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Théâtre : Bérénice-Fragments, si vous n'êtes pas allergique à l'ultra-féminisme...

Publié le 19 février 2019
Rodolphe de Saint Hilaire est chroniqueur pour Culture-Tops.Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).
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THEATRE

BERENICE-FRAGMENTS

de Jean Racine

Mise en scène : Laurence Février

Avec Laurence Février, Véronique Gallet, Catherine Le Hénan

INFORMATIONS

La Cartoucherie de Vincennes. - Théâtre de l'Epée de Bois

Route du Champ de Manœuvre - 75012 Paris

www.epeedebois.com   

Tel. 01 48 08 39 74

Les lundis, mardis, mercredis à 20h30

Jusqu'au 27 février 

RECOMMANDATION : BON

THEME

Antiochus, premier lieutenant de Titus , aime Bérénice, reine de Judée, qui aime Titus, empereur de Rome, conquérant et pacifiant les terres de l'empire au Moyen Orient,  qui aime la reine des juifs. Il va cependant la répudier pour raison d'Etat. Le Sénat, nationaliste, ne lui pardonnerait pas sa mésalliance. Le peuple, xénophobe, non plus. Plus exactement, Titus va demander à la reine, par l'entremise justement du loyal Antiochus, de renoncer à son amour partagé.

L'âme de Bérénice, sa passion , son sacrifice, sa chute, les tourments de Titus et son sens politique, le désespoir d'Antiochus qui le mène sur les rives d'une fin funeste, tous les ingrédients de la pièce en V actes de Jean Racine sont ainsi fidèlement condensés dans ces "Fragments" d'un acte et 1h 20 minutes exactement. Fidèlement ? Oui, dans les principes chers au grand Racine : sobriété des effets et des transports amoureux, dépouillement à l'extrême des décors et de la mise en scène, grandeur d'âme et sens du devoir du souverain ( Louis XIV avait bien apprécié...)

Alors, quoi de neuf avec ces "Fragments" hormis ce "traitement" de texte réduit assez bien réussi (accessibles, limpides, rythmés, musicaux. les vers raciniens "crèvent" la scène littéralement) ? - Les deux partis-pris de Laurence Février,  metteure en scène, qui interprète Bérénice également :             

a) Une originalité dans l'interprétation : les 3 acteurs sont tous des femmes, d'Antiochus à Titus ... et Bérénice bien évidemment. L. Février explique : "Les rapports entre les personnages ne sont pas fondés sur le désir ou la sexualité mais sur des rapports d'aliénation que génère la passion".              

b) Un fil rouge qui "métaphorise" un message subliminal : un très long et beau manteau pourpre et damassé, sera endossé tour à tour par chacun des protagonistes, de fines lanières de cuir viendront enserrer bras et poignets de l'infortunée Bérénice et la rendre "prisonnière " du manteau-camisole.

POINTS FORTS

- Très belle interprétation du rôle de Titus, majestueux, déterminé, impérial mais humain, par Catherine Le Hénan                                                             

- Une mise en scène hyper sobre mettant en valeur un vaste palais, pièce unique, espace clos, où l'on passe er repasse devant et derrière quelques arcades. Seule une chaise vide... trône, on entend la mer, on devine les bateaux prêts à voguer vers Rome; au fond, un espace de déambulation où s'expriment les voix intérieures des confidents.

- Noblesse et force des alexandrins de Racine qui n'ont pas pris une ride. Les mots emplissent le vide, lui donne un sens, créent cet espace de tragédie élégiaque, ce temple du langage où "les héros ne meurent jamais parce qu' ils parlent".

POINTS FAIBLES

- Si nous sommes charmés par l'esthétique du verbe, rendons à Racine ce qui lui appartient, nous ne sommes pas transportés d'émotion par ces "Fragments" de Bérénice tant la rigueur de la mise en scène et la froideur de l'interprétation s'imposent.                                                                                                 

- En particulier, la passion amoureuse pour Bérénice censée animer Titus reste assez mystérieuse. L'un semble pressé de rentrer à Rome pour récolter honneurs et récompenses et l'autre ne joue guère de ses attraits ;       

- Il est décidément difficile de produire à la fois une mise en scène sobre, "corsetée" et somme toute élégante et d'exprimer, soi-même, sur scène les sentiments violents et sauvages d'une femme abandonnée, toute Reine soit-elle.                                                                                                                                 

En réalité, FRAGMENTS reste une parodie de la BERENICE originelle tant il est vrai d'ailleurs que la metteure en scène, disons le maintenant, nous présente au tout début 3 actrices, répétant le texte de Racine, 3 officiantes s'apprêtant à entrer en scène pour nous faire revivre l'amour-passion qui peut embraser hommes ou femmes, sans condition, et les mots qui l'expriment. Une cérémonie, en quelque sorte.

EN DEUX MOTS

Plus racinienne que Racine lui même, cette Bérénice là se veut ultra féministe dans des sentiments non " genrés ", où s'exprime, d'une seule voix, "une passion inquiète et agitée", selon les mots de Madame de Sévigné. Cette mise en avant d'une "nature biologique commune" allant jusqu'au parti-pris d'une interprétation asexuée nuit, de notre point de vue, à la vraisemblance psychologique sinon à la vérité "historique" des situations.

L'AUTEUR

Jean Racine, né en décembre 1639, décédé en 1699, le dramaturge classique français par excellence, est plus que l'auteur brillant et prolifique marquant sans doute à tout jamais des générations d'étudiants et d'amoureux des lettres françaises . C'est aussi le symbole de l'ascension sociale, le grand initiateur du "métier des lettres"; véritable hagiographe du roi Louis XIV, alors au sommet de sa gloire (Alexandre le Grand lança sa carrière), favori zélé de Madame de Maintenon (L'Histoire de Port Royal a été écrite pour elle, dans les dernières années de cette "carrière"), il entra à l'Académie Française à 33 ans !

Rappelons simplement ses chefs d'œuvre, marques de son génie créateur totalement novateur en cette fin 17e : Andromaque, Britannicus, Bérénice, Bajazet, Phèdre... sans oublier Les Plaideurs et son inoubliable "Tout Picard que j'étais,  j'étais un bon apôtre, et je faisais claquer mon fouet tout comme un autre".  A l'opposé de son vieux rival Corneille - son "Tite et Bérénice" en témoigne à point nommé - Racine rejette l'héroïsme baroque alors en cour pour imposer son ADN : tristesse majestueuse, noblesse des sentiments et mise en scène des "états d'âme", sans qu'une goutte de sang ne soit versée.   Ainsi, Bérénice voit-elle triompher, et c'est rare chez Racine, la raison d'Etat sur l'amour-passion.

Bien sûr nul n'est parfait. Pour la petite histoire, Racine fut critiqué, voire vilipendé, en cette époque rigide et puritaine. Ce n'est pas tant ses amours avec Mlle du Parc (débauchée de la troupe de Molière) qui défrayèrent la chronique que son opportunisme qui subirent l'opprobre : Jean Racine devenait auteur "mondain" tout en bénéficiant d'un revenu ecclésiastique (par protection) ; on l'accusait en quelque sorte de servir à la fois "Dieu et le Diable".

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