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Mauvaise excuse

La mondialisation, coupable (un peu trop) idéal des crises de nos sociétés

Publié le 17 février 2019
La mondialisation commerciale ne doit pas se voir attribuer les problèmes imputables à la dérégulation financière : les maux d’aujourd’hui sont aussi une conséquence de la crise de 2008 qui met en cause la finance, pas le commerce, plus victime que responsable.
Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de...
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Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de...
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La mondialisation commerciale ne doit pas se voir attribuer les problèmes imputables à la dérégulation financière : les maux d’aujourd’hui sont aussi une conséquence de la crise de 2008 qui met en cause la finance, pas le commerce, plus victime que responsable.

Atlantico : Vous publiez "Mondialisation à la dérive. Europe sans boussole" en plein cœur d'une période qui tend à voir la mondialisation comme une source importante du mal qui ronge les démocraties occidentales. Comment faire la part des choses sur cette question ? 

Jean-Marc Siroën : C’est même pour certains la source de tous les maux ! Quelques économistes en oublient même leur rigueur scientifique en accompagnent leurs chiffres spectaculaires de commentaires qui ne mettent en cause que la seule mondialisation sans prendre le soin de le démontrer. De quelle mondialisation parle-t-on d’ailleurs ? Du phénomène général qui touche les biens, les services, les capitaux, les hommes et aussi la culture, les normes, le droit… ? La liste peut être longue 

Mon livre traite clairement de la mondialisation commerciale, celle qui s’est accélérée dans les années 1990 avec la libéralisation des pays en développement auparavant fermés aux échanges. Les effets indésirables sont connus et théorisés depuis longtemps : augmentation des inégalités au détriment des travailleurs les moins qualifiés ou des secteurs et des territoires les plus exposés à la concurrence internationale. De fait, la main d’œuvre bon marché de l’étranger se substitue à la main d’œuvre locale plus cher. Ces effets pèsent sur l’emploi et les salaires. Le fait qu’à l’intérieur des pays, une part de la population perde à la mondialisation commerciale a moins été contesté que négligé. On a cru que les gagnants compenseraient les perdants. Mais il n’existe pas de mécanisme spontané et, d’ailleurs, en même temps que se développait la mondialisation, l’état providence et le principe même de transferts, étaient remis en cause.

Mais rappeler ces effets « indésirables » ne doit pas limiter leur responsabilité à la seule mondialisation commerciale. Les années de mondialisation sont aussi des années d’innovations technologiques. On ne compte plus les firmes monstres qui n’existaient pas il y a trente ans. Or cette accélération exerce le même type d’ « effets indésirables » que la mondialisation commerciale, avec une ampleur sans doute bien plus forte encore : déqualification, repolarisation d’activités, déclin de certains métiers, relégation d’une partie de la population. Il existe sans doute un lien avec la mondialisation mais indirect et avec une double causalité. Si la mondialisation favorise l’innovation, l’innovation accélère aussi la mondialisation.

On ne doit pas non plus attribuer à la mondialisation commerciale des effets qui seraient imputables à la dérégulation financière. Les maux d’aujourd’hui sont aussi une conséquence de la crise de 2008 qui met en cause la finance, pas le commerce, en l’occurrence plus victime que responsable. Contrairement à ce qu’on peut entendre parfois, ce n’est pas non plus la mondialisation commerciale qui explique la montée de cette forme particulière d’inégalité qui concentre la richesse et le revenu sur les 1% de la population mondiale la plus favorisée.

Autre remarque : pendant la période d’accélération des échanges avec les pays émergents et la Chine, de la fin des années 1990 jusqu’à 2008, les pays industriels ont connu une accélération des créations d’emploi et bénéficié de la quasi-éradication du chômage. Car si la concurrence des pays émergents détruit des emplois, elle en crée aussi puisque leur croissance « tire » nos exportations. Certes, il ne s’agit du même type d’emplois et la croissance chinoise a davantage profité à l’Allemagne qu’à la France. Mais cela pose la question de l’insertion française dans la mondialisation. En contrepartie, d’ailleurs le ralentissement de la croissance chinois serait plus néfaste à l’Allemagne qu’à la France.

Dans un article publié en 2018, le Prix Nobel Paul Krugman pointait les erreurs commises dans le courant des années 90, avec une sous estimation de la rapidité de la croissance de la mondialisation, comme une cause des déséquilibres actuels. Partagez vous cette approche ? 

Les erreurs qu’évoquent Krugman sont d’abord les siennes, pas celles de tous les économistes, loin de là. Même au début des années 1990, alors les exportations chinoises étaient encore balbutiantes, des économistes comme Wood, Leamer ou Feenstra mettaient en évidence des effets « indésirables » non négligeables sur l’emploi ou les salaires. Leurs résultats étaient alors contestés par Krugman qui considérait que l’influence de l’ouverture commerciale n’avait été que négligeable. Il est d’ailleurs assez étonnant de constater qu’un quart de siècle plus tard, les travaux très influents de Autor, Dorn et Hanson, d’ailleurs cités par Krugman, n’arrivent pas à des chiffres très différents de ceux avancés dans les années 1990…

Ce n’est donc pas les économistes qui ont sous-estimé la rapidité de la croissance du commerce, mais Krugman qui, comme il reconnait d’ailleurs, s’est trompé de modèle en privilégiant celui qui suppose une très grande mobilité du travail et des capitaux au détriment de modèles qui insistent au contraire sur leur « spécificité » c'est-à-dire leur immobilité. Dans les faits, l’ouvrier de Détroit licencié de General Motors n’ira pas si facilement se faire embaucher dans la Silicon Valley et que dire de la conversion du sidérurgiste lorrain dans l’aéronautique toulousaine. Or c’est justement dans cette très faible mobilité que repose les difficultés actuelles. L’analyse froide de la balance entre les emplois perdus et les emplois gagnés ne nous dit pas grand-chose sur le malaise social qui limite la mobilité. Même si, ce qui est sans doute le cas, la mondialisation a créé plus d’emplois qu’elle en a détruit, ce ne sont pas les mêmes et c’est ce qui pose des problèmes.

Ne nous berçons d’ailleurs pas d’illusions. Il est frappant de constater aujourd’hui que le discours sur la transition écologique, évidemment nécessaire par ailleurs, reprend les mêmes arguments qui dans les années 1990 voulaient nous rassurer sur les effets de la mondialisation : certes des emplois seront perdus mais d’autres plus nombreux encore seront gagnés et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Hélas, non. Le chaudronnier de Fessenheim n’ira pas si facilement que cela poser des éoliennes sur les côtes bretonnes. Mieux vaut en être conscient pour mieux s’y préparer.

Dans quelle mesure les Etats peuvent-ils corriger les effets négatifs de la mondialisation sans renier le libre échange ? 

Les mesures à prendre sont assez bien connues et même parfois répétitives : encourager la mobilité, aider à la reconversion, soutenir la formation professionnelle, adapter les programmes et l’orientation à l’école, sortir par le haut en améliorant la qualification, etc. On doit pourtant se demander pourquoi les programmes ne se sont pas davantage développés ou n’ont pas donné les résultats attendus. Il a certainement manqué de vision, de suivi, de prise de responsabilité ou de cohérence. On peut regretter l’absence de politiques structurelles affichant mieux les grands choix industriels et les priorités. La politique commerciale a certes permis de protéger quelques secteurs, mais souvent en déclin. Et même lorsque l’Europe a protégé des secteurs d’avenir, comme les panneaux solaires, le sursis n’a même pas permis de développer une industrie compétitive qui aurait pu s’implanter dans les territoires délaissés.

En effet, aussi bien les recherches que les mouvements sociaux récents ont montré les effets de la mondialisation et des mutations technologiques sur certains territoires laissés à l’abandon. Or, si on laisse de côté l’illusion de la mobilité, ce sont eux, autant que les personnes, qui doivent être reconvertis. Dans cette mission, les politiques publiques qui ont trop souvent visé les grands groupes, doivent s’orienter vers les petites et moyennes entreprises et les firmes de taille intermédiaire en favorisant leur développement sur place. C’est possible en jouant notamment sur la fiscalité ou les infrastructures.

Quelles seraient les pertes consécutives à un retour d'une certaine forme de protectionnisme ? 

Tout changement de système crée des irréversibilités en ce sens qu’il peut être très coûteux de revenir en arrière. Peut-être que la libéralisation des échanges est allé trop vite et trop loin, mais la remettre en cause ne nous ferait pas pour autant revenir à la situation antérieure, du moins pas sans coûts exorbitants. En effet, une des particularités de la mondialisation a été d’éclater les processus de production et de disperser dans le monde entier les différentes phases d’activité. Il s’est formé des réseaux complexes qui peuvent certes être démantelés, mais pas sans dommages : augmentation des coûts, baisse de la qualité des composants, délais allongés, etc. Elle ferait des gagnants, très relatifs d’ailleurs, les travailleurs ou les capitalistes du secteur importateur, mais des perdants dans le secteur exportateur. J’imagine mal, d’ailleurs, les anciens pays industriels rouvrir leurs mines, leurs usines sidérurgiques ou leurs usines textiles même si Trump nourrit parfois ce fantasme. Qui investirait dans ces secteurs ? Où irait-on chercher les travailleurs compétents ? Qui accepterait de payer le surcoût ? On voit bien aujourd’hui que dès qu’une mesure protectionniste est prise, les aspects contreproductifs de la mesure apparaissent rapidement. On peut certes, comme aux Etats-Unis, taxer les importations d’acier (on l’a d’ailleurs fait aussi en Europe) mais au détriment des constructeurs automobiles et des constructeurs de machine à laver qui doivent alors être compensés par… des mesures protectionnistes.

S’il est sans doute souhaitable de faire une pause dans la libéralisation des échanges pour prendre le temps de panser les plaies et revoir les règles du commerce international, un protectionnisme de principe ajouterait de nouveaux problèmes et n’en résoudrait aucun.

Jean-Marc Siroën, "Mondialisation à la dérive. Europe sans boussole"   

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