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Bonnes feuilles

Et un jour, Bill Gates et Steve Jobs ont compris pourquoi le logiciel allait tout changer

Publié le 12 mai 2019
Fabien Benoit publie "The Valley" aux éditions Les Arènes. Cette enquête est une plongée au cœur de l’idéologie politique de la Silicon Valley qui, depuis près d’un siècle, transforme le monde avec ses innovations technologiques. Les dirigeants de ces entreprises à la croissance exponentielle rêvent d’un nouvel ordre du monde et veulent repousser nos limites humaines. Extrait 2/2.
Journaliste et documentariste, Fabien Benoit est spécialiste des nouvelles technologies. Il est l’auteur de Le Monde expliqué aux vieux: Facebook, 10/18.  
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Fabien Benoit publie "The Valley" aux éditions Les Arènes. Cette enquête est une plongée au cœur de l’idéologie politique de la Silicon Valley qui, depuis près d’un siècle, transforme le monde avec ses innovations technologiques. Les dirigeants de ces entreprises à la croissance exponentielle rêvent d’un nouvel ordre du monde et veulent repousser nos limites humaines. Extrait 2/2.

Fred Moore, Ted Nelson et ses acolytes ont rêvé d’un monde débarrassé de l’argent et libéré du pouvoir des puissants. Un monde d’« outils conviviaux », de frugalité, tournant le dos à la société de consommation. Pour Moore et ses amis, la propriété est un concept dépassé. Le partage, la collaboration, la libre circulation de l’information sont un nouvel horizon. Mais l’ironie de l’histoire veut que ces pionniers de la micro-informatique aient en réalité « allumé l’étincelle qui conduira à la plus grande accumulation de richesse de l’histoire du XXe siècle », selon les mots de l’investisseur John Doerr. Le rêve hacker et contre-culturel californien va être récupéré et digéré par le marché.

Vous êtes des voleurs ! 

Un signe avant-coureur se manifeste dès 1976, année de la création d’Apple, par le truchement d’un personnage amené à occuper une place grandissante dans le paysage informatique. Et à devenir un des hommes les plus riches et puissants de la planète. 

William Gates a 19 ans lors de la sortie de l’Altair, l’ordinateur en kit d’Ed Roberts. Fils d’un avocat d’affaires et d’une directrice de banque, il a grandi dans un environnement privilégié, dans la région de Seattle. Pouponné dans des établissements privés pour jeunesse dorée, il découvre l’informatique dans la très sélecte Lakeside School qui s’est offert un PDP-10, le mainframe computer qui a initié bon nombre d’ingénieurs et de hackers aux rudiments de la programmation. Les parents de Bill nourrissent de grandes ambitions pour leur fils et rêvent de le voir embrasser une prestigieuse carrière dans le droit. À la maison, on encourage réussite et compétition. Il faut être le meilleur, à tout prix. À peine âgés de 13 ans, Bill et son ami Paul Allen fondent le Lakeside Programmers Group, un petit club qui se consacre à l’informatique et à la programmation. Les jeunes hommes s’offrent du temps – moyennant finance – sur des ordinateurs partagés, comme il est coutume de le faire à l’époque. C’est l’époque du time-sharing (temps partagé). Les ordinateurs sont des denrées rares. 

Gates et ses copains ont de la suite dans les idées et ne tardent pas à proposer leurs services à de petites entreprises de la région pour leur confectionner des logiciels commerciaux. Gates n’est pas un bidouilleur de matériel comme le sont les membres du Homebrew Computer Club. Il n’a jamais bricolé de radio ni fabriqué de Blue Box. C’est un génie du code et de la programmation, quelque peu collet monté. Pour lui, la magie de l’informatique ne réside pas dans le hardware (les machines), mais bien plutôt dans les logiciels. « Code is law » (« Le code, c’est la loi »), dira plus tard l’universitaire Lawrence Lessig. 

En 1973, Gates est admis à Harvard, où il s’inscrit en droit, tout en se ménageant des options en mathématiques et en computer sciences. Un jour, lors de sa troisième année dans la prestigieuse université de l’Ivy League, on entre brusquement dans sa chambre ; c’est Paul Allen, excité comme une puce, qui tient dans les mains le dernier numéro de Popular Electronics. En couverture du magazine, l’Altair d’Ed Roberts. « Hé ! ce truc est en train de nous passer sous le nez », lui lance alors Paul Allen. À l’issue de la lecture de l’article, Bill en est convaincu, il faut franchir le cap et s’investir sans plus attendre dans la fabrication de logiciels. « Quand Paul m’a montré ce magazine, raconte Gates, l’industrie du logiciel n’existait pas. Nous avons eu l’intuition que nous pourrions en créer une. Et nous l’avons fait. »

L’Altair est une ébauche d’ordinateur. Il ne permet guère d’y faire tourner des programmes. Certes, Ed Roberts a promis la sortie d’une version du Beginner’s All-purpose Symbolic Instruction Code (BASIC), un langage informatique permettant, relativement facilement, de programmer, mais comme bon nombre de ses annonces, elle n’est pas suivie d’effets. Bill Gates et Paul Allen décident de pallier ce manque. Ils appellent Ed Roberts et lui proposent de concevoir un BASIC pour l’Altair. Au bout d’un mois à travailler jour et nuit, ils touchent au but. En février 1975, Paul Allen prend l’avion pour Albuquerque, un rouleau de papier sous le bras. Les programmes informatiques sont à l’époque encore fabriqués sur des bandes perforées, lues ensuite par ce que l’on nomme un « télétype ». Le BASIC conçu par Gates et Allen n’est pas totalement finalisé, mais il fonctionne. Paul Allen est embauché par MITS pour continuer à le développer et Gates trouve un arrangement pour travailler à distance depuis Harvard. En novembre 1975, Gates rejoint à son tour le Nouveau-Mexique et crée avec Allen la société Microsoft. MITS s’engage pour sa part à vendre leur logiciel 35 dollars et à reverser des droits d’auteur aux deux jeunes hommes. 

À des centaines de kilomètres de là, du côté du Homebrew Computer Club, au cœur de la Silicon Valley, on rêve d’un BASIC pour l’Altair, et bon nombre de ses membres ont déjà tenté d’en esquisser leur propre version. Au printemps 1975, MITS, qui vend son ordinateur en kit exclusivement par correspondance, la plupart du temps avec beaucoup de retard, se lance dans une tournée promotionnelle aux États-Unis. Bill Gates et son BASIC sont de la partie. 

La caravane MITS fait étape à Palo Alto. Les membres du Homebrew Computer Club sont au rendez-vous, autant pour découvrir les nouveaux produits de l’entreprise d’Albuquerque que pour se plaindre de ses retards et manquements. Ils découvrent alors avec émerveillement le BASIC de Gates et Allen. Un des hackers du club récupère alors une des bandes du programme. « Quelqu’un, je ne sais pas qui, ramassa l’une des bandes perforées qui traînaient par terre », relate Steve Dampier, un des membres du Homebrew, au journaliste Steven Levy. Ce « quelqu’un » restera un mystère. 

Du reste, fidèles à leur philosophie de partage et de gratuité des logiciels, les hackers du Homebrew Computer Club copient la bande et la font circuler, considérant la démarche comme tout à fait naturelle, d’autant que bon nombre d’entre eux ont déjà commandé le logiciel sans l’avoir reçu. Et d’autant plus que Gates et Allen ont fabriqué leur version de BASIC sur des machines appartenant à Harvard, financées donc en partie par de l’argent public. Lors de la réunion du Homebrew Computer Club suivant le passage de la caravane MITS, une boîte circule avec des copies du logiciel. Avec une seule consigne : si vous prenez une bande, rapportez des copies la prochaine fois. Avant même sa sortie officielle, le BASIC pour l’Altair circule déjà allègrement dans la communauté hacker. 

Bill Gates et Paul Allen, eux, sont fous de rage. Ils escomptaient tirer des revenus de chaque copie vendue. De plus, la version de BASIC en circulation est encore truffée d’erreurs, ce qui heurte profondément le perfectionnisme de Gates. Ce dernier pense toutefois que lorsque sa version corrigée sortira, tout le monde se mettra à l’acheter. Il n’en est rien. Le jeune Gates ne tient plus en place et décide, plein de morgue, de prendre son stylo pour écrire une lettre à cette communauté de hobbyistes irrespectueux. Sa « Lettre ouverte aux amateurs », pour le moins frontale, marque un tournant symbolique.

La majorité des amateurs doivent en être conscients, la plupart d’entre vous utilisent des logiciels volés. […] Vous empêchez l’élaboration de bons logiciels. Qui peut se permettre de faire un travail professionnel pour rien ? […] En fait, personne à part nous n’a investi beaucoup d’argent dans les logiciels amateurs. […] Nous sommes très peu tentés par le fait de mettre ces logiciels à la disposition des amateurs. Soyons francs, ce que vous faites, c’est du vol.

Le texte est publié dans les newsletters du Homebrew Computer Club et de la People’s Computer Company, ainsi que dans les Computer Notes, la lettre d’information destinée aux utilisateurs de l’Altair. C’est un tollé. L’ironie du sort veut que le piratage du BASIC de Microsoft contribue en réalité à sa large diffusion et en fasse rapidement un standard, lançant véritablement l’aventure entrepreneuriale de Gates et Allen. Dès l’année suivante, leur version améliorée de BASIC trouve de nombreux clients. General Electric, National Cash Register et Citibank, entre autres. Lorsque les deux jeunes hommes rapatrient leur société à Seattle, en 1978, son chiffre d’affaires atteint déjà près de un million et demi de dollars. L’épisode de la « Lettre ouverte aux amateurs », autrement connue sous le nom de « claque logicielle », annonce toutefois un virage, une nouvelle vague, celle des logiciels propriétaires – par opposition aux logiciels libres, dont le code informatique est accessible – et du big business de la micro-informatique. Bill Gates, comme Steve Jobs, a compris la valeur du logiciel. Elle sera au cœur de la révolution de l’ordinateur personnel. L’ouverture et le partage, prônés par les hackers, ne seront pas leur créneau.

Extrait de "The Valley" de Fabien Benoit, publié aux éditions Les Arènes. 

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