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"El Reino" : un excellent film "citoyen"

Publié le 17 avril 2019
Rodrigo Sorogoyen a consacré son dernier film à la corruption dans le monde politique espagnol, et cela, sans tourner autour du pot. Un scénario "torché", du rythme, de l'image, un remarquable interprète. Bref: une grande réussite.
Dominique Poncet est chroniqueuse pour Culture-Tops. Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).
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Rodrigo Sorogoyen a consacré son dernier film à la corruption dans le monde politique espagnol, et cela, sans tourner autour du pot. Un scénario "torché", du rythme, de l'image, un remarquable interprète. Bref: une grande réussite.

CINEMA

El Reino

de Rodrigo Sorogoyen

Avec Antonio de la Torre, Monica Lõpez…

RECOMMANDATION

          EXCELLENT

THEME

Ça commence par une séquence rabelaisienne : des hommes de pouvoir ventripotents qui baffrent bruyamment, vulgairement et gaiement dans un restaurant de luxe espagnol. La fiesta ne va pas durer longtemps. A la télé, qui est restée allumée dans la salle, on annonce qu’un nouvel entrant au gouvernement s’apprête à jouer les « chevaliers blancs ».  Au centre de la table, Manuel López-Vidal, homme politique influent dans sa région, pâlit. Il est dans le viseur  du nouveau Monsieur Propre espagnol. Alors qu’il devait entrer à la direction nationale de son parti, il comprend qu’on a mis à jour son implication dans une sale affaire de corruption. En une seconde,  El Reino  bascule dans le thriller. Il va raconter comment un homme, en l’occurrence  le sus-nommé Manuel López-Vidal,  va tenter d’échapper à l’étau d’un engrenage infernal et comment, en fait, il va se corrompre de plus en plus, jusqu’à commettre l’irréparable, et, enfin, tomber.

POINTS FORTS

-Le sujet. Rodrigo Sorogoyen dit que c’est la répétition  des affaires de corruption dans son pays, qui l’a décidé à faire ce film.  Notamment celle du détournement de fonds du Parti populaire espagnol. Ce qu’il y a de formidable est qu’il ne prend pas de gants. Il dénonce frontalement, brutalement. Simplement, il fait passer la pilule en donnant à son film les allures d’une fiction.  Ici, un thriller tendu, électrique, implacable, autour des (més)aventures d’un  politicien véreux; et qui s’accélère, comme une course  folle, jusqu’à son point final.

-Un autre point fort de ce film est qu’il est raconté, de bout en bout, du point de vue de son "héros".  De ce fait, le spectateur se sent pris  avec ce dernier dans la nasse du piège dans lequel  il est tombé. Il se débat  et s’épuise avec lui,  mais  évidemment, sans jamais l’excuser, ni lui trouver des circonstances atténuantes. Au contraire. Plus ça va, pire est la répulsion qu’il inspire. C’est très fort.

-C’est un acteur fétiche en son pays, mais encore trop méconnu en France qui mène la danse de ce El Reino. Ce comédien s’appelle Antonio de la Torre. Ne mesurer qu’1m63  ne l’a jamais  empêché  d’être un génial interprète. Pour être un des Compañeros d’ Alvaro Brechner (encore à l’affiche sur nos écrans), il avait perdu 20 Kg . Il a repris un poids normal pour incarner, ici, avec une intensité spectaculaire, Manuel López-Vidal. Son interprétation vient d’ailleurs de lui valoir un Goya. C’est le deuxième de sa carrière.

POINTS FAIBLES

Peut-être  une  durée excessive  pour la première partie du film. Cette dernière aurait gagnée en intensité,  en efficacité, et sans doute en clarté, à être resserrée.

EN DEUX MOTS

Rodrigo Sorogoyen n’a que trente-sept ans et seulement quatre films à son actif dont, il y a deux ans, l’impressionnant  Que Dios nos perdone. Mais avec ce El Reino, qui dresse un portrait sans concession du monde politique espagnol, le voilà qui devient, la nouvelle star de la réalisation ibérique. Engouement amplement mérité. Ce créateur madrilène est un cinéaste courageux, qui a le sens du rythme et de l’image, sait « torcher » un scénario et choisir ses acteurs. C’est aussi un vrai citoyen, ce qui ne gâte rien. 

UN EXTRAIT

«La corruption politique en Espagne, et surtout la totale impunité de ses leaders depuis une dizaine d’années , nous a laissé ma coscénariste Isabel Peña et moi, d’abord perplexes , puis indignés, puis déprimés et enfin presque anesthésiés. C’est la répétition des affaires de corruption de ces dernières années qui nous a décidés à raconter cette histoire…Aucun film n’avait encore été fait sur la corruption espagnole d’aujourd’hui » ( Rodrigo Sorogoyen, réalisateur).

LE REALISATEUR

 Après avoir  étudié à l’Ecole de Cinéma et d’Audiovisuel de Madrid, section scénario,  Rodrigo Sorogoyen, né le 16 septembre 1981 à Madrid, commence à travailler très jeune comme scénariste pour des  séries du petit écran. A 25 ans, en 2008, il se lance dans la réalisation d’un long métrage. C’est 8 Citas, qui bénéficie d’un accueil chaleureux. En 2011, après avoir retravaillé comme scénariste  pour d’autres séries télévisées, il fonde avec trois associés Caballo films. En 2013, il réalise Stockholm. Ce film, qu’il a co-écrit  avec Isabel Peña  et qui a été financé grâce à des financements participatifs, est une des révélations de l’année. Il obtient de multiples récompenses, dont, en 2014, le Goya du meilleur espoir masculin. En 2016, le jeune cinéaste fait de nouveau  la Une des  rubriques de  cinéma avec Que Dios nos perdone. Ce thriller qui va mettre  le feu aux poudres de la critique  va être à son tour couronné de multiples prix, dont celui du meilleur scénario, au festival de San Sebastian.

Quatrième long métrage de ce réalisateur surdoué, El Reino arrive en France auréolé de sept Goyas.

A Madrid, Rodrigo Sorogoyen serait en train d’écrire son quatrième long. Il serait tiré de son court, Madre,  qui sorti en 2017, s’est retrouvé récompensé d’une cinquantaine  de prix, nationaux et internationaux. Les cinéphiles espagnols piaffent déjà.

ET AUSSI

-« Raoul Taburin » de Pierre Godeau- Avec Benoit Poelwoorde, Edouard Baer, etc…

Tiré d’un roman graphique de Sempé,  Raoul Taburin  raconte l’histoire d’un réparateur de vélos qui cache un secret  si lourd qu’il l’empêche de dormir : Il n’a jamais pu poser son derrière sur une selle sans, au bout de dix secondes, se casser la figure. Aussi honteux qu’embêtant, n’est-ce pas,  pour un « docteur » de petites reines ! Pourtant,  la vie s’écoule pour  lui tant bien que mal, jusqu’au jour où un ami photographe lui demande une photo, non pas posée, mais en action, sur sa bicyclette ! Forcément, patatras !

Dieu qu’il est joli ce film qui nous transporte dans l’univers si singulier, si désuet et si poétique du créateur du Petit Nicolas. L’argument a l’épaisseur d’une bulle de savon ? Qu’importe ! On a la joie de voir Benoit Poelwoorde se réinventer une fois de plus, impayable et irrésistible, dans son rôle de « cancre  en vélocipède». On a aussi le plaisir  de retrouver l’élégance amusée et fraternelle d’un Edouard Baer dont le charisme lui vaut d’être un des plus grands séducteurs français. Et puis, il y a, en filigrane, présente tout au long de ce film signé du jeune Pierre Godeau, cette France rêvée, intemporelle  et champêtre que Sempé continue de célébrer dans ses inimitables albums. Raoul Tabourin , le « feel good movie » du mois, selon une formule qui énerverait sans doute …son délicieux créateur.

Recommandation : excellent.

-« Liz et l’Oiseau bleu » de Naoko Yamada- Film d’animation.

Ecrite  d’une patte  aussi légère et précise que celle d’un passereau, mise en couleurs par des pinceaux  aussi tendres que délicats, rythmée par une bande son d’une beauté aussi envoûtante qu’irréelle,  voici  une histoire d’amitié magnifique entre deux jeunes musiciennes.

Jeune femme extravertie et populaire, Nozomi est  une talentueuse flûtiste.  Plus discrète et timide, Mizore, elle, joue du hautbois. Tout devrait les séparer, si Mizore n’admirait pas Nozomi en secret. La fin de l’année de leur dernière année de lycée approchant, Mizimore craint que  s’éloigne celle qu’elle aime tant. Mais voilà qu’elles vont devoir jouer en duo pour la compétition musicale de leur lycée. La musique qu’elles vont devoir apprendre s’intitule Liz et l’Oiseau bleu. Sa partition raconte comment une jeune femme, Liz, trouve un oiseau qui, en se transformant en humaine devient sa meilleure  amie, tout en conservant son désir de s’envoler ailleurs.  Nozomi et Mizimore vont y voir le reflet de leur propre histoire…

Si on aime tant ce film, c’est qu’il bouleverse à chaque instant, par sa beauté formelle, par  sa musique et par son propos, qui aborde tour à tour, avec une grande délicatesse et une rare subtilité , les questions d’identité, de différence et d’interrogations existentielles chez les adolescents. Ce petit  bijou  cinématographique est signé de la  grande réalisatrice japonaise Naoko Yamada, celle, entre autres du sublime Silent Voice.

Recommandation : excellent.

-« Monsieur Link » de Chris Butler- film d’animation. Avec les voix de Thierry Lhermitte et Eric Judor.

Monsieur Link est une créature surprenante. Si ses deux mètres quarante, ses trois cent kilos et son pelage de poils roux, lui donnent les allures d’un yéti préhistorique, en revanche son intelligence, d’une vivacité  incroyable, évoque celle des surdoués. Cela pour dire que, ni vraiment homme ni vraiment animal, Monsieur Link se sent bien seul dans son monde. Tout va changer le jour où il va croiser Sir Lionel Frost, un explorateur un peu illuminé, qui s’obstine depuis toujours, malgré les quolibets de ses confrères, à chercher de nouveaux monstres…Monsieur Link et Sir Lionel Frost  vont faire la paire et se lancer dans un périple trépidant à la recherche d’autres improbables yétis.

Sept ans après ParaNorman, Christ Butler revient sur les écrans. Non seulement son nouveau long métrage sort, graphiquement, des  habituels films d’animation, mais,  sous la drôlerie de ses aventures, il aborde, mine de rien, le thème de l’acceptation des autres. Pour les grands, comme pour les petits, ce Monsieur Link est…au poil !

Recommandation : excellent.

-« Première campagne » de Audrey Gordon- Documentaire

Dernière arrivée au service politique de France 2, Astrid Mezmorian se voit confier une tâche dont  personne ne veut : suivre  la campagne électorale du plus jeune candidat à l’élection présidentielle, un (presque) inconnu nommé Emmanuel  Macron, sur lequel, à l’époque, personne ne miserait  un euro ! Pour la jeune journaliste, qui n’a encore jamais pratiqué ce genre de marathon, c’est un baptême du feu ! Une cinéaste de ses amies décide de la suivre dans ses pérégrinations… Cela donne ce documentaire, qui est une plongée exceptionnelle dans les coulisses du travail des  journalistes en charge des campagnes présidentielles. Il est d’autant plus passionnant et agréable à suivre que  son héroïne de journaliste fait son travail avec grâce, passion, distanciation, intelligence et humour.  En bonus  de ce Première campagne, des petites séquences hilarantes sur le candidat et/ou son équipe.

Recommandation : bon

-« Menocchio » d’Alberto Fasulo- Avec Marcello Martini, Maurizio Fanin…

Italie, Fin du XVI° siècle. Menocchio, un menuisier têtu et lettré,  d’un petit village du Frioul, est accusé d‘hérésie pour avoir défendu ses idéaux de pauvreté et d’amour. Jeté dans un cul-de-basse-fosse, menacé de passer à la Question, il va continuer à soutenir mordicus que  l’enrichissement de l’Eglise catholique n’a sûrement jamais été  prôné par Dieu. Jusqu’au jour où…

Tirée d’une histoire vraie, ce film d’époque qui fascine, tant par sa force picturale que par son austérité,  repose une question universelle : cela vaut-il le coup de   mourir pour ses idées ? A question courte, vastes débats et réponses multiples.  Porté par des acteurs non professionnels, tous formidables d’intensité, ce Menocchio est passionnant – il offre plusieurs degrés de lecture-, et est  formellement magnifique.

Recommandation : bon

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