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Un livre, un débat

Comme les nihilistes russes, les djihadistes écrivent le scénario de leurs crimes pour qu'ils soient sidérants

Publié le 16 février 2015
Les terroristes à la solde du djihad ont-ils pour modèles les héros sanguinaires de Tourgueniev et de Dostoïevski qui ont inspiré le mouvement nihiliste ? Dans un essai aussi subtil que lumineux, le philosophe François Guery met en lumière les points de rencontre entre ces assassins inventés au XIXe siècle et les réels d'aujourd'hui. Car l'écriture, la mise en scène, sont, comme par hasard, la "signature" des meurtres nihilistes comme des djihadistes...
François Guery est philosophe de formation. Il a enseigné dans les universités de Lyon et de Besançon. Auteur de nombreux ouvrages (sur Descartes, Heidegger, Lou-Andreas Salomé...), il s'est depuis longtemps consacré à l'étude des nihilistes...
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Barbara Lambert a goûté à l'édition et enseigné la littérature anglaise et américaine avant de devenir journaliste à "Livres Hebdo". Elle est aujourd'hui responsable des rubriques société/idées d'Atlantico.fr.
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Les terroristes à la solde du djihad ont-ils pour modèles les héros sanguinaires de Tourgueniev et de Dostoïevski qui ont inspiré le mouvement nihiliste ? Dans un essai aussi subtil que lumineux, le philosophe François Guery met en lumière les points de rencontre entre ces assassins inventés au XIXe siècle et les réels d'aujourd'hui. Car l'écriture, la mise en scène, sont, comme par hasard, la "signature" des meurtres nihilistes comme des djihadistes...

Les origines du nihilisme sont assez floues. Ce « mouvement » a la très grande particularité de s’enraciner à la fois dans la fiction et dans la réalité…

François Guery : Il y a eu un va-et-vient entre réalité et fiction romanesque, puis élaborations psychologiques et morales. La réalité, c'est celle de la génération qui succède à celle des idéalistes d'avant 1848, date de la révolution ratée. Grâce à la fiction romanesque, il y a eu une célébrité des nihilistes, une fixation de l'attention publique, immédiate, sur un mouvement de mode qui a perduré, résisté à l'usure du temps. Sans le roman et la pensée, sans Tourgueniev, Dostoïevski, Nietzsche, la mode aurait pu passer, mais avec eux, qui en ont été la caisse de résonance, l'amplificateur, il a pris cette ampleur "historiale", il est devenu un géant effrayant. Tourgueniev invente son Bazarov sur le modèle d'un médecin mort jeune, qu'il a connu, avant que Netchaiev le tueur ne fasse son apparition : celui-ci exagère les traits du Bazarov de fiction, et Dostoïevski calque son Verkhovenski sur Netchaiev, qui l'a impressionné. Nietzsche s'inspire de Dostoïevski pour faire le portrait de ces "catilinaires", créateurs, violents, hors la loi. Un enchaînement mène jusqu'aux bolcheviks et aux nazis, qui adoptent le "catéchisme révolutionnaire" de Netchaiev, et s'éreintent à "inverser les valeurs".

Cette inscription originaire au croisement de la fiction et de la réalité donne au nihilisme une force de suggestion toute particulière, dites-vous…

Je pense que des gens comme Tourgueniev le premier, puis Dostoïevski, ont été en effet fascinés, horrifiés mais aussi séduits, par la personnalité de ces aventuriers glaciaux, déterminés, effrontés, et que la création romanesque a rendu cet effroi et en a fait un "phénomène de société", quelque chose qui "fait époque", la signe, et qui aussi, lui permet de s'étendre comme une tache d'huile sur la société, notamment jeune mais pas seulement (Bakounine obéit à Netchaiev, lui offre les moyens même financiers de ses entreprises, avant de se reprendre, il en va de même de  leur double romanesque, le Piotr Verkhovenski et le Stavroguine des "Démons"). Etre un nihiliste et être un révolutionnaire se sont confondus, pour devenir un destin de la Russie traditionnelle, destin mortel, une fois que les circonstances en ont permis l'achèvement. Nietzsche a beaucoup fait, avec son "renversement des valeurs", pour sublimer ce mouvement cynique, ce n'est pas une fiction, mais une utopie, un projet vide qui a fait trop d'adeptes.

Le nihiliste "écrit son crime", "il est le romancier de son crime", dites-vous. De fait, on est frappé par l’écriture, la scénarisation des attentats du 11 septembre ou du 7 janvier …

J'ai été frappé par cette dimension de scénarisation, accompagnée de la jouissance de faire par les mots ce qu'on ne fait pas en acte, je parle de Dostoïevski. Les personnages qu'il invente "parlent comme des livres", ils mettent en abyme leur entreprise romanesque de "crime pensé". La réciproque : commettre un crime d'abord écrit, scénarisé, répété comme au théâtre, est le trait frappant des attentats successifs contre Alexandre II. Le 11 septembre est un chef d'oeuvre de composition et de précision, il a fallu penser à tout, passer de ces pensées à des réalisations pas évidentes (apprendre à piloter...), mettre de la concentration et de la minutie dans des préparatifs complexes. Le meilleur équivalent actuel, c'est la mise en scène de cinéma, les grandes productions coûteuses où on ne peut rien laisser au hasard, et où chaque scène oblige à des répétitions interminables pour aboutir, une fois la caméra lancée (moteur!). Dostoïevski a pensé le crime de Raskolnikov dans cet esprit, à un moindre degré puisqu'il se contente de tuer deux innocentes sans défense, mais il "pense", il rumine longtemps ; à s'en rendre malade. Pour le 7 janvier, il a fallu certainement des préparatifs minutieux, mais le 11 septembre à des côtés "superproduction" plus frappants ... Cela dit, le calcul minutieux du 7 janvier à Charlie Hebdo tient aux retombées médiatiques prévues, orchestrées, avec un timing, comme au billard on joue sur plusieurs coups d'avance, l'un entraînant l'autre jusqu'au but. Le numéro suivant de Charlie a donné lieu à des violences contre la France des droits de l'Homme, partout où s'étend l'influence de la tradition religieuse, ce qui retournait habilement le "bénéfice" immédiat en faveur des victimes. On peut imaginer que c'était calculé ...

Quels sont les traits du crime nihiliste ?

Il doit être fulgurant, sidérant, terrifiant, il doit signifier "la fin" d'un ordre, d'une formation, dont on bafoue les symboles. Le crime nihiliste est un coup de théâtre, qui renverse un équilibre cru stable. Il faut une dimension symbolique pour faire monter la pression au-delà de l'ordinaire, pour faire exploser la confiance en soi de l'adversaire, c'est à dire en l'occurrence nous, modernes occidentaux acquis aux droits de l'homme, appuyés sur une puissance matérielle supposée hégémonique. Faire exploser le carrosse du Tsar de toutes les Russies a été un tel coup, qui caricaturait la décapitation de Louis XVI, cette première mondiale. Chercher comment caricaturer, salir les symboles de l'adversaire est la voie de la mise en scène spectaculaire ou exhibition, qui est la raison d'être du crime nihiliste. Il fait signe vers un basculement de l'ordre régnant, il l'inverse et le renverse par avance. Le nihilisme actuel a commencé par le bombardement en soi inutile des "Bouddhas de Bamyan", par les talibans : c'était le symbole pour nous occidentaux de ce "Musée imaginaire" conceptualisé par Malraux, constitué de tout ce que les hommes ont sacralisé par l'art. Là aussi, ils ont visé à la tête ! On n'a pas su les arrêter, ils continuent !

La "rupture des sentiments et des devoirs envers autrui remonte aux grands systèmes de la vie monacale recluse et séparée", écrivez-vous. Peut-on poser un parallèle entre cette vie recluse et séparée et celle que mènent les apprentis-djihadistes dans les camps d’entraînement ?

Le double sacrifice humain est au centre de cette question : le tueur est sacrificiel, il abdique, il jette sa propre vie au feu, avec tous les liens qui vont avec, et il le fait pour tuer, pour liquider les suppôts du monde qu'il exècre. Ceux qui rejoignent ces camps aujourd'hui désespèrent leur famille, qui les perd sans comprendre pourquoi : ils ont renoncé à elle, ils l'ont jetée avec leur espérance de vie.

Entre la vie monacale et celle des djihadistes qui se disent musulmans, il y a néanmoins trois différences majeures : les trois vœux d'ascèse des moines, chasteté, pauvreté, humilité, ont leur symétrique inverse dans l'argent, les femmes et la gloriole qui vont de pair avec l'engagement de ces tueurs.

Le nihiliste est un homme qui "en a fini avec le monde", qui "est donc fini", et veut que "le monde finisse". Comme le djihadiste ?

Oui ! Le "djihad" actuel est une fin, fin de la vie du combattant sacrificiel, fin du monde dit  corrompu et impie qu'il agresse, fin de ses liens avec ceux qui y vivent dans une paix relative. L'espoir d'un paradis d'après la mort compense la perte de monde qui s'accomplit avec leur rupture.

Pour poursuivre le parallèle, et comme vous le soulignez, le nihiliste est un narcissique qui souffre de dégoût de soi à qui le crime offre l’occasion de s’exposer...

Les personnages de Dostoïevski, le romancier sans doute le plus en phase avec cette désespérance des hommes perdus (le héros du "Souterrain", Raskolnikov, Verkhovenski...) sont comme des bêtes traquées, miséreux, honteux, réduits à un éclat s'ils veulent attirer sur eux une attention qui va vers d'autres plus chanceux. Le crime est en effet un exploit à leur portée, une revanche elle-même honteuse, sauf si elle reçoit une approbation comme "justice", acte héroïque, vengeance, ainsi de l'exécution du "traître" Ivanov par la bande des conspirateurs des "Démons". Le crime est dans ces conditions, un coup de théâtre, une revanche sur la vie sociale, son injustice, sa comédie, où ils jouaient le rôle de comparses négligeables.

Il y a aussi un rapport douloureux au père et/ou aux institutions perçus comme défaillants et abandonnants …

Oui, c'est une constante ! Piotr Verkhovenski a pour son père courtisan, ombre d'une dame de la noblesse, du dédain, et Arkhade, chez Tourgueniev, se détache de son père nobliau provincial, par admiration pour le caractère trempé de son complice étudiant, le nihiliste Bazarov, féru de sciences naturelles : il cherche même à rééduquer son père, en lui enlevant son recueil de Pouchkine, qu'il remplace par un manifeste positiviste en faveur des sciences à la mode en Allemagne. Il y a une crise de confiance et de prestige entre les générations. Les réformes en cours leur semblent dérisoires, ils méprisent "la société" malgré son effort de modernisation ou même, à cause de lui.

Les crimes nihilistes sont perpétrés à des moments où il y a une volonté de réformer la société tout en maintenant les structures existantes. Quelle est, selon vous, cette volonté de réforme qui expliquerait l’explosion des attentats aujourd’hui ?

Cela tient, selon moi, au fossé qui sépare la vie traditionnelle, moribonde en Occident mais vivace en Orient où la piété joue un rôle de ciment, et la société occidentale émancipée, ouverte, où règne une ambiance de liberté qui peut angoisser. Avec cette transition brutale, des certitudes acquises sont dynamitées : trouver une femme, un emploi, une place reconnue dans la famille et la société, mais la question du prestige sexuel me semble essentielle, tant la tradition, partout, est porteuse d'inégalité et d'asservissement de la partie féminine de l'humanité. Les Russes perdaient leurs serfs, les djihadistes perdent leurs femmes, et en retrouvent, une fois exilés dans le désert !

Il faut une cause pour habiller le crime. Le Dieu invoqué par les djihadistes n’est donc qu’un "habillage" ?

La cause des nihilistes russes, ils l'appelaient "la révolution", sans donner de contenu précis à l'entreprise, définie comme destructrice dans un premier temps (Bazarov donne pour tâche à sa génération de détruire, à la suivante de construire). Les djihadistes ont leur cause dans une forme de piété radicale et violente qui rompt avec un héritage ancien, avec des mœurs et des institutions de compromis, comme c'est partout le cas. Le retour abrupt aux commencements anciens d'un cycle  qu'on déclare clos, c'est aussi "une révolution" dans le sens littéral du mot. Savoir ce qui, dans une foi radicale et fanatique, est habillage ou sincérité, qui le peut ? Molière a inventé son Tartuffe pour en parler ...

Pour Nietzsche, le nihilisme est "un mal nécessaire". Le terrorisme peut-il être un mal nécessaire ?

Pas pour moi, du tout ! Il parle d'un mal nécessaire "pour", si on veut  aboutir à une nouvelle foi dans des valeurs dites supérieures, supérieures aux anciennes, chrétiennes, qui se voulaient tout aussi supérieures, d'où un quiproquo généralisé et des interprétations hasardeuses de telles"valeurs" : la dérive crapuleuse des nazis vers un élitisme du crime et du vice, etc. Nietzsche et à sa suite Jünger ont parié que la traversée du désert des valeurs ouvrirait un nouvel Eldorado, un Ordre immuable et pérenne, ils se sont trompés et ont trompé. Je n'attends strictement rien du nihilisme, le terrorisme est une destruction qui ne mène pas à une construction, mais à un ordre injuste, une confiscation des pouvoirs, un arbitraire sans loi, sinon celle des caprices de nouveaux potentats surarmés. Le seul espoir, ce serait de se souvenir des drames anciens, et d'arrêter cette dérive, avant l'irréversible, sachant qu'eux ne s'arrêtent jamais d'eux-mêmes.

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Anouman
- 18/02/2015 - 21:06
Nihilistes
Les islamistes ne sont pas des nihilistes, ils construisent quelque chose, comme Hitler construisait l'Europe de la supériorité de la race Allemande. C'est la même chose sur le principe. Le seul rapport qu'ils entretiennent avec Dostoïevski est l'ennui que distille leur scénario.
La différence c'est que quand Dostoïevvski ne vous intéresse pas vous fermez le livre. Avec les islamistes vous n'avez que la solution d'espérer que les pouvoirs publics mettent leurs yeux en face des trous et résolvent le problème de manière radicale et définitive. Et c'est évidemment de l'ordre du rêve tant ce sont des couards ou des abrutis ou des vendus, au choix.
zouk
- 16/02/2015 - 17:39
NIhilisme russe 19° siècle et djihadisme
C'est bien ce qu'avait décrit A. Finkelkraut après de 11.9.2001 "Dostoïevski à New York". Qui l'a lu, qui en a tenu compte?