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Comment la guerre contre Daech menée par Trump est le paravent d’un vrai conflit en germe contre Moscou et Pékin

Publié le 27 avril 2019
Benjamin Haddad publie "Le paradis perdu: L'Amérique de Trump et la fin des illusions européennes" (Grasset). La fin de la guerre froide a ouvert une période d’optimisme libéral à laquelle semble succéder une ère de repli. Donald Trump n’est pas un accident de l’histoire. Il est le symptôme d’une transformation profonde de la puissance américaine en crise. Extrait 1/2.
Benjamin Haddad est expert en relations internationales, directeur Europe au Atlantic Council, think tank à Washington.
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Benjamin Haddad publie "Le paradis perdu: L'Amérique de Trump et la fin des illusions européennes" (Grasset). La fin de la guerre froide a ouvert une période d’optimisme libéral à laquelle semble succéder une ère de repli. Donald Trump n’est pas un accident de l’histoire. Il est le symptôme d’une transformation profonde de la puissance américaine en crise. Extrait 1/2.

Ce rétablissement de la puissance américaine passe par la restauration de sa crédibilité et sa capacité de dissuasion. Ainsi s’expliquent les frappes contre la base aérienne syrienne d’Al-Chaayrate en avril 2017 après l’utilisation d’armes chimiques par le régime d’Assad contre la population de Khan Cheikhoun. Trump, pas mécontent de prendre le contrepied de son prédécesseur, ordonne le tir de cinquante-neuf missiles Tomahawk. Le même mois, les États-Unis testent le GBU-43/B Massive Ordnance Air Blast Bomb, « la mère de toutes les bombes » contre un camp de Daech en Afghanistan : l’arme non nucléaire la plus puissante de l’arsenal du Pentagone. Nulle intention en revanche de s’engager plus avant dans le conflit syrien. Comme son prédécesseur, Trump se méfie des aventures américaines au Moyen-Orient et a fait de l’opposition à la guerre en Irak un sujet de démarcation majeur dans la primaire du parti républicain, en particulier face à l’ancien gouverneur de Floride, Jeb Bush, frère de George W. Il cède avec réticence à l’avis de ses généraux qui demandent une augmentation des forces en Afghanistan en 2017, cette guerre sans fin, vieille de seize ans et qui voit les enfants des premiers soldats envoyés après le 11 Septembre prendre le relais de leurs parents. En Syrie cependant, il confirme l’attentisme de Barack Obama. Deux objectifs dominent la stratégie américaine : ne pas se laisser entraîner dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient, et détruire Daech. À peine élu, il accorde une liberté accrue aux militaires dans les règles d’engagement (les normes guidant l’usage de la force). Trump veut accélérer les frappes contre l’État islamique, au mépris des morts civiles collatérales. James Mattis, secrétaire à la Défense au ton direct, parle de « guerre d’annihilation ». Selon l’ONG Airwars, 2017 vit une augmentation de près de 50 % de frappes de la coalition en Syrie et en Irak par rapport à l’année précédente, contribuant à la déroute de Daech sur le terrain. L’organisation humanitaire souligne aussi une augmentation de 215 % des morts civiles. Contre l’avis de ses généraux, en revanche, Trump ne souhaite pas de présence durable en Syrie. Il dénonce Assad, cet « animal », et la présence de la Russie et l’Iran aux côtés du régime syrien dans ses tweets, mais ne donne pas l’impression dans les deux premières années de son mandat de chercher à influencer le jeu politique syrien. Il ordonne, au printemps 2018, de mettre fin à l’aide économique aux forces syriennes opposées au régime dans le Nord-Ouest et a répété, à de nombreuses reprises, sa volonté de retirer les forces spéciales américaines qui restent stationnées dans le pays. 

S’il résiste à l’envoi de troupes à l’étranger, Trump cède en revanche facilement aux demandes concernant les augmentations de budget de l’armée, répétant à l’envi la formule de Ronald Reagan : « La paix par la force. » Les généraux n’ont d’ailleurs pas de mal à accéder à ce président qui aime s’entourer de leaders militaires. Son premier cabinet en compte deux : le secrétaire à la Défense James Mattis, ancien général du corps des Marines, et Michael Flynn comme conseiller national à la Sécurité, vite remplacé par le général H.R. McMaster (à son tour remplacé par le juriste souverainiste John Bolton…). Son directeur de cabinet le plus durable est un autre général des Marines, John Kelly. Le budget 2019 prévoit ainsi une augmentation de 7 % des dépenses militaires par rapport à 2018, élevant la dotation du Pentagone à 716 milliards de dollars. À l’inverse, le premier budget pour le Département d’État (le ministère des Affaires étrangères) prévoit une coupe budgétaire de 30 %… Après des années de focalisation sur les opérations de contre-terrorisme en Irak et en Afghanistan, le budget vise, selon les stratèges du Pentagone, à moderniser les équipements américains et préparer les conflits du futur avec des grandes puissances : la Russie, mais surtout la Chine.

Guerre froide 2.0 

Les défis russe et chinois sont au centre de la nouvelle doctrine stratégique : le retour de la « compétition des grandes puissances ». Le National Security Strategy, document résumant la vision du monde de chaque administration, publié en décembre 2017, l’affirme : « Après avoir été reléguée au rang de phénomène d’un autre siècle, la compétition des grandes puissances est de retour. La Chine et la Russie ont commencé à réaffirmer leurs influences régionale et globale. Aujourd’hui, elles investissent dans des capacités militaires afin de prévenir l’accès aux ÉtatsUnis en temps de crise, et de contester notre capacité à opérer librement dans les zones commerciales en temps de paix. En bref, elles contestent nos avantages géopolitiques et essaient de changer l’ordre international en leur faveur. » Le document, fruit d’un long processus de rédaction, impliquant les différentes agences de sécurité nationale américaines, vise ici en particulier les actions russes en Crimée et chinoises en mer de Chine du Sud. Il n’est plus question d’ordre international ou de valeurs divergentes. Le monde est divisé en grandes puissances qui s’affrontent sur un échiquier géopolitique. 

Mais c’est véritablement la Chine qui se place au cœur des priorités du président, remplaçant le Japon, son obsession des années 1980. Le 4 octobre 2018, le vice-président Mike Pence prononce un discours très offensif sur la Chine, « puissance révisionniste », au Hudson Institute, un influent think tank proche des républicains, discours que des officiels chinois compareront au « Fulton speech » de Churchill sur le « rideau de fer » en mars 1946. Le vice-président dénonce l’agressivité chinoise en mer de Chine du Sud, les pratiques commerciales déloyales, du transfert de technologie forcé au vol de propriété intellectuelle en passant par le dumping pratiqué par les grandes entreprises étatiques, ainsi que la répression, contre les opposants politiques ou les musulmans du Xinjiang, ou le cyber-espionnage. Des accusations inédites s’ajoutent à cette liste comme l’ingérence chinoise dans la vie politique américaine. À Buenos Aires en décembre 2018, Trump et Xi Jinping s’accordent pour repousser la perspective d’une guerre commerciale, un cessez-le-feu de quatre-vingt-dix jours afin de se laisser le temps de régler les différends entre les deux pays. Si la rhétorique de Trump est une fois de plus inhabituelle, et la menace de tarifs douaniers de 25 % sur 200 milliards de biens chinois importés critiquée par de nombreux observateurs, les reproches adressés à Beijing sont largement partagés par la classe dirigeante américaine. Les espoirs des années d’engagement diplomatique, marqués par l’ouverture diplomatique de Kissinger et Nixon ou la fameuse formule de Bob Zoellick, Secrétaire d’État adjoint en 2005 de « l’actionnaire responsable », ont fait long feu. L’entrée du pays dans l’OMC est considérée comme un échec ; les réformes politiques espérées après l’ouverture économique ont cédé la place à un durcissement néo-autoritaire autour de Xi Jinping ; et le pays accroît sa pression militaire dans le Pacifique, contestant la souveraineté de ses voisins. 

Quelle est la stratégie ? Forcer Beijing à effectuer des concessions sur la propriété intellectuelle, l’accès aux entreprises américaines ou les subventions déguisées et aboutir à un « meilleur deal » ? Si l’objectif est de réduire le déficit commercial américain, antienne de Trump, un accord est envisageable. Ou s’agit-il, comme certains faucons autour de Trump le préconisent, de forcer un véritable « découplage » du système commercial international, marginalisant la Chine de l’ordre occidental ? Une telle ambition ne sera pas aisée ; la Chine est nettement plus intégrée à l’économie globale que ne l’était l’URSS. Selon la Banque mondiale, la proportion des échanges américains impliquant la Chine était de 14,2 % en 2016 contre 0,6 % avec l’URSS en 1985, 6,3 % pour l’Allemagne (contre 3 %), de 22 % pour le Japon (contre 0,9 %). Le gouvernement chinois est le premier créancier de l’État fédéral américain et possède plus de 1 000 milliards de dollars de bons du Trésor 1 : une arme que le gouvernement chinois s’est pour l’instant refusé à utiliser, preuve de l’interdépendance entre les deux pays. Cela n’empêche pas l’administration d’utiliser ses instruments de coercition économique pour contrer l’émergence de son rival. Concurrence commerciale, rivalité sécuritaire, l’économique et le politique sont intimement liés. Le Congrès annonce un renforcement des filtrages des investissements chinois aux États-Unis dans les domaines sensibles tandis qu’en septembre 2018, le Trésor américain annonce des sanctions contre l’armée chinoise en raison de l’acquisition de matériel militaire russe, une application audacieuse des sanctions extraterritoriales contre la Russie. L’arrestation au Canada en décembre 2018 de Meng Wanzhou, directrice financière et fille du fondateur de Huawei, géant chinois des télécoms, est une illustration spectaculaire des tensions à venir dans cette guerre froide 2.0. Accusée d’avoir contribué à couvrir le contournement de sanctions américaines contre l’Iran, Meng Wanzhou est sous le coup d’un mandat d’arrêt international et d’une demande d’extradition des États-Unis. L’affaire dépasse largement les termes du mandat d’arrêt. Officiellement entreprise privée, mais massivement soutenue par l’État chinois, Huawei, qui ambitionne d’émerger comme le leader mondial des réseaux 5G, est dans le viseur des autorités américaines depuis longtemps. Les services de renseignement américains, soupçonnant Huawei de vol de technologie, découragent leurs citoyens d’acheter des téléphones Huawei et les agences publiques ont interdiction d’utiliser les produits de l’entreprise. L’arrestation est interprétée en Chine comme une étape dans une politique d’endiguement des ambitions de Xi Jinping de faire de la Chine une superpuissance technologique. La 5G, qui permettra d’alimenter les réseaux de l’Internet des objets, des voitures sans chauffeur ou des médecins opérant à distance, est au cœur de l’initiative Made in China 2025 de Xi 1 : supplanter les entreprises étrangères dans les domaines de technologie avancée comme l’intelligence artificielle ou le big data. Ce n’est pas la première fois que la justice américaine s’intéresse aux entreprises chinoises : quelques mois plus tôt, un concurrent de Huawei, ZTE, avait écopé d’une amende d’un milliard de dollars pour avoir violé des sanctions américaines.

Extrait du livre de Benjamin  Haddad, "Le paradis perdu: L'Amérique de Trump et la fin des illusions européennes", publié aux éditions Grasset.  

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