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Emojis, instagram et selfie : cette bascule vers une civilisation de l’image qui nous tombe sur la tête

Publié le 19 octobre 2019
La dernière version d'IOS vient d'inclure de nouveaux émojis, qui ont été présentés par Apple cet été. Ces petites icônes se multiplient et bouleversent de plus en plus notre communication numérique.
Jean-Baptiste Juillard est professeur agrégé de philosophie, diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris.
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Erwan le Nagard est spécialiste des réseaux sociaux. Il est l'auteur du livre "Twitter" publié aux éditions Pearson et, Social Media Marketer. Il intervient au CELSA pour initier les étudiants aux médias numériques et à leur utilisation.
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La dernière version d'IOS vient d'inclure de nouveaux émojis, qui ont été présentés par Apple cet été. Ces petites icônes se multiplient et bouleversent de plus en plus notre communication numérique.

Atlantico : Comment expliquez-vous que ces petites icônes aient peu à peu conquis les utilisateurs de smartphones, au point que l'on peut aujourd'hui communiquer presque exclusivement à partir de dessins, sans prendre la peine d'insérer le moindre texte dans ses messages ?

Erwan Le Nagard : Les emojis sont des pictographes qui représentent des choses très variées, tels que des visages, la météo, des véhicules ou des activités. Dans leur version standardisée, on recense 2.823 émojis. Par définition, un émoji est polysémique car il doit pouvoir être utilisé dans des contextes différents (archétype, métaphore ou symbole) et en séquence, permettant d'en dériver une signification différente de leur sens unitaire. . Ce sont autant de moyen de parfaire sa communication sur les plateformes numériques, et de créer le truchement d'une communication interpersonnelle désintermédiée. Au travers de l'écrit, nous perdons toute une série d'informations importantes à la communication, telle que les silences, le contexte d'élocution, les mimiques, tout ce qui est de l'ordre du non-verbal. Il n'est pas nécessaire d'utiliser un mot pour s'exprimer, et les émojis permettent de se réapproprier certaines de ces fonctions : la réaction épidermique, la modification de ton, le "gimmick", la narration... Ainsi, l'an passé, plus de 900 millions d'émojis ont été envoyé sans texte, sur Facebook. Il n'est pas étonnant que l'évolution des usages de l'émoji soit intimement lié au développement des échanges numériques, et cela fait près de 20 ans qu'ils sont nativement intégrés dans nos téléphones portables. Cet usage n'aura de cesse d'évoluer, car de nouveaux émojis sont soumis chaque années par les internautes et sélectionnés par le Consortium Unicode. Ainsi, en 2019, vous pourrez utiliser 157 nouveaux émojis.

Jean-Baptiste Juillard : Il y a quelque chose d’héroï-comique à présenter comme une innovation majeure des modalités de communication somme toute assez limitées. Les émojis ont même leur « journée mondiale », le 17 juillet ! Ces pictogrammes japonais sont devenus en quelques années des éléments caractéristiques de la communication téléphonique, tant et si bien que la logique des droits individuels s’attache désormais à eux. Apple se vante ainsi de proposer une déclinaison infinie d’émojis, adaptés aux différences de sexes, de couleur de peau, et même plus récemment aux situations de handicap, avec un émoji « chien guide d’aveugle » ; sans oublier la diversité culturelle et alimentaire avec l’émoji « falafel ». Proposer des émojis passe donc pour un acte politique, démocratique et inclusif, permettant, selon les propres éléments de langage de la firme, de « célébrer la diversité sous toutes ses formes ». Toute réalité est un émoji qui s’ignore, mais Apple veille à transposer l’ensemble du monde et des relations sociales dans ce langage imagé.

On a le sentiment que le grand mouvement de numérisation s'accompagne d'un accroissement de l'importance des images ? Est-on entré dans une civilisation de l'image ?

Pierre Halté : Je ne dirais pas que nous sommes entrés dans une civilisation de l'image, je dirais que nous sommes entrés dans une civilisation de l'hybridité entre divers systèmes de communication. 

Il y a en fait un renouvellement du statut de l'image. Ce qui est nouveau, c'est le fait non pas d'illustrer quelque chose, mais d'indiquer son émotion par rapport à quelque chose qu'on vient de dire. Par exemple, si je dis : "Super, j'ai réussi mes examens" avec une petite émoticône de sourire, l’emoji ne vient pas illustrer quelque chose que j'aurais dit, parce que je n'ai pas parlé de sourire dans mon énoncé textuel, mais elle vient porter dessus, pour montrer que je suis content du fait d'avoir réussi mes examens. 

Comment les images et le langage s'articulent-ils dans la communication numérique ? Peut-on dire que l'expression des émotions est passée d'un mode rationnel à un mode imagé ? 

Pierre Halté : Déjà, je ne pense pas qu'il faille opposer rationnel et émotionnel. Dans les sciences cognitives on se rend bien compte qu'en fait, toutes les décisions qu'on prend qui sont perçues comme étant rationnelles sont très influencées par nos émotions, et donc je ne souscris pas à un modèle qui expliquerait que l'être humain a un côté rationnel et un côté irrationnel. Je pense que c'est beaucoup plus complexe que cela et que les deux niveaux sont imbriqués l'un dans l'autre.

Ensuite, on sait que tout ce qui est contextuel se déroule dans le cortex frontal, et que tout ce qui est interprétation d'images se déroule ailleurs, mais ça ne veut pas dire que ces systèmes-là n'interagissent pas. Je pense que lorsqu'on exprime une émotion par des mots, on a aussi une composante émotionnelle, même si c'est des mots. Et quand on s'exprime par l'image, on a cette composante émotionnelle et les zones d'interprétation d'image s'activent aussi. Mais ce n'est pas incompatible. C'est très complémentaire. 

Disons que la différence qu'il y a, c'est que quand on parle de ses émotions avec des mots, c'est le mode de communication qui change. C'est-à-dire que quand je parle de mes émotions, je me représente en train d'avoir telle ou telle émotion. Par exemple, je me dis "je suis content" : ça, c'est vraiment une représentation de moi-même, alors que quand je produis un emoji, j'indique directement mon émotion, je la performe avec l'emoji, il n'y a pas le système représentationnel qu'il y a avec la langue. Ça c'est une vraie différence.  

Erwan Le Nagard : Les écrits se transforment avec nos écrans, et leurs usages. Des plateformes se sont construites autour de ces nouvelles formes d'écritures. Facebook en formatant les contenus crée un truchement de sociabilité, Snapchat tire parti des caméras embarquées dans nos mobiles pour construire de nouveaux modes d'énonciation, etc. En mars 2015, Instagram déclarait que plus de la moitié des textes publiés sur sa plateforme contenaient un emoji. On assiste à l'essor d'un "web affectif" comme le théorise Camille Alloing et Julien Pierre, où des acteurs comme Facebook cherchent à juguler nos émotions pour en tirer de la valeur. L'évolution des interfaces est très intéressante, en 2015, Facebook a ainsi modifié son bouton "like" pour permettre aux usagers de qualifier leurs affects par des "Réactions". De même, Facebook a fait évoluer sa boite de commentaires, pour permettre aux usagers d'insérer des gifs depuis une bibliothèque d'images, ou des stickers qui représentent des situations plus élaborées. Cela participe à l'enrichissement des bases de données de la firme de Mark Zuckerberg, afin d'optimiser leur modèle économique basé sur la vente d'espaces publicitaires.

Certains parlent d'une forme d'infantilisation de la société dans les phénomènes Instagram, émojis, etc. Est-ce que cela vous semble exact ?

Pierre Halté : Je ne vais pas porter de jugement de valeur. Si derrière "infantilisation" il y a un jugement de valeur, type "c'est ridicule", moi je ne pense pas. Peut-être qu'il y a un caractère enfantin, et en tous cas il y a un caractère ludique derrière cette utilisation des émojis, tout le monde joue avec. C'est coloré, c'est agréable, donc peut-être qu'effectivement de ce côté-là ça se rapproche d'une sorte de jeu, mais je pense que les adultes jouent aussi. En outre, il n'y a pas de raison pour que les adultes ne jouent pas. Heureusement que les adultes jouent, je ne pense pas que ce ne soit réservé qu'aux enfants ! On peut s'amuser avec des petites icônes rigolotes. Je ne pense pas que l'aspect ludique soit admis forcément comme une infantilisation. Après, on sait que les jeunes utilisent effectivement un peu plus d'émojis que les adultes, mais les pratiques ont quand même de plus en plus tendance à se rejoindre. 

Jean-Baptiste Juillard : Avant le message politique, il y a la question linguistique. L’émoji se présente comme une possibilité d’expression, plus proche en cela de la nature réelle de nos sentiments. De ce fait, l’émoji présuppose de reconnaître les limites du langage. Et elles sont bien réelles ! Bergson notait que les mots sont des « étiquettes collées sur les choses », pour mieux montrer qu’une telle fixité ne peut convenir à la singularité de nos états d’âmes. L’image peut-elle alors montrer ce que le mot ne saurait dire ? Remarquez que la ponctuation ordinaire a pris un caractère froid et inquiétant : qui se contenterait de finir sa phrase par un point sans craindre une mauvaise interprétation ? L’émoji préciserait et compléterait adéquatement le sens que nous voulons exprimer. Pourtant, le constat bien réel des limites des langues naturelles, de la banalité des formes ordinaires, n’est pas une invitation à l’abandon de l’expression verbale. Bien au contraire, c’est une occasion de renforcer la maîtrise de notre propre langue, d’enrichir notre vocabulaire, voire, lorsque cela s’y prête, d’user d’un mot ou d’une expression propre à une langue qui n’est pas originellement la nôtre. Car c’est peut-être la prétention à mieux cerner nos sentiments par ces pictogrammes qui est la véritable illusion. Aucun émoji ne rendra jamais la force d’un sourire véritable, pas plus que d’une larme. Modestement, mettre en mots ce que l’on éprouve relève d’une tentative de communiquer ce qui sera toujours singulier. L’émoji n’est pas le langage universel des émotions, il marque plutôt l’abandon du sens de la langue, et l’inconscience de sa richesse.

Ce discours par l'image touche désormais tous les aspects de notre vie. Cette civilisation de l'image a donc nécessairement un impact public. Quelles sont les conséquences sociales et politiques d'une telle pratique ?

Jean-Baptiste Juillard : C’est d’abord la qualité du débat politique et démocratique qui en subit les effets. N’y a-t-il pas une corrélation entre l’accoutumance aux émojis et l’incapacité à exprimer autrement que par des postures émotionnelles nos idées dans une discussion publique ? Au commentaire plus ou moins pertinent se substitute souvent l’émoji, simplifiant ainsi grandement l’expression des idées. L’intensité sera signifiée par la multiplication d’un même émoji, plutôt que par le recours à l’hyperbole ou à un terme graduellement plus élevé. Debray a saisi une époque en distinguant dans l’histoire des médiations culturelles la logosphère, la graphosphère et, nous concernant, la vidéosphère, dont l’acte fondateur est l’apparition de la télévision en couleurs. Les images nous paraissent universelles, susceptibles de transcender toutes les langues et mieux à mêmes de favoriser un projet cosmopolite. C’est le règne utopique de la compréhension immédiate, sans apprentissage, sans effort. Debray n’était pas du tout convaincu qu’on favoriserait ainsi la communication universelle des esprits. Au contraire, laisser croire que tout peut être transparent, c’est oublier que seul le langage permet de penser l’intériorité, puis de l'exprimer symboliquement. Comme le soutenait jadis Aristote, si l’homme est un animal politique, c’est d’abord parce qu’il possède, pour exprimer ses conceptions du bien et du juste, cette ressource unique que constitue la parole.

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