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© Mark Schiefelbein / POOL / AFP
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La stratégie et le double visage de Xi Jinping à l'égard de sa propre population et envers l'Occident

Publié le 23 mars 2019
Sophie Boisseau du Rocher et Emmanuel Dubois de Prisque ont publié "La Chine e(s)t le monde, essai sur la sino-mondialisation" aux éditions Odile Jacob. Ce livre dévoile la stratégie du président Xi Jinping et du Parti communiste chinois pour placer la Chine au centre des flux mondiaux. Pékin modifie à son avantage un système international largement dessiné par l’Occident. Extrait 1/2.
Sophie Boisseau du Rocher est docteur en sciences politiques, chercheure associée au Centre asie IFRI. Elle travaille sur les questions politiques et géostratégiques en Asie du Sud-Est.
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Emmanuel Dubois de Prisque est chercheur associé à l'Institut Thomas More et co-rédacteur en chef de la revue Monde chinois nouvelle Asie. 
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Sophie Boisseau du Rocher et Emmanuel Dubois de Prisque ont publié "La Chine e(s)t le monde, essai sur la sino-mondialisation" aux éditions Odile Jacob. Ce livre dévoile la stratégie du président Xi Jinping et du Parti communiste chinois pour placer la Chine au centre des flux mondiaux. Pékin modifie à son avantage un système international largement dessiné par l’Occident. Extrait 1/2.

Pour défendre le Parti et permettre à la renaissance chinoise de s’exprimer pleinement, Xi utilise tous les instruments à sa disposition et ne s’embarrasse pas de ce qui peut apparaître comme contradictoire. Parce qu’il a besoin du monde, il adresse à des partenaires extérieurs dubitatifs un discours inclusif, amène et ouvert quand le message à l’attention du public intérieur ne tolère aucune interprétation déviationniste.

 Cette stratégie de Janus est parfaitement illustrée par deux discours prononcés à quelques mois d’écart. D’abord, le discours de Davos de janvier 2017. Ce discours et sa réception forment ensemble un jalon dans la montée en puissance chinoise au moment où Donald Trump entre en fonction et annonce qu’il ne tardera pas à mettre son programme en œuvre. Parfaitement en phase avec « l’esprit de Davos », tribune d’échanges qui met en exergue ce qui unit plutôt que ce qui sépare, le discours de Xi est le signe de la nouvelle stature internationale que revendique la Chine. Le ton assuré, la vision déployée, la tournure volontairement consensuelle avaient tout pour plaire aux acteurs économiques et financiers qui voient en la Chine un vaste marché et champ d’opportunités : « Promouvoir avec détermination la globalisation de l’économie, emmener vers une bonne globalisation économique, créer un nouveau modèle de croissance, de coopération, d’administration et de développement mondiaux. » En démontrant que la Chine était prête à entrer dans la « nouvelle ère » annoncée, « respectueuse et équilibrée », Xi a parfaitement compris ce que les milieux d’affaires et une partie de la presse européenne, tout à leur détestation de Donald Trump, avaient envie d’entendre. Mais promettre n’est pas s’engager. 

On aurait d’ailleurs eu intérêt à mieux saisir le contraste entre le Xi Jinping charmeur de Davos et le Xi Jinping austère du 31 octobre 2017. Quelques jours après leur désignation à l’issue du XIXe Congrès, il convoie avec solennité les sept membres nouvellement nommés du Comité permanent du Bureau politique – la plus haute instance du Parti au  complet – jusqu’à Shanghai pour commémorer la création du Parti en ce lieu, quatre-vingt-seize ans plus tôt, en 1921. Au cours d’une cérémonie dirigée par Xi Jinping, les hauts dirigeants, le poing dressé, jurent de servir le Parti et de garder ses secrets. Non loin de là, ils visitent le « bateau rouge », où se rassembla pour son premier congrès la tête d’un parti alors groupusculaire, après avoir été chassé de la concession française de Shanghai où il s’était d’abord réuni. Xi exalte « l’esprit du bateau rouge », c’est-à-dire la vertu originelle de ces révolutionnaires qui se sont mis au « service du peuple ». Le groupe se rend ensuite au « mémorial révolutionnaire du lac du sud de Jiaxing ». Il s’agit d’un de ces musées tout entiers à la gloire du Parti qui se multiplient aujourd’hui dans le pays et dont l’objet est de rappeler à la population l’horreur des souffrances qu’elle subissait sous les jougs conjugués du féodalisme et de l’impérialisme avant 1949. Habituellement peu expressif, Xi Jinping se laisse aller à manifester les sentiments qu’il éprouve devant le spectacle des malheurs du peuple chinois : « Que d’humiliations ! Que de honte ! À cette époque, la Chine était un mouton gras attendant le sacrifice ». 

Ce déplacement à Shanghai du Comité permanent au complet n’a aucun objectif politique concret : il est purement symbolique. Ce serait cependant un contresens que d’en conclure à son insignifiance. Bien au contraire, c’est cet aspect purement symbolique qui en manifeste l’importance. Et s’il n’a fait l’objet d’aucun compte rendu dans la presse chinoise en langue étrangère, il a été longuement commenté par l’agence de presse officielle chinoise. 

Le régime chinois cultive depuis longtemps un double discours, le discours « vers l’intérieur » (对内, Duìnèi), à l’égard de sa propre population, et le discours « vers l’extérieur » (对外, Duìwài), à destination de l’étranger. À l’égard de sa propre population, Pékin n’hésite pas à défendre la fierté patriotique visant à mobiliser chacun dans un projet unificateur de « renaissance » de la « race » ou de la nation chinoise. Le contraste est parfait entre la Chine qui cultive « l’esprit du bateau rouge » inspiré par le marxisme-léninisme des origines nourri d’une vision conflictuelle de l’histoire humaine et la Chine qui se rallie à « l’esprit de Davos », gommant les divergences et les conflits pour mettre en avant une vision libérale de l’histoire humaine en marche vers une « communauté de destin ». Plus qu’un contraste, une contradiction saisissante.

Oublier l’Amérique : le rêve chinois de Xi Jinping

Le 2 octobre 2012, quelques semaines avant l’arrivée à la tête du Parti de Xi Jinping, l’éditorialiste du New York Times, Thomas Friedman, publie un article qui fait grand bruit en Chine : « China needs its own dream ». Dans cet éditorial, Friedman estimait que la Chine devait faire en sorte de ne pas suivre les traces d’une Amérique hyperconsommatrice, hyperpolluante et nocive pour l’environnement : la planète ne pouvait pas se le permettre. Il fallait que la Chine invente sa propre voie, insistait-il, entre ses valeurs traditionnelles et sa réalité moderne. Si la Chine se rapprochait du « rêve américain », alors, concluait Friedman, « on aurait besoin d’une autre planète ». 

La surprise est que cette proposition ait pu trouver un écho aussi puissant dans la presse chinoise. Les médias officiels, qui éprouvent de la sympathie pour Thomas Friedman – un auteur qui, tout en incarnant un point de vue très américain, considère le bilan du Parti comme globalement positif –, reprennent en effet rapidement son idée de « rêve chinois », et le débattent avec une ardeur non feinte, arguments écologiques à l’appui. Mais cette dimension, si elle n’est pas absente des débats, devient de plus en plus périphérique. On se concentre sur la conclusion de l’article : Xi a besoin d’un PCC fort dont le contrôle sera toléré si la croissance est au rendez-vous ; une croissance qui devra impérativement prendre en compte les inégalités et déséquilibres écologiques. « Une prospérité durable » serait un nouveau « rêve chinois». 

Le concept triomphera lorsqu’il sera repris par Xi dans un de ses premiers discours, à l’occasion d’une exposition sur « La voie vers le renouveau » : « parvenir au grand renouveau de la nation chinoise constitue le plus grand rêve des temps modernes pour le pays », selon le président. Ce sera alors un déferlement d’articles et d’analyses tous plus lyriques les uns que les autres, au point que « le rêve chinois » deviendra le slogan central du premier mandat. L’origine doublement américaine du slogan, dans son inspiration immédiate en la personne de Friedman, et dans son inspiration plus profonde liée à ce que « le rêve américain » représente aujourd’hui pour la Chine, sera rapidement occultée. Quelques années plus tôt, Liu Mingfu, auteur d’un ouvrage précisément intitulé Le Rêve chinois, avait été très clair : dépasser les États-Unis économiquement, puis militairement et, enfin, au plan des valeurs car « ce seront les valeurs chinoises qui domineront le monde ». La capacité de transformation des idées (des autres) est réelle. Pour rendre le concept du « rêve chinois » plus chinois encore, Xi s’inspire directement de Deng Xiaoping. « Le rêve chinois, annonce-t-il devant le Congrès, c’est le renouveau de la nation et l’ambition de faire de la Chine un pays socialiste moderne, puissant, démocratique et harmonieux. » La vraie différence est que Xi donne à ce renouveau une connotation idéologique forte – et revendiquée comme telle : puisqu’il y va de la fierté nationale et de la réussite collective à « une période stratégique aux perspectives rayonnantes et aux défis très sérieux » (selon le discours de Xi lors du XIXe Congrès), la mise en œuvre du rêve justifie, précisément, et le renforcement de l’autorité du parti, et la confiance loyale que lui accorde le peuple. Il s’agit, pour le centième anniversaire de la fondation du PCC (2021), de célébrer la paix harmonieuse et la prospérité de la nation, et par là même rappeler l’action bienfaisante du PCC et les qualités visionnaires de son chef. 

Le rêve chinois se décline sur tous les terrains : une Chine forte sur le plan économique, puissante sur le plan militaire, stable sur le plan politique, harmonieuse sur le terrain social, attractive sur le plan culturel et responsable sur le plan diplomatique. Bref, une Chine formidablement utile à la paix  mondiale, nécessairement bénéfique, une « belle Chine » (美丽中国, měili zhōngguÓ). 

Synthèse idéalisée de tout ce que la Chine a réussi et présente de meilleur, le rêve chinois entre donc en résonance avec un inconscient collectif qui appelle de ses vœux la grande renaissance nationale, tout aussi idéalisée que floue. Formidable catalyseur pour mobiliser les énergies individuelles dans un projet de puissance assumé.

Extrait du livre de Sophie Boisseau du Rocher et Emmanuel Dubois de Prisque, "La Chine e(s)t le monde, essai sur la sino-mondialisation", publié aux éditions Odile Jacob. 

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Olivier62
- 23/03/2019 - 19:47
Le culot du PCC.
Quand les dirigeants du PCC parlent « des souffrances qu’elle subissait sous les jougs conjugués du féodalisme et de l’impérialisme avant 1949 » ils oublient les ravages provoqués par le grand bond en avant, la révolution culturelle et la guerre civile qu'ils ont mené pendant 20 ans avant d'arriver au pouvoir ! Que serait aujourd'hui la Chine si l'occident ne lui avait pas transmis sa technologie, ses capitaux, ne lui avait ouvert ses marchés ? pas grand'chose en vérité. Maintenant nous nous trouvons face à un « monstre » que nous avons nous mêmes créé, et qui va devenir de plus en plus arrogant.