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Tout est censé se jouer dans la dernière ligne droite

Européennes : et s’il n’y avait pas de campagne, cela changerait-il vraiment les résultats ?

Publié le 13 mai 2019
La campagne officielle pour les élections européennes du 26 mai prochain démarre aujourd'hui. Au regard de la division politique du pays, un grand changement dans les résultats semble improbable.
Chloé Morin est Chargée de projets internationaux chez IPSOS, ancienne conseillère en charge de l'opinion publique au sein du cabinet du Premier ministre Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls, de 2012 à 2016.
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Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes...
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La campagne officielle pour les élections européennes du 26 mai prochain démarre aujourd'hui. Au regard de la division politique du pays, un grand changement dans les résultats semble improbable.

Atlantico : Alors que les élections européennes prendront place le 26 mai prochain, les deux prochaines semaines sont annoncées comme décisives pour ce scrutin. Pourtant, au regard de la division politique du pays et du fait que des blocs sociologiques semblent se faire face, peut-on réellement penser que l'issue du vote serait différente si cette campagne n'avait pas lieu ? 

Chloé Morin : Les intentions de vote que nous mesurons jusqu’ici font état d’une grande stabilité des choix électoraux depuis plusieurs semaines. Même le candidat des Républicains, qui semble avoir entrainé un frémissement à droite, n’a en réalité gagné que 1,5 points entre le 15 février et le 3 mai. De ce point de vue, on pourrait avoir l’impression que la campagne ne sert pas à grand chose - mais cela supposerait qu’elle ait réellement commencé aux yeux des électeurs. Or, rien n’est moins sûr. Beaucoup d’électeurs susceptibles d’aller voter semblent en effet encore attendre que la campagne « commence » vraiment, et que les candidats et les propositions se fassent connaître. On sait en outre que l’agenda médiatique n’a pas favorisé l’européanisation du débat, entre la sortie du grand débat et l’incendie de Notre Dame. 

Le premier enjeu, dans le contexte de forte abstention qui caractérise les élections européennes, est toujours pour chaque camp de mobiliser ses soutiens. C’est l’intention de Marine Le Pen lorsqu’elle appelle Emmanuel Macron à démissionner en cas d’échec : ses sympathisants sont en effet les plus enclins à voter sur la base d’enjeux purement nationaux, et ses électeurs sont les plus enclins à voter avant tout pour sanctionner le gouvernement et le président. Mobiliser sa base est également le but visé par le Président de la République, lorsqu’il installe un duel avec le Rassemblement National : ses électeurs sont les plus enclins à voter en fonction d’enjeux européens, et à manifester leur soutien à un président et à un projet européen ouvertement contesté par le RN et ses alliés européens. Finalement, en installant ce duel, Emmanuel Macron et Marine Le Pen cherchent à polariser le débat, mobiliser leur socle, et éventuellement élargir celui ci. D’un côté, Emmanuel Macron dramatise le contexte et européanise les enjeux, pour s’imposer comme le rempart à la montée des populistes et le « vote utile » des électeurs attachés à l’Europe. De l’autre, Marine Le Pen joue sur l’anti-macronisme, et tente de s’imposer bien au delà de son électorat comme le vote utile anti-macron.

Pendant un certain temps, on a pensé que le cadre du débat pouvait changer, avec la montée notamment d’un troisième homme en la personne de Bellamy. Les deux semaines qui viennent montreront si celle logique de polarisation imposée autour de LREM et du RN peut être brisée, et si les candidats de droite et de gauche « traditionnelles » parviennent à imposer une autre lecture des enjeux du scrutin

Bruno Cautrès : La sociologie électorale a eu plusieurs phases et approches concernant les effets des campagnes électorales. A une époque, on disait que les campagnes électorales n’avaient aucun effet sur les choix de vote et que ceux-ci ne faisaient que refléter la sociologie des électeurs. Ce modèle sociologique du vote est toujours pertinent car le vote est toujours bien expliqué par la position sociale des électeurs. Mais ce modèle s’est considérablement enrichi : les attitudes politiques, la sympathie partisane, l’idéologie, la sensibilité des électeurs aux questions et enjeux de l’élection ont complété la panoplie explicative. Les effets de campagne électorale et plus généralement ce que l’on appelle les « effets d’information » (le fait que les électeurs soient exposés aux candidats et à leurs programmes ou propositions) ont également été incorporé au modèle de départ.

Ce bref rappel permet de comprendre que si la campagne électorale des européennes de 2019 est effectivement très courte et relativement atone, elle n’aura pas aucun effet néanmoins. Des candidats peu connus des électeurs se sont fait connaître pendant la pré-campagne et l’on sait que l’image des candidats compte aujourd’hui beaucoup dans le choix de vote, pour le meilleur et pour le pire selon les candidats ! Ce qui me surprend pour le moment c’est la faible capacité des listes et des têtes de listes à se démarquer des autres alors que des différences existent entre eux. Mais personne n’arrive vraiment à incarner une ou deux idées qui le distingue des autres et cela explique ce sentiment que la campagne ne prend pas.

Alors que la campagne actuelle semble avoir laissé de côté la politique pour ne se reposer que sur des symboles, dans quelle mesure cette situation pourrait-elle révéler la crise politique que nous traversons ? 

Chloé Morin : Plus un débat est complexe, et perçu comme à faible enjeu pour le pays ou pour l’électeur lui-même (ce qui est le cas des élections européennes, qui ne sont pas des élections « du quotidien »), plus les symboles, les personnalités, et les émotions semblent prendre une importance démesurée. La prime semble aller moins à la crédibilité, qu’à la capacité à capter l’attention et dicter l’agenda médiatique.

Il est vrai que bien peu de propositions de fond semblent avoir été vraiment au coeur de cette campagne - contrairement, par exemple, au revenu universel pendant la primaire socialiste de 2017. Les enjeux de l’élection sont d’autant plus difficiles à comprendre pour l’électeur Français que le clivage dominant en Europe, où perdure la polarité gauche/droite au Parlement, ne correspond plus au clivage que l’élection d’Emmanuel Macron a imposé depuis 2017, entre « populistes » et « progressistes ». Le vote « utile » au plan Européen serait, en toute logique, un vote pour le PPE ou pour le PSE. Or, ni Bellamy, ni Glucksmann ne parviennent à ce stade à en convaincre leurs électeurs potentiels, et à casser la logique imposée par Macron et Le Pen.

Il faut toutefois noter que dans un contexte de dispersion de l’offre politique, cette polarité dominante entre LREM et RN ne rassemble que 43,5% des intentions de vote. Une majorité de personnes qui se disent certaines d’aller voter ne s’y retrouvent donc pas nécessairement. Reste qu’à ce stade, nulle polémique, nul symbole, agité par les uns et les autres, n’est parvenu à réellement imposer un autre cadre au débat. 

Bruno Cautrès : Il est vrai que l’on ne peut déconnecter cette campagne électorale de toute la période de crise que nous venons de vivre, depuis six mois. Cette crise a accentué la dimension « pour ou contre Macron » des élections européennes. Par ailleurs l’accentuation et même la « dramatisation » autour de l’idée que « l’Europe peut mourir » aux lendemains du 26 mai 2019, empêche sans doute la tenue d’un vrai débat politique sur l’Europe. Les Français sont favorables au principe de l’Europe mais sont partagés et divisés sur les modalités de la construction européenne : l’Europe avec qui, à combien, pour faire quoi, avec quelle organisation politique et quelle vie politique ? Voilà les vrais sujets en fait ! L’atonie de la campagne s’explique, selon moi, par l’absence de débats politiques sur ces différentes questions et cette situation est effectivement révélatrice de la situation politique particulière dans laquelle nous sommes : oppositions encore convalescentes, espace public saturé par les prises de paroles présidentielles, sentiment de perte des repères politiques.

Dans cette configuration, peut-on réellement s'attendre à des mouvements électoraux au cours de ces prochains jours ? 

Chloé Morin : Plusieurs éléments montrent que des mouvements sont encore possibles, même s’ils ne sont en rien certains :

- les électorats Génération.s, EELV et PS/PP sont très proches sur le plan des valeurs, il est donc possible que des transferts s’effectuent entre les uns et les autres candidats pendant la dernière ligne droite

- 55% des gens qui se disent à ce stade sûrs d’aller voter déclarent par ailleurs que leur choix est à ce stade définitif (or, on sait qu’à un moment t, même les gens se disant sûrs de leurs choix peuvent encore le réviser d’ici au scrutin, les élections précédentes l’ont démontré)

- 8% des gens qui se disent sûrs de voter n’expriment pas encore de préférence.

- Ajoutons à cela le fait que seuls 33% des Français déclarent bien connaître au moins une des 6 principales têtes de liste. Cette méconnaissance des candidats rend le débat et ses enjeux d’autant moins lisibles.

Sur cette base, je ne pense pas qu’il soit possible de dire aujourd’hui que l’élection est « pliée ». Les candidats en lice gardent des marges de progression. Reste à savoir qui parviendra à prendre le contrôle du débat et à imposer ses sujets dans les jours à venir.

Bruno Cautrès : Oui sans doute quand même, mais plutôt à la marge. Il existe des « viviers de voix » pour les listes situées sur le podium des intentions de vote car l’incertitude est encore importante parmi les électorats potentiels des listes plus petites. Il y aura sans doute des mobilités d’intentions de vote d’ici au 26 mai. N’oublions pas que sous l’apparence de la stabilité des intentions de vote peuvent se cacher beaucoup de mobilités électorales au niveau individuel ! 

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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hoche38
- 13/05/2019 - 17:22
Pourquoi tourner autour du pot?
La seule chose qui intéresse les Français dans cette élection "européenne", c'est de savoir si Emmanuel Macron en ressort présentable pour 2022.
Ganesha
- 13/05/2019 - 12:23
Surprise ?
Rappelons tout d'abord que, comme quasiment tous les articles d'Atlantico au sujet des élections européennes, celui-ci ne nous donne que des informations limitées à la France : je me souviens, il y a environ un mois, d'un sondage sur plusieurs pays, qui indiquait, au niveau du continent, une forte poussée des partis Souverainistes.

S'y ajoute le fait nouveau que les anglais vont participer au vote, et une pépite dans cette édition nous annonce que l'Ukip, pro-Brexit, arrive largement en tête des sondages.

Ce qui serait ''ironique'', c'est que les partis Souverainistes se trouvent en position de pouvoir changer profondément le ''système européen'', et que, finalement, les anglais décident de rester, dans une Europe... devenue respirable !
Ganesha
- 13/05/2019 - 12:14
Sondage
Le sondage contenu dans cet article nous indique simplement que parmi les français qui se déclarent certains d'aller voter le 26 Mai, seuls 55% disent également qu'ils et elles ont choisi la liste à laquelle ira leur bulletin.

Logiquement, cela veut dire que 45% sont encore susceptibles de modifier leur choix en fonction de la campagne électorale.
Curieusement, dans le texte ci-dessus, le chiffre de 8% apparaît.
Mais, il s'agit probablement d'une faute de frappe...