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Atlantico Litterati

Divin désir ( le salut par l’esprit)

Publié le 08 mars 2020
Philippe Sollers, couvert de lauriers et auteur de plus d’une soixantaine de livres, publie aujourd’hui un roman : « Désir »/ Gallimard. Son mot d’ ordre(ou de désordre ) ?Suivre son désir. Désirer l’intelligence. Soit le salut par l’esprit. Eclairage.
Annick Geille
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Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec...
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Philippe Sollers, couvert de lauriers et auteur de plus d’une soixantaine de livres, publie aujourd’hui un roman : « Désir »/ Gallimard. Son mot d’ ordre(ou de désordre ) ?Suivre son désir. Désirer l’intelligence. Soit le salut par l’esprit. Eclairage.

« Le désir est l'essence même de l'homme, c'est- à- dire l'effort par lequel l'homme s'efforce de persévérer dans son être, » note Spinoza(1632-1677).Cet « effort » qui nous caractérise, ce désir permettant  de résister à la bêtise contemporaine, tel est le sujet du roman de Philippe Sollers : « Désir ». Hier proche  de Jacques Lacan,   Michel Foucault, Louis Althusser, Philippe Sollers( voir « Femmes » / Gallimard/Folio 1983) fut l’ami et l’éditeur de Roland Barthes, et se situa  toujours du côté des « aventuriers de l’esprit ». « Ils ont mis leur confiance dans cette direction qui les appelait. Elle n’est répertoriée sur aucune carte, seul un désir très fort la crée », rappelle-t-il. Dans son essai « L ‘amitié de Roland Barthes »  (Seuil 2015), Sollers nous avait avertis :«  Barthes  serait ahuri de voir avec quelle rapidité l’on peut  se passer de toute bibliothèque, du latin, du grec, de Voltaire, tout cela entraînant une formidable mégalomanie des ignorants. C’est ce que j’appelle « L’ignorance des paumés ». Une grande misère, mais sûre d’elle-même. »Dans « Centre » (Gallimard/Folio), l’auteur  pressentait ce qu’il développe aujourd’hui : « La réalité est une passion triste, le désir, un réel joyeux » . La réalité semble accablante, en effet : «Réduction du vocabulaire, stéréotypes verbaux, mentaux. Chaque fois qu’un mot se perd, ce sont des sensations qui disparaissent. (…) Tout est à vendre ».Il s’agit de vivre debout .Vivre en homme de désir, à l’écart du bruit et du « Spectacle », loin de la « transparence » obligatoire,  recommande l’auteur. Comme il existe des cures de thalassothérapie,  voici pour quatorze euros et cinquante cents, une cure de « Sollersthérapie ». L’ écrivain -« Il y a beaucoup d’écrivants et très peu d’écrivains  »- vitalise  son lecteur car l’heure est grave : « stockage des ovocytes, trafic des paillettes de sperme, « marches blanches » (sic) ; « la liberté de ne pas penser est garantie à tous les étages ». « Plus Sollers vieillit, plus il est nouveau », note  d’ailleurs Jérôme Garcin, écrivain-journaliste ( auteur , entre autres, d’ « Olivier » (Folio) et du « Dernier hiver du Cid (Prix des Deux Magots 2020/ Gallimard),  directeur du service culturel de l’Obs, et producteur du « Masque et la Plume » sur France –Inter).

  Par esprit de contradiction, suivons le divin désir et soyons réfractaires au conformisme ambiant, recommande en substance Sollers. « Aujourd’hui le grand penseur à la mode s’appelle Novaleur. Ecoutez la rumeur tout le monde à gauche, à droite, au centre vous parle de « nos valeurs ». Novaleur a réponse à tout !  Dans la décomposition ambiante, (…) Novaleur est puissamment aidé  par la propagande féministe issue du mouvement Metoo ». Avec « Désir », Sollers renverse la table. Ses emportements et perfidies ne feront pas que des heureux(ses). «  la source lumineuse persiste, s’approfondit et se manifeste par une prolifération de détails.Les détails, voilà l’essentiel ».

Né Philippe Joyaux ( « Sollus-ars «  : « seulement l’art »,sous-entend  son pseudo), Philippe Sollers- figure essentielle de notre littérature- publie  avec « Désir » un roman violent, plus dur que ne le furent  récemment « Centre » ( Gallimard/Folio) et « Le Nouveau » ( Gallimard/Folio)  :  de beaux textes,  certes, mais « Désir »(livre nécessaire, à se procurer d’urgence), va devenir le bréviaire des subtils, des rares, des exigeants. Sur le plan de la forme, nous retrouvons le Sollers de toujours,  ce gentilhomme du style. « Mes romans sont des liaisons de raisonnements. J’entends des voix, je les transcris, ma voix est mêlée à elles. » L’indissociation entre l’essai et la fiction caractérise Sollers,  qui « fictionnalise » le réel  par le travail sur la langue. Le narrateur chez Sollers ne s’occupe point de l’intrigue, ni de psychologie, afin de se consacrer exclusivement à la narration, donc au verbe. Roland Barthes s’exprima  sur cette singularité dans « Sollers écrivain » ( Points/Seuil) . Les années font de cet écrivain-philosophe notre meilleur théoricien de l'art (cf."Théorie des exceptions"/ Gallimard/Folio) : : "Écrire, dit Kafka, c'est bondir hors du rang des meurtriers. “Le sujet de Théorie des Exceptions ? L'histoire contrastée et passionnée de ce bond», précise Sollers en quatrième de couverture. A propos de Mozart : « Il est étrange de se dire qu'après Mozart tout s'est brusquement ralenti dans le bruit, la fureur, la lourdeur ou le tintamarre. » Sur Bach : « D’où vient ce côté « sans âge » de la musique de Bach ? D’où vient qu’elle semble de plus en plus planer au-dessus du temps et du bruit, des millions d’enregistrements de toutes natures ? D’où lui vient cette fraîcheur séparée ? Cette paternité furieuse et joyeuse ? De Dieu. Du seul vrai Dieu. Qui tient le coup. Qui résiste à tout. Et qui parle ».

Pour revenir à 2020 et « Désir », Sollers a rarement été aussi jeune. Inspiré dirait- on par la marée montante de la bêtise ambiante et de son bras armé, ce moralisme assourdissant, l’auteur combat diktats,censure(s), et toutes les vertus arborées en bandoulière.  « Je reprends la voie du grand désir. Mais au moindre signe de vrai désir, la répression s’organise ». Désir d’art(littérature, musique, peinture etc.),désir d’être, mais aussi  désir de liberté, de bonté, de paix, désir d’absolu, gratitude d’exister, voire désir de Dieu- ou divine existence-:  il s’agit de notre humanité et du sens que nous donnons à nos vies, puisque nous sommes la somme de nos désirs.  « Désir » est un traité de survie par temps lourds  -voire pesants-  d’aujourd’hui .Inspiré par le «  Philosophe  Inconnu », Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803),  son jumeau par delà les âges –, Sollers fait face à la mer.Par comparaison avec cette France de la fausseté, ces vertus qui n’en sont pas,  l’écrivain en Ré est un saint laïc songeant à la sainteté du Général de Gaulle. « (…)après son licenciement, le Général a refusé de percevoir l’argent auquel il avait droit de la part de la République. Il a vécu de ses droits d’auteur . Il s’est déclaré « travailleur indépendant »Voilà un vrai résistant. »

Aujourd’hui, la bien- pensance règne. Dans ce contexte, le libertin et le « Philosophe Inconnu «  sont séduisants. « Pas barbant (s) du tout ». « C’est tranchant, percutant, limpide », précise Sollers au sujet de  la littérature de son héros désirant, le « Philosophe Inconnu » « La source lumineuse persiste, s’approfondit et se manifeste maintenant par une prolifération de détails. Les détails, voilà l’essentiel », souligne le romancier. Antoine Gallimard  a été dès la lecture du manuscrit, enchanté par « Désir »:

« J’ai aimé les analyses sarcastiques et lapidaires sur notre époque, la mélancolie sous-jacente  (vivons puisqu’on est déjà mort) et la force que nous donnent la nature et la musique, les cerisiers au printemps (j’en ai planté un chez moi à la campagne), le silence dans la montagne. Cette approche nous permet d’échapper à la congélation d’ovocytes, à la procréation en dehors de la sexualité pour être bercé par les figures de l’illuminisme « .

« Le grand sujet désormais est la violence sexuelle, les agressions multiples et les viols, révélés par la libération de la parole des femmes. Ca a commencé  aux Etats-Unis, dans le cinéma, mais l’explosion est vite devenue générale avec des slogans sur Internet « Balance ton porc » et « Me Too ». Un monde  nouveau surgit , celui du contre-désir» s’emporte l’auteur. Pour  penser notre époque, et cette France en déshérence, Sollers sollicite son alter-ego, Louis- Claude de Saint-Martin (1743-1803), dit « Le Philosophe Inconnu » : »Ce n’est que dans le calme de notre pensée que notre cœur fait de véritables progrès ; ce n’est que dans le calme du supérieur que le divin se manifeste »,affirme ce héros de « L’illuminisme », courant de pensée philosophique et religieux du XXIIIème fondé sur « L’illumination », CAD « une inspiration intérieure directe de la divinité, ou de ce qui en émane ». L’ auteur ( entre autres)  de « L’homme de désir »  plaît au narrateur de Sollers au point de devenir lui, par moments.« L’art touche les êtres au plus profond et leur enseigne une liberté qui est par définition asociale. C’est bien sûr ce que la société est incapable de comprendre . Elle s’occupe avant tout d’organiser les masses, les populations ».

Sollers nous fait signe : il faut lever les voiles du beau navire très effilé de la révolte. Filant sur la ligne d’horizon, affirmant sa théorie du refus, et s’interdisant de s’apitoyer sur le sort de ceux qui, n’osent prendre le large(  ou planter leur cerisier),Sollers sait naviguer. Le narrateur de Désir-  et/ou le Philosophe Inconnu-, a/ont décidé de suivre la brise, mais pas les autres ; naviguant gaiement donc, libre(s) encore, libre(s) plus que jamais -libres de naissance,  dirait-on, ils désirent. Encore et toujours.Et nous lecteurs, enchantés tels Antoine Gallimard  de nous retrouver d’aussi près tenus, aimés, compris, tels que nous sommes, CAD point si embrigadés que nous pouvions le craindre,nous lisons  « Désir » en une sorte de douce et intime jubilation. Chaque page nous ramène vers nous –mêmes, au centre, au cœur de ce que nous sommes, au fond. 

Ce roman est un texte aussi essentiel que son auteur, très en forme. « Désir » sera le bréviaire de tous ceux qui sont désireux d’ échapper à la bêtise et au moralisme ambiants. Les petits, les faux-culs, les mesquins vont respirer l’air de la mer s’ils ouvrent, par snobisme (conformistes comme ils le sont) le « nouveau Sollers ». Quant aux amoureux des arts et lettres, esthètes et  personnes vraies, hyper- sensibles et secrètement décalés, ceux que Sollers appelle « les Illuminés »( Dieu merci, il en reste !),  ils vont adorer « Désir » . Ce subtil ouvrage nous tend un miroir. Et vient à notre secours de sorte que nous puissions résister, revigorés par cet opuscule précieux, œuvre d’un jeune homme  inspiré. Sollers rajeunit et sa lampe d’Aladin montre le chemin. «  Tout porte à croire qu'il existe un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas, cessent d'être perçus contradictoirement”, dit André Breton.« La pensée  vivra », nous promet Sollers. Magnifique.

 

Désir/Philippe Sollers/133 page/14 euros 50

Lire aussi :

« Philippe Sollers & Josyane Savigneau « Une conversation infinie » /Bayard Presse/150 pages ( janvier 2019).

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