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Le cœur dans le rétroviseur

Publié le 26 janvier 2020
Frédéric Vitoux, de l’Académie française, publie son autobiographie : « Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers » ( Grasset). Il s’agit non seulement de mémoires, mais d’ un roman d’amour vrai, Frédéric Vitoux rendant un bel hommage à la femme de sa vie.« Nicole on my mind » pourrait résumer cet essai, qui régénère son lecteur.Précisions.
Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec...
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Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec...
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Frédéric Vitoux, de l’Académie française, publie son autobiographie : « Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers » ( Grasset). Il s’agit non seulement de mémoires, mais d’ un roman d’amour vrai, Frédéric Vitoux rendant un bel hommage à la femme de sa vie.« Nicole on my mind » pourrait résumer cet essai, qui régénère son lecteur.Précisions.

Depuis le temps que je connais Frédéric Vitoux, mon voisin de table au Prix Freustié -qu’il fonda avec son épouse, Nicole Chardaire-Vitoux, et notre ami commun, l’écrivain-journaliste Bernard Frank(1929-2006), effacé par certains, chaque fois qu’il est question de la fondation du Prix Freustié ( le plus doté de France), j’ai appris deux ou trois choses à son sujet. Entre autres,  la variété de ses passions artistiques, qui font de cet  homme curieux de tout, car foncièrement journaliste  ( comme le fut son père,  reporter au « Petit Parisien »-« pétainiste mais honnête homme », précise Frédéric Vitoux, qui souffrit des allusions vipérines concernant le passé  « collabo » de Pierre Vitoux).

Je sais aussi que Frédéric Vitoux adore les chats ( il est l’auteur du fameux « Dictionnaire amoureux des chats » ( Plon) et  l’Ile  Saint –Louis (où sa famille et lui résident depuis toujours, 3, Quai d’Anjou, face à la Seine, lieu hantant nombre de ses livres, dont « Le rendez-vous des Mariniers »(Fayard). Pour toute maitresse de maison, Frédéric Vitoux représente la certitude d’un diner réussi : le verbe de cet écrivain est comme sa littérature. La précision règne, ainsi que cette fantaisie qui caractérise cette autobiographie, avec une liberté de ton qui n’appartient qu’à lui, si bien que, telle sa conversation, ses mémoires, à chaque page, nous sourient.On ressent en effet à la lecture de ces souvenirs une gratitude  communicative. D’avoir vécu cette vie d’écrivain et de critique littéraire et/ou cinématographique, et nulle autre, semble, rétrospectivement, ravir ce personnage que Vitoux est dans la vie. Il a tellement conscience de sa chance d’avoir toujours séjourné quai d’Anjou,  au cœur de l’Ile Saint Louis,- et d’avoir vécu cette vie d’artiste plutôt qu’une autre- qu’il fait du bien  à son lecteur, comme imprégné d’une joie intérieure lui aussi, grâce  au regard lumineux que porte  l’académicien sur les événements de sa vie. Point de regrets ni d’amertume, mais le sentiment d’un accomplissement, grâce à Dieu (catholique », l’auteur croit en la Providence).

Ce fut Michel Déon( 1919-2016), « Hussard »,auteur des « Poneys sauvages », qui  prononça en 2001 le discours de réception de Frédéric Vitoux, Quai de Conti : «  Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. Leur lecture agit sur vous comme un électrochoc. Pendant des années, vous tournerez autour de ces romans dont la publication, trente ans plus tôt, a bouleversé le paysage littéraire français. Frédéric Vitoux consacra à Céline(1894-1961),  sa thèse de doctorat en 1972, et  publia d’innombrables  essais sur l’auteur de « Voyage  au bout de la nuit » et « Mort à crédit «  (considéré comme l’un des plus grands stylistes du XXème siècle, malgré  sa folie antisémite ). Michel Déon mourut en 2016 d’une embolie pulmonaire. Styliste exceptionnel, il n’était pas assez « parisien »  pour Anne Hidalgo, qui  lui refusa une sépulture ( bien que  l’auteur du « Taxi Mauve » fût né à Paris) ; ce refus provoqua un tollé tel, que la Maire dut  revenir sur sa décision.

 Lauréat du Prix Goncourt 1988 de la biographie avec « Vie de Céline » (Grasset/ Livre de Poche),  puis grand Prix du Roman de l’Académie français 1994 avec « La comédie de Terracina (Seuil) Frédéric Vitoux  change du tout au tout avec «Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers »( Grasset). Jusqu’à présent raisonnable,  l’auteur nous offre 366 pages de fantaisie.Rêveuse, fragmentaire,  détachée des  oukases littéraires,  son autobiographie est une sorte de bréviaire subtil de ses goûts  d’ardent cinéphile et de ses passions littéraires . Sans chronologie, dans le désordre, elle ne ressemble pas à ses précédents livres. Elle est empreinte d’une émotion- j’allais dire  d’un recueillement-, communicatifs. Dans le rétroviseur, le passé lui sourit. Bravant sa pudeur, quoique réservé, juste comme il sied, l’auteur nous fait certaines confidences, si bien que ces mémoires -volontairement  décousus- sont d’abord et surtout, un bel hommage à l’ex libraire de l’Ile Saint- Louis, qui  devint sa femme : Nicole. Frédéric Vitoux  retrace la genèse de leur histoire- un pèlerinage littéraire en Irlande,  à la recherche de James Joyce. « Nos fous rire alors que nous cherchions  l’ancien quartier réservé de Dublin,  le cadre du chapitre 15 d’ »Ulysse »,  l’équivalent de l’épisode de Circé dans l »’Odyssée » quand Bloom y croise la route de Dedalus, parfaitement ivre, - ce chapitre qui se présente comme une sorte de frénésie nocturne, hallucinatoire et théâtrale, qui s’empare du décor,  et de ceux qui le hantent,  les bars louches,  les tenancières des maisons closes, les agents, les clients. Et tout se met soudain à parler, à dialoguer, à grincer, à couiner, à tintinnabuler, à hennir : les horloges  à coucou, les prostituées, les chevaux, Bloom, Dedalus, les pianolas, les consommateurs alcoolisés et belliqueux, j’en passe » ( p. 95).

L’ enquête soudera ces voyageurs textuels. « Deux chambres, s’il vous plaît, we are  Just friends », répètent  aux aubergistes de Dublin, les futurs amants. Nous n’en saurons pas plus : tant mieux. « Si on se doit d’écrire avec sincérité- récit personnel ou œuvre de fiction, cela revient au même – il me semble aussi que l’on se doit à la plus extrême réserve. L’impudeur a toujours quelque chose de forcé. C’est une pose. Une affectation. L’impudeur a tout à voir avec le mensonge. L’essentiel ne peut être que suggéré. » (P. 104). La « bienveillance » que manifesta très vite Nicole envers Frédéric, mit ce dernier sur la piste. L’écrivain songea aussitôt à Stendhal. L’auteur du « Rouge » et « De l’amour » savait. Dès qu’une femme manifestait cette bienveillance ( « ti voglio bene »), elle se trahissait. Tant et tant d’années plus tard, l’ex libraire  de l’Ile devenue Nicole Vitoux  n’a jamais cessé de manifester cette bienveillance des  femmes aimantes, ni d’inspirer son époux. Par opposition au (pauvre personnage)  de Vittorio Gassman, qui cesse d’aimer sa compagne, parce qu’il  lui découvre une miette sur la bouche, rien ne saurait éloigner Frédéric Vitoux de Nicole. L’auteur nous dit  comment et pourquoi il doit tout, et plus encore, à  sa femme. Celle qui ,dans l’Ile Saint -Louis, fut la madone du « Café des Sports », tenu par Camille (père de Nicole) . Au comptoir, Camille « entendait tout mais ne disait rien ». Une définition de l’élégance.

L’argent, manqua souvent aux parents de Frédéric Vitoux qui « se serraient la ceinture ». « Le souci de paraître, autrement dit, de paraître ce qu’on n’est pas, a toujours obsédé ma mère » ( P. 263) La fortune et la réputation tiennent donc un rôle important dans le livre, d’où son titre.Les riches ne sont pas des pauvres « avec de l’argent » comme  l’affirme Ginger Rogers dans « La fille de la cinquième avenue », de Gregory La Cava, mais  bel et bien des êtres différents. Il suffit de lire Francis Scott Fitzgerald (1896-1940) pour s’en convaincre.  « Qu’est ce qui différencie les riches des classes moyennes », s’interrogea longtemps Frédéric Vitoux.« Ma mère, toute sa vie, a joué une comédie sociale auprès de la plupart de ses relations » ( p.272).

Touchante, car  souvent partagée par nous, lecteurs, cette peur de presque tout, telle que la peint l’auteur : « Toute ma vie j’ai eu peur. Peur d’être en retard. Peur de rater le train ou l’avion.Peur de me présenter à une émission de radio ou de télé en direct. Peur de ne pas me réveiller à temps pour un examen » .Par contraste, « Le monde des riches, c’était trois cents ans de désinvolture héréditaires, à quelques nuances près », conclut Frédéric Vitoux. Aujourd’hui,  l’argent des autres, il s’en fout .La possession de « Voyage au bout de la nuit », des « Pensées » de Pascal,  de « Guerre et paix » de Tolstoï,  entre autres trésors, sont de nature à rassurer sur la vie. Les grandes oeuvres vous accordant toujours, quoi qu’il advienne, tout ou partie de leurs richesses. Plus une : l’écriture, qui découle de la lecture« Il ne faut écrire qu'au moment où à chaque fois que tu trempes ta plume dans l'encre, un morceau de ta chair reste dans l'encrier " , conclut Tolstoï, le meilleur ami – extrêmement fortuné de Frédéric Vitoux.

 

« Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers » par Frédéric Vitoux de l’académie française ( Grasset) 22 euros.

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