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© PHILIPPE DESMAZES / AFP
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Vers l'inconnu

Immolation d’une lycéenne de Seine Saint-Denis : mais dans quel monde sommes-nous en train de basculer ?

Publié le 26 novembre 2019
Une élève s'est immolée par le feu hier dans son lycée, à Villemomble en Seine-Saint-Denis. Cet acte radical rappelle celui de l'étudiant de 22 ans devant le Crous de Lyon le vendredi 8 novembre.
Bertrand Vergely est philosophe et théologien.Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).  
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Bertrand Vergely est philosophe et théologien.Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).  
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Une élève s'est immolée par le feu hier dans son lycée, à Villemomble en Seine-Saint-Denis. Cet acte radical rappelle celui de l'étudiant de 22 ans devant le Crous de Lyon le vendredi 8 novembre.

Atlantico : L'immolation par le feu de ces deux jeunes fait appel à une symbolique qu'on croyait réservée à des pays connaissant de graves crises politiques ou sociales (Tchécoslovaquie, Viêt-Nam, Tibet). Qu'est-ce que cette mise en scène dit de la crise rencontrée par ces jeunes gens ?

Bertrand Vergely : Quand, par le passé, des bonzes se sont immolés par le feu au Vietnam, ce geste avait pour but de protester contre la guerre. Quand Gandhi faisait une grève de la faim son message était de dire : « Ce que vous faites est en train de me tuer ». Pour les bonzes, il s’agissait alors de dire aux Américains et au gouvernement du Vietnam du Sud qui avait appelé les Américains à la rescousse : « Ce que vous faites est en train de me brûler ». Lors de l’intervention des Russes en Tchécoslovaquie, quand un jeune étudiant tchèque Yann Palak, s’est immolé par le feu, son geste a consisté à dire aux Russes : « Votre intervention est en train non seulement de me brûler mais de nous brûler ». Dans le cas de cette jeune fille, il y a, semble-t-il, trois éléments. 

Venant de Seine Saint Denis, elle a certainement souffert des conditions de vie difficiles qui sont celles de ce département. Alors que, pour dire leur révolte, les garçons sont tentés de se radicaliser religieusement et d’aller faire le djihad, elle s’est suicidée. Le suicide a remplacé l’attentat. 

En outre, non seulement elle s’est immolée par le feu, mais elle s’est défenestrée qui plus est dans son lycée. La charge symbolique est lourde. 

L’immolation par le feu ramène à l’immolation par le feu de l’étudiant lyonnais le 8 Novembre afin de protester contre  sa précarité. La défenestration fait penser à ces femmes qui sont soit défenestrées par leur conjoint ou qui se défenestrent afin d’échapper à la violence de ces mêmes conjoints.  Symboliquement, par ce double suicide par le feu et par la défenestration, cette jeune fille a cherché à signifier une protestation contre la précarité dans laquelle sont les jeunes ainsi que contre la violence qui est faite aux femmes. 

Elle a voulu à dire quelque chose de sa révolte, de sa précarité, et de son vécu de jeune femme. Avec le sentiment d’être une victime innocente immolée par la société sur l’autel de la dureté et de l’indifférence elle a, en quelque sorte, immolé cette immolation elle-même. 

Quand on se suicide on cherche toujours à tuer quelque chose qui vous tue. Ici, cette jeune fille de Seine Saint Denis a, semble-t-il, cherché à sacrifier une violence qui lui donnait le sentiment cuisant d’être une sacrifiée dans le monde d’aujourd’hui. 

Bien sûr, ceux qui commettent ces actes sont généralement identifiés comme des gens fragiles psychologiquement. En résolvant leur crise personnelle par un geste à portée politique, n'interrogent-ils pas la notion de sens collectif ? 

En Mai 68 les jeunes se sont révoltés parce qu’ils ne voyaient pas où était leur place dans la société qui se bâtissait alors. Aujourd’hui, la question se repose à nouveau sous une autre forme. 

Les jeunes s’interrogent : quelle place pour nous dans le monde de demain ? Les perspectives sont sombres. Le capitalisme est extrêmement dur. S’insérer dans le marché de l’emploi devient de plus en plus problématique. 

Tout un monde vit de petits boulots en petits boulots, de contrats précaires en contrats précaires, de CDD en CDD, de formation en formation. Dans ce climat d’instabilité comment espérer pouvoir bâtir quelque chose de durable ? Toute une jeunesse est condamnée au statut de travailleur pauvre qui a un emploi et qui ne s’en tire pas. Hier, il y avait l’espoir de pouvoir corriger le capitalisme avec l’espérance communiste. Aujourd’hui, cette espérance n’existe plus parce que le communisme a disparu, parce que ce qui domine le monde n’est plus la droite conservatrice réactionnaire mais un progressisme décomplexé adepte des nouvelles technologies et  d’une la liberté totale qui se traduit par des rapports humains totalement cyniques. 

C’est au nom du jeune beau, dynamique, performant, bien dans ses baskets, que les jeunes sont acculés à la précarité.  Plus le monde est dur, plus il se pare aux couleurs de la jeunesse et de son dynamisme. Plus il se pare aux couleurs de la jeunesse et de son dynamisme, plus il est impitoyable à l’égard des jeunes eux-mêmes. 

Les mouvements sociaux qui ont cours se demandent comment faire cesser la violence qui s’abat sur le monde. Ce ne sont plus des lois qu’ils réclament mais de l’argent. Témoin cette affiche placardée  sur les murs de Paris après la manifestation contre les violences fates aux femmes et réclamant 1 milliard d’euros. Affiche tragique, fondée sur un chiffre fétiche témoignant de l’impasse dans laquelle se trouve une volonté de justice totalement désemparée. 

Quand on n’entend pas dire que seule la violence est en mesure de changer les choses, on en appelle à l’argent. On veut pouvoir taper sur l’État et le gouvernement accusés d’être responsables de tous les maux tout en désirant qu’ils soient bien là afin de payer.   

Ce qui se passe interroge le sens collectif parce qu’il n’y a pas de sens. Le sens c’est l’âme qui nous manque et ce qui nourrit l’âme. Il n’y a pas d’âme et on ne nourrit pas son âme. D’où le désarroi collectif. Où est notre âme ? Qu’avons nous fait d’elle ?  Qu’est devenue la nourriture de l’âme ? 

La politique consiste à donner une âme à la cité, disait Platon. On ne s’occupe que des corps en créant un monde  de corps sans âme. Là est le problème numéro un de notre époque. Il a beau y avoir partout des hommes et des femmes admirables qui dans l’invisible tiennent la boutique, il n’en demeure pas moins que la température morale, spirituelle et tout simplement humaine de notre temps est glaciale. Alors que la France a un potentiel incroyable de chaleur et de beauté humaine elle grelotte de froid. Alors quelle a un talent monstre et tout pour être heureuse, elle s’apprête à se diviser comme jamais 

Le catastrophisme peut-il être une des causes de ce type d'actes extrêmes ? 

La France est un pays d’une richesse culturelle et intellectuelle phénoménale. Partout, tous les jours, quantité d’actions culturelles sont faites de façon admirable par les communes, les villes, les départements, les régions. Pour entendre parler de choses belles, sublimes et inspirantes il n’y a qu’à tendre la main.  Pourtant la seule chose que l’on retient : ce sont les mauvaises nouvelles, les crimes, les abus sexuels et les viols. 

Les bulletins d’information des radios nationales ne cessent de nous donner des nouvelles d’individus dont on n’a aucune envie d’avoir des nouvelles. Certes, si on veut que les choses aillent mieux il faut oser regarder les choses en face et dire ce qui ne va pas. Néanmoins, cela suffit-il à expliquer le flot de nouvelles dont on a peine à les appeler nouvelles tant, tel un disque rayé, elles répètent en boucle la litanie du mal. 

Ceux qui dispensent sur les ondes un flot de nouvelles toutes plus glauques les unes que les autres pensent-ils vraiment à améliorer le genre humain en disant ce qui ne va pas ? Ne pensent-ils pas plutôt faire sensation en appuyant  là où ça fait mal ? Ne songent-ils pas de ce fait davantage à créer un climat anxiogène propre à assurer leur prise de pouvoir sur le mental collectif ? Et, quand ils le font, le comble ne vient-il pas de ce qu’ils ne s’en rendent même plus compte ? 

« Le mal est plus intéressant que le bien » disait James Ellroy, le grand écrivain américain de romans noirs, en visite récemment à Paris. Quand le mal est jugé plus intéressant que le bien quel espoir laisse-t-on au monde ? Quelle place donne-t-on à l’avenir ? Une jeune fille s’immole par le feu et se défenestre. Quand on célèbre le mal tout en s’indignant des violences faites aux femmes, quand on est ainsi  totalement incohérent, on tue l’avenir. Quand on tue l’avenir, les âmes fragiles ne voient pas d’autre solution que de se tuer en pensant tuer ce qui tue l’avenir.

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VALKO
- 27/11/2019 - 08:30
Dire le mal : oui sous condition
L’auteur a bien cerné la problématique, j’adhère à son analyse; une remarque toutefois concernant dire le mal : je ne crois pas qu’il faille arrêter de dire le mal à condition que soient mises en places des actions correctives du mal et de manière déterminée ferme et résolue peu importe les contestations et arguments avancés ; pour ce faire les institutions et le politique pour le bien du plus grand nombre doivent suivre et c’est là que le bas blesse et blessera encore longtemps à la tournure que prennent les décisions claudiquantes de ce gouvernement et au rythme où vont les choses . Ce qu’il faut arrêter de faire mais c’est peut être ce que l’auteur a voulu dire in fine , c’est qu’il faut arrêter de dire le mal si ce n’est que pour d’en repaître et ruminer si on n’enclenche pas d’action concrète et immédiate d’urgence de changement ! Cela s’appelle de la psychopathologie de la vie quotidienne , c’est au niveau individuel un symptôme de dysfonctionnement psychique type névrose en psychanalyse ou trouble de la personnalité et comportement en neurosciences ! Cela est transposable au niveau collectif aussi
TPV
- 27/11/2019 - 06:13
@tubixray
Oui comme vous dîtes.
Le problème est certainement que les études et surtout la fin de celles ci marquent la fin de l'enfance, par définition assistée ou soutenue par la famille le parent ou de plus en plus les aides de l'Etat. En l'absence de travail et donc de revenu arrive alors le grand vide conjugué à la fin de toute aide.
Comme dit dans de nombreux postes comment en sommes nous arrivés à pousser trop de jeunes vers études et métiers inutiles ou en fait inexistants.
La réponse est facile à trouver.
assougoudrel
- 27/11/2019 - 04:14
Drôle de monde, en effet
D'un coté on nous parle d'une gamine qui s'immole et de l'autre un koala mort à cause d'un incendie; il n'y a plus de barrière.