont prises répondent-elles à l'attente de l'opinion? Sont-elles suffisantes pour prévenir un nouveau risque de catastrophe?

Malheureusement, ces mesures sont loin d'être suffisantes: si on parvient à évacuer les habitants, on ne peut pas déplacer les biens (habitations, entrepôts, élevages). Et rien ne peut arrêter l'entrée des eaux à l'intérieur des terres. La seule solution vraiment efficace est pour l'heure utopique: le recul stratégique. Il implique un recul des populations et des activités par rapport au trait de côte, c’est-à-dire la limite de construction et d'activité par rapport à la ligne de mer, d'au moins 500 à 1km. Dans l’idéal, si l’on voulait vraiment intégrer les prévisions du GIEC qui répètent à l’envi que l’on devra affronter une forte élévation du niveau de la mer et une recrudescence des tempêtes, c’est peut-être un recul de 2km qu’il faudrait envisager afin de sécuriser durablement les biens et les personnes, à l'image de ce fut le peuplement de nos côtes jusqu'aux années 1900. Mais bien sûr, les littoraux sont déjà bâtis, et il est très difficile pour les populations locales de devoir abandonner leur habitat ou leur lieux de travail, sans compter qu’une ville littorale créée il y a plusieurs siècles ne peut être déplacée. Cela dit, nous devrons peut-être nous y résoudre si l'érosion littorale s'accentue, comme le martèle les climatologues du GIEC.

De plus, la construction de digue ne résout pas tous les problèmes; en réalité elles peuvent causer des phénomènes d'érosion des côtes, et, en déplaçant les courants marins, déportent les vagues vers d'autres parties du littoral. A Cayeux-sur-Mer (Picardie) par exemple, la force d’érosion de la mer a été reportée au-delà de la digue construite, au nord, devant la ville même de Cayeux. Ainsi, une digue créée dans une localité peut provoquer des courants plus forts sur une autre localité. De plus, les digues ne sont pas infinies, et l'eau finit toujours par trouver son chemin en contournant les digues. Peut-on imaginer construire un nouveau « Mur de l'Atlantique » et si oui, à quel coût pour la collectivité et pour quelle durée ? Ne risque t’on pas de renoncer au coût de son entretien après une ou plusieurs décennies sans catastrophe majeure ? Tel fut le constat effectué au lendemain de la tempête Xynthia en 2010… .

Pour que les risques soient évités, il faudrait idéalement arrêter de développer les littoraux, et évacuer les zones inondables.  Les inondations ne sont pas nouvelles, mais nous sommes maintenant concernés car nous avons davantage de choses à perdre dans ces territoires qui, jadis, étaient connus pour leur exposition au risque et par conséquent, voués à des activités extensives (élevage, saunage, pêche, chasse, etc). De facto, la vulnérabilité (ce qui est exposé) n'a cessé de croître depuis les années 1960  sur nos côtes sous les coups de l’urbanisation et de l’industrialisation. Et plus on construira, plus le risque de pertes augmentera, quelle que soit l’évolution des aléas naturels des 50 prochaines années.

La France n'est pas le seul pays concerné par la montée des eaux et le phénomène des marées. Dans les autres pays, y a-t-il une prise de conscience d'un nécessaire réaménagement des littoraux?

Aux Etats-Unis, la mairie de New-York a récemment pris conscience du danger de la montée des eaux. La ville "symbole" des Etats-Unis pourrait bien se retrouver submergée un jour! Ils ont donc investi énormément dans des brises-vagues, sorte de digues géantes installées au loin dans l'océan qui "cassent" les vagues avant qu'elles ne touchent les côtes. C'est un dispositif ponctuellement efficace, mais extrêmement dispendieux et dramatique d'un point de vue écologique. Le milieu marin est atteintdans son intégrité, les courants étant perturbés. En France, heureusement, ce type d'aménagement n'est pas à l'ordre du jour en raison de ses effets perturbateurs et de son impact financier.

La municipalité new-yorkaise a ainsi lancé un projet d’urbanisme ambitieux (Big U) qui prévoit le réaménagement des berges pour mieux protéger le sud de l’île de Manhattan où se trouve le quartier stratégique de Wall Street. Au lieu d'étendre les zones d'habitations jusqu'au front de mer, elle transformera les zones côtières en zones inconstructibles et les aménageront en espace de vie et de loisirs à caractère naturel. Elles rempliront une double fonction : offrir une meilleure qualité de vie aux citadins et servir de « zones tampons » en cas de tempête. Les secteurs ainsi réaménagés créeront un nouveau cercle vertueux au sens économique du terme en étant valorisées économiquement et sécurisées.

Aux Pays-Bas aussi, le dépeuplement des zones côtières a commencé. Ou plutôt, autorités et populations locales ont accepté de quitter certaines zones, qui servent d'entrée maritime en cas d'inondation, pour en préserver d'autres. Là aussi les zones "sacrifiées" ne sont pas abandonnées mais réaménagées en réserves naturelles attirant de plus en plus de touristes intéressés par la biodiversité ainsi recréée.

Pourquoi en France de tels projets ne sont pas étudiés?

La France et les Français sont très paradoxaux: d'un côté, lorsque des catastrophes comme Xynthia surviennent, l'émotion est très forte, les réactions violentes et l’incurie de l’Etat et de ses services souvent dénoncée.  Mais dans le même temps, on n'accepte pas de revenir sur ce que l'on a construit: personne ne veut abandonner son bien, sans compter que les projet immobiliers littoraux coûtent de l'argent. Les résidents ne comprendraient donc pas pourquoi on les délogerait pour privilégier au même endroit de nouveaux espaces littoraux extensifs (zones humides, réserves naturelles) à même de faire office de zone d'expansion des submersions et/ou des inondations fluviales. Pour comprendre ce paradoxe, il suffit de voir les jugements rendus à La Faute-sur-mer: le maire a été condamné le 12 décembre 2014 à quatre ans de prison ferme pour homicide involontaire et pourtant, près d'un mois plus tard plus tard, le plan de prévention des risques d'inondation du même lieu a été annulé par le tribunal administratif de Nantes après qu'une association d'habitants de la commune ait déposé un recours. C'est ce que nos collègues anglo-saxons appellent le "French paradox"… .

Nous pouvons aussi très cyniquement poser la question en ces termes: doit-on considérer que le coût (humain et financier) d'une catastrophe ponctuelle (avec parfois des rémissions durant plusieurs décennies), mérite d'hypothéquer un modèle de développement économique éprouvé reposant sur une urbanisation que d'aucuns veulent croire "infinie" ?

Doit-on s'inquiéter pour les grandes marées de ce week-end?

L’historien du climat et des risques que je suis répondra que sur 24 tempêtes de submersions survenues sur le littoral atlantique depuis le XVIe siècle, seulement 6 coïncidaient avec de forts coefficients de marée compris entre 108 et 113. Pour que de fortes marées provoquent un catastrophe, il faut que la météorologie soit de la partie. Or, Météo France n’annonce pas de forts coups de vent. Les catastrophes comme Xynthia n'arrivent heureusement que rarement. Profitons alors des « marées du siècle » pour leur beauté et leur amplitude!

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