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Comment la lutte contre les profiteurs et les assistés est devenue une des priorités principales des Français

Publié le 15 septembre 2013
François Miquet-Marty a recueilli la parole de femmes et d'hommes de tous horizons sur l'impact de la crise économique au quotidien. Extrait de "Les nouvelles passions françaises" (2/2).
Sociologue et sondeur, François Miquet-Marty est président de Viavoice, institut d’études et de conseil en opinions. Il a notamment publié L’Idéal et le Réel : enquête sur l’identité de la gauche (Plon, 2006).
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Sociologue et sondeur, François Miquet-Marty est président de Viavoice, institut d’études et de conseil en opinions. Il a notamment publié L’Idéal et le Réel : enquête sur l’identité de la gauche (Plon, 2006).
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François Miquet-Marty a recueilli la parole de femmes et d'hommes de tous horizons sur l'impact de la crise économique au quotidien. Extrait de "Les nouvelles passions françaises" (2/2).

« Elle n’avait pas été sûre tout à coup de ne pas l’avoir aimé d’un amour qu’elle n’avait pas vu parce qu’il s’était perdu dans l’histoire … »

La seconde ambition de réinvention de la société tout entière est elle-même singulièrement intransigeante. Héritière d’idéologies politiques anciennes, réactivée dans le contexte de la crise, elle consiste à prôner sinon l’exclusion du moins l’affaiblissement de groupes sociaux considérés comme « prédateurs » en France : tour à tour les « puissants », les « assistés », ou les « étrangers ».

En soi, ces stigmatisations ne sont certes pas nouvelles. Mais elles acquièrent une force et une signification particulièrement profondes parce qu’elles entrent en résonance avec la volonté de promouvoir des valeurs de société. Mieux, c’est précisément le contexte de promotion des valeurs de société qui nourrit la stigmatisation des groupes sociaux qui ne les respecteraient pas suffisamment. Les « puissants » incarneraient le mépris du « respect » de l’autre, de l’attention à l’autre, de la solidarité ; les « assistés » illustreraient la négligence de la valeur « travail », du goût de l’effort ; les « étrangers » conjugueraient manque de « respect » et d’« effort ». Cette désignation de boucs émissaires se nourrit par ailleurs du manque d’intelligibilité de « la crise », de sa signification et des responsabilités qui pourraient en être à l’origine. Dans un monde où prévaut une crise économique constamment médiatisée, mais où les facteurs d’explication dominants font défaut, la stigmatisation de boucs émissaires offre une grille de lectures et de solutions toujours accessible et séduisante. Et bien évidemment, ces interprétations s’inspirent de lectures sociologiques, morales ou nationales de la société. Ainsi ces visions, par-delà leurs différences, se singularisent nettement des exigences, présentées précédemment, de refondation de la société tout entière sur de nouvelles valeurs. Elles segmentent la société, elles incriminent des groupes et en exonèrent d’autres, alors que les convictions globalisantes entendent décerner à la société une renaissance complète, forgeant des individualités plus vertueuses par l’influence de l’éducation, du travail ou de l’ordre.

À la différence de leurs consoeurs qui désignent une société globalement dévoyée ou pervertie, les approches différentialistes attribuent une grande partie des maux actuels, sinon leur totalité, à un groupe en particulier et dont la responsabilité supposée offre la clé de l’histoire récente de la France.

Contre les puissants

Jeanne et Paul, contre les « seigneurs du Moyen Âge »

L’approche sociologique stigmatisant les « puissants » est illustrée par Jeanne et Paul. Il est difficile d’évoquer Jeanne sans Paul, ou Paul sans Jeanne. Tous les deux ouvrent ensemble la porte de leur maison, apaisent le fox terrier, accueillent avec une gentillesse infinie en invitant à « ne pas prendre froid dehors », prennent place d’un même mouvement à la table du salon et, lorsqu’il s’agit de parler, maîtrisent un art consommé de l’enchaînement des paroles, en vertu duquel l’un (ou l’autre) inaugure une phrase que l’autre (ou l’un) sait admirablement conclure. Jeanne et Paul, donc, habitent une coquette petite maison, dans un quartier pavillonnaire, en lisière d’une forêt où « ils aiment marcher ». Ils se disent heureux. Ils occupent cette maison depuis vingt-huit ans. Ils ont près de soixante ans. Madame est secrétaire pour un opérateur de téléphonie mobile, Monsieur est ouvrier SNCF en retraite. Parfois ils hésitent : « Nous, les ouvriers » lancent-ils avant de corriger : « Nous, les employés »…

Jeanne et Paul ont un secret, qu’ils confieront deux heures plus tard, mais qui explique leur sentiment de bien-être : la famille. Ils ont deux filles « adorables », qui ont toutes les deux plus de vingt ans, et des frères et soeurs avec lesquels ils sont aussi liés « que les doigts de la main ». Jamais rien les uns sans les autres. « Les coups durs comme les bons moments. » Et « on fait toujours le maximum pour que tout le monde soit là, pour trouver des compromis, faire des concessions… » Il faut savoir « composer pour respecter les autres », assure Jeanne. L’essentiel n’est pas ce que l’on fait, ce que l’on mange, mais le plaisir d’être ensemble, la force réconfortante du groupe. « C’est notre socle fondamental », lance-t-elle d’un regard fier et assuré. « Voyez-vous on peut manger une omelette, c’est pas important, ce qui est important c’est ce qui se dit autour de cette omelette, les échanges, et puis la joie d’être ensemble. » La famille, donc. « Et puis nous ne manquons de rien, et surtout, surtout nous avons la santé », insiste Jeanne en touchant le bois de la table. Mais autour de cet îlot familial patiemment préservé, la société actuelle ne va pas bien. Très vite, Paul assure : « Voyez-vous, les seigneurs sont revenus, les seigneurs comme au Moyen Âge, exactement pareil, avec les manants en dessous, le petit peuple qui n’a rien ou pas grand-chose. » Les seigneurs ? Ce sont les traders, les dirigeants de banque, les joueurs de football qui « gagnent des millions », les dirigeants de grandes entreprises, mais également « le gouvernement ». Ces gens qui « sont si loin, qui gagnent tant, et qui souvent ne font pas grand-chose ». « Ils passent, ils regardent les autres qui travaillent, et si quelque chose ne va pas, ils n’hésiteront pas à sanctionner, à frapper. »

Les seigneurs peuvent tout se permettre. Cette barbarie moyenâgeuse retrouvée, ces disparités de fortunes matérielles et ces infortunes de destin pour ceux d’en bas, tout cela révulse Jeanne. « C’est insupportable », assure-t-elle. Paul tempère un peu, pour une fois : « Oui mais moi je n’ai pas fait d’études élevées, je suis ouvrier et je reste ouvrier, c’est normal, les autres, qui ont fait des études, ils veulent aller toujours plus haut… » Jeanne et Paul soudain rient ensemble, d’une même pensée complice. Ils s’amusent de la multiplication des « chefs », des « cadres », parce que ça fait bien, parce qu’ils sont contents d’être cadres, et alors aujourd’hui, sourit Paul, « il y a plus de bergers que de moutons… » Paul se ravise, et explique les raisons pour lesquelles ce système seigneurial se maintient et prospère au début du XXIe siècle, selon lui. La première raison est l’ampleur des jalousies entre ceux d’en bas, entretenues par ceux d’en haut, lesquelles nourrissent des divisions sur lesquelles prospère le pouvoir des dominants. Paul explique par sa « métaphore des chocolats » : « Imaginez que vous ayez une belle boîte de chocolats, devant vous, sous votre regard. » Paul mime avec ses mains le cube de la boîte, et fait mine de la poser au centre de la table. « Bien sûr vous avez envie des chocolats, mais ils ne vous appartiennent pas, et ils sont chers, vous estimez que vous ne pouvez pas accepter ce sacrifice, vous vous ravisez et vous laissez la boîte de chocolats. Mais déjà vous repartez un peu à regret, un peu désemparé. Et survient à cet instant une autre personne, qui sans hésiter achète la boîte, pour elle. Alors vous devenez totalement frustré. Et aigri. Et alors vous vous dites : “Si c’est comme ça, moi aussi je vais me la payer, cette boîte”. Vous achetez à votre tour une boîte semblable et, à peine se trouve-t-elle entre vos mains que votre satisfaction s’évanouit. Vous avez tant rêvé, et si peu apprécié… ». Eh bien cette histoire du chocolat se répète tous les jours, et pour tout, et à l’infini, et pour tout le monde, et alors vous voyez se développer une société d’éternels frustrés, jaloux les uns des autres, « regardant chacun le nombril des autres », et pendant ce temps laissant prospérer le pouvoir des seigneurs.

La deuxième raison est la modestie des conditions de vie. « Lorsque vous n’avez rien, ou pas grand-chose, lorsque vous avez à peine la possibilité de maintenir votre tête hors de l’eau, vous croyez que vous allez faire grève ? Vous croyez que vous allez descendre dans la rue ? Avec pour tout sentiment aux tripes la peur de perdre ce que vous avez ? Ou bien la certitude d’avoir un peu moins à la fin du mois de grève, alors même que déjà vous ne parvenez pas à joindre les deux bouts ? » Paul est sévère et amer : « Ils entretiennent exprès notre pauvreté pour qu’on ne se rebelle pas… Et ça marche… ».Les seigneurs ont « tout, ils ont tout conquis, ils ont le monopole », et ils entretiennent leurs privilèges exorbitants par la division et la misère des autres… Alors, jette Paul d’un geste désabusé, « il y a les centresvilles et les bidonvilles… ». Les centres-villes et les bidonvilles comme, au Moyen Âge, les châteaux fortifiés et les masures de misère hors les murs. Comme, au Moyen Âge, les lieux clos, centraux, du pouvoir et de la fortune, et les étendues périphériques, ouvertes à toutes les menaces, aux insécurités, aux insalubrités, d’un tiers état de manants sans espérances ni moyens de protestation. Les murs des forteresses aujourd’hui sont moins visibles, les remparts, les douves et les herses n’ont plus cours, mais la réalité est comparable. Les ghettos, les digicodes et les services de sécurité privés s’y sont substitués. La structure sociale est similaire. Les passions démo cratiques, les luttes sociales des XIXe et XXe siècles n’ont pas fait long feu…

La voix de Paul se trouble, il pense à son grand-père. « Si nos anciens revenaient, lâche-t-il d’une voix brisée, ils s’évanouiraient… Nous avons perdu tout ce qu’ils ont mis si longtemps à conquérir, tant d’efforts et d’énergies à acquérir, de haute lutte ». Nous avons dissipé leur héritage. Aux idéaux du Front populaire se substitue, près d’un siècle plus tard, la réalité d’une nouvelle barbarie. La mer se retire et ne découvre que des décombres. Jeanne et Paul partagent les mêmes conclusions. Il faudrait une révolution sociale, mais si celle-ci n’est pas possible, alors il faut plaider pour une forte, pour une massive redistribution des richesses. En vertu de laquelle les seigneurs seraient contraints, enfin, à céder une part de leurs privilèges. Jeanne et Paul se regardent. Un silence. Ils ne croient pas trop à cette hypothèse. « Mais, lance Jeanne, il faut être optimiste, il faut vouloir l’espoir… »

Contre les profiteurs

Michel, ou les assistés à l’épreuve

La stigmatisation des assistés est illustrée par Michel, lequel habite un petit appartement avec sa femme et sa fille. Il ne pouvait plus habiter « en centre-ville », les loyers étaient devenus trop élevés. Alors il a déménagé pour venir en périphérie, où il apprécie néanmoins l’espace, le calme, et la sécurité qui contraste avec ce qu’il connaissait auparavant. Michel est plombier, dans la fonction publique. Il est très amer. Pour lui, la crise n’existe pas. Ou pas véritablement. La crise, à son avis, « ce sont surtout tous ces assistés, que l’on maintient dans l’assistanat, et qui ne font pas d’efforts pour s’en sortir. » Michel est très pessimiste. « Le chômage explose, tout augmente, l’essence ça n’arrête pas, et on ne peut plus rien payer… » Michel est catégorique : « On va dans le mur, c’est sûr, bientôt on sera comme le Portugal… » Et, poursuit-il, « plus on s’enfonce, plus on laisse les portes ouvertes à tout, aux aides, à l’Europe, à l’euro, à l’immigration… » Et « partout on nous remplace par des machines… » Et « partout il y a la violence, en ville des vols, des agressions, sans compter tout ce qu’on voit à la télé, les viols, le racket, regardez à Marseille, et sans compter encore tout ce que l’on ne nous dit pas », assène Michel d’un air entendu. « C’est simple, soutient-il, s’il y a d’énormes problèmes de sécurité, et un énorme problème de chômage, il faut recruter des policiers, et leur donner plus de pouvoir, un vrai pouvoir… »

Et surtout il y a « tous ceux qui ne travaillent pas, et que l’on doit payer, sur notre travail ». Mais pour eux « ça va, la vie est belle, facile : ils ont la CAF, ils ne paient pas de loyer, ils ne paient pas l’électricité, ils ont le RSA, et au final ça leur fait 800 ou 1000 euros, comme les gens qui bossent, alors ça, vous voyez, j’en peux plus, nous on bosse, on a un enfant, et on n’a droit à rien… On paie le loyer, le gaz, l’électricité, les taxes Tout le système est fait pour encourager les gens à rester au chômage, à ne rien faire. » Et bien sûr les immigrés en profitent. Et même les Roms. Et « tous ces gens, de toutes façons, ne pourront pas trouver de boulot comme ça, pour trouver du boulot il faut être bien habillé, écrire français, parler français… Comment voulez-vous qu’ils fassent ? Alors on paie, nous on paie des impôts et au bout d’un moment… »

Michel fait un geste de grande lassitude mêlée d’exaspération. Et Michel plaide pour des solutions drastiques : « Les chômeurs, eh bien puisqu’ils n’ont pas de travail, il faut leur dire vous n’aurez pas de médicaments, pas de Sécurité sociale, pas de mutuelles… Et alors là vous allez voir, comme par miracle ils vont se mettre à travailler, il faudra pas attendre longtemps vous allez voir… » Ici, ils ont droit à tout, et Michel a même entendu parler d’un projet visant à accorder des congés aux demandeurs d’emploi (il s’agit en réalité d’une proposition émise par des responsables CGT) : « Vous vous rendez compte, s’emporte Michel, on va où là ? Déjà ils foutent rien, nous on bosse, et en plus il faudrait qu’on leur paie des vacances ? Pourquoi parce qu’ils sont fatigués ? Et nous on fait comment ? » Michel n’en peut plus, il est à bout. Son fils regarde Tchoupi à la télévision. Le regard de Michel s’arrête sur l’écran. « Au moins, se rassure-t-il d’un air las, Tchoupi voilà quelque chose de gentil, c’est pas ça qui va nous tuer… ». Mais le générique de fin de Tchoupi défile déjà…

Extrait de "Les nouvelles passions françaises : refonder la société et sortir de la crise", François Miquet-Marty, (Michalon éditions), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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MauvaiseFoi
- 16/09/2013 - 07:38
@Imragen
Et pourquoi arrêterions-nous ?
A l'exception des infirmières et des flics, à quoi servent-ils ?
legaulois
- 16/09/2013 - 07:19
il nous manque un RESTIF DE LA BRETONNE
il aurait tant à écrire sur les contradictions de la société et les turpitudes de notre noblesse sois disant républicaine la noblesse de l'ancien régime n'était ni mieux ni pire nous avons les résultats sous les yeux tous les jours une seconde révolution est nécessaire pour renouveler toute cette classe politique sclérosée dans leur confort de statut et de durée
Imragen
- 15/09/2013 - 13:46
Arrrétez
de stigmatiser les Fonctionnaires !!!