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Gilets jaunes : ce qu’Emmanuel Macron et le gouvernement ne semblent pas comprendre sur les raisons pour lesquelles ils déchaînent autant de rage chez certains

Publié le 08 janvier 2019
En réponse au mouvement des Gilets jaunes, l’exécutif a annoncé la poursuite des réformes préalablement envisagées, mais dans une version accentuée, comme l'avait indiqué Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, en déclarant : "Nous devons aller plus loin dans le changement, être plus radicaux dans nos méthodes".
Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.
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Christophe Bouillaud
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Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.
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En réponse au mouvement des Gilets jaunes, l’exécutif a annoncé la poursuite des réformes préalablement envisagées, mais dans une version accentuée, comme l'avait indiqué Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, en déclarant : "Nous devons aller plus loin dans le changement, être plus radicaux dans nos méthodes".

Atlantico : En quoi cette attitude attise-t-elle le feu de la protestation, face à un gouvernement qui est perçu comme non compétent (en octobre, 69% des Français jugeaient la politique économique comme mauvaise) et impuissant à agir (ce qui s'observe par la volonté des Gilets jaunes de "reprendre le contrôle") ? 


Christophe Bouillaud : Il attise en effet le feu de l’indignation populaire, sans doute en plus largement « à l’insu de son plein gré ». En effet, au bout d’un an et demi d’action gouvernementale et de deux budgets de l’Etat et de la Sécurité sociale votés  (2018 et 2019), la plupart de nos concitoyens se croient en droit de juger l’orientation générale de ce gouvernement. Au-delà des symboles comme la suppression de l’ISF (remplacé d’ailleurs partiellement par une IFI), il ne fait guère de doute désormais pour la plupart des électeurs que la révolution « macroniste » consiste, non pas à rompre avec les évolutions incrémentales des politiques publiques françaises vers le néo-libéralisme et la bureaucratisation à outrance, mais à aller encore plus vite et plus fort dans cette même direction. La révolution promise par Macron n’était pas un demi-tour, mais une accélération du pas. A moins de vouloir être sourd et aveugle, et à ne s’intéresser qu’aux marges de ce mouvement, les revendications centrales des Gilets jaunes consistent en effet en une protestation à l’encontre de ce tournant néo-libéral des politiques publiques et de leurs conséquences. Ce n’est tout de même pas un hasard si le mouvement est particulièrement fort dans toute cette France, rurale, périurbaine et urbaine, qui ne se sent pas en droit de se dire « gagnante » de la mondialisation. Le soutien exprimé dans le récent sondage Odoxa pour le mouvement des Gilets jaunes progresse à mesure que le revenu déclaré du sondé descend, et inversement. C’est le gros de la France populaire qui soutient le mouvement des Gilets jaunes. 
C’est donc assez consternant de voir que le gouvernement par la voix de son porte-parole entend bien en rajouter rapidement une couche. En évoquant les « réformes », le « changement », et en faisant allusion peut-être à encore plus de changements législatifs par voie d’ordonnances – parce que je ne vois que cela pour être plus radical dans ses méthodes -, le gouvernement ne semble pas se rendre compte que le pays profond se trouve justement fatigué, éreinté, exaspéré par ces mêmes réformes. En décembre, sous le coup de la crainte de l’émeute, le gouvernement avait semblé céder. Il se met maintenant à aller à contresens de la protestation populaire en soulignant qu’il veut continuer à toute vitesse dans une direction qui ne correspond visiblement pas à l’assentiment de la majorité de la population. C’est d’autant plus troublant que le porte-parole du gouvernement, Benjamin Grivaux, a rappelé lui-même lundi matin sur France-Inter que près de 50% des Français avaient voté au premier tour de la présidentielle de 2017 pour les candidats des partis hostiles à la ligne qu’il entend suivre et accentuer, et en faisant en plus le lien avec les Gilets jaunes, tous renvoyés de fait à ces électorats non-LREM. C’est presque dire aux Français : nous savons que vous êtes une majorité à ne pas être d’accord avec nous, à être prêt à voter pour le RN, DLF, la FI, etc., mais nous avons les très bonnes solutions pour tous vos problèmes et nous allons les mettre en œuvre dare-dare. Cela n’est pas très respectueux du minimum de décence qui est attendu dans une démocratie représentative. Sauf à aller jusqu’au bout du raisonnement, en soulignant que, bien que minoritaire, LREM veut aller contre une majorité de la population, jusqu’au bout de ses idées qui sauveront la France… 

N'est-on pas également dans une situation paradoxale où le gouvernement voit son autorité contestée alors que la demande d'ordre est élevée dans le pays (selon un sondage Ifop pour Atlantico), marquant un réel rejet de la politique du gouvernement, et non un rejet d'autorité en général ?


Bien sûr, il ne faut pas confondre les deux aspects. Les Français ne sont pas devenus anarchistes en quelques semaines. Selon d’autres sondages, cela serait même plutôt le contraire. Le doute exprimé envers la démocratie représentative commence à laisser place à l’idée d’autres régimes. Ainsi la demande d’un «Référendum d’initiative citoyenne » et le refus des Gilets jaunes de toute forme de représentation stable traduisent une volonté de démocratie directe. Mais la plupart de nos concitoyens acceptent en réalité d’être dirigés, mais ils n’acceptent pas la direction prise. C’est une attitude très classique en fait  dans la cadre de la théorie de la démocratie représentative : tout le monde accepte globalement les décisions des chefs que l’on s’est librement donnés par l’élection tant que ces mêmes chefs vont dans la direction que l’on croit souhaitable. 
C’est bien pour cela d’ailleurs, comme dirait Monsieur de la Palisse, qu’il existe des élections régulières, et que les sondages d’opinion ont pris une telle importance depuis les années 1970 pour influencer les gouvernants. Nul, même régulièrement élu, n’est censé gouverner longtemps un pays « démocratique » contre l’opinion de la majorité ou encore plus contre une super-majorité d’opposants. 
En plus, en principe, la Vème République « semi-présidentielle » permet à l’exécutif de vérifier tant que de besoin l’appui du peuple. Le Président peut en effet dissoudre de sa seule initiative l’Assemblée nationale, ou provoquer sur sa seule volonté un référendum pour tester sa popularité. Il est vrai que seul le fondateur du régime, le Général de Gaulle, a respecté dans toute sa rigueur la règle du jeu« plébiscitaire » qu’il avait lui-même fixé. Ses successeurs, mêmes officiellement gaullistes, se sont bien gardés de tirer toutes les conséquences de leur impopularité ou du caractère minoritaire dans le pays de leur option lors d’un référendum (comme en 2005 pour J. Chirac).

Comment comprendre que la surdité du gouvernement à cette situation, semblant réellement convaincu que "aller plus loin dans le changement, être plus radicaux dans nos méthodes" est une réponse appropriée au mouvement des Gilets jaunes ? 

Premièrement, le groupe dirigeant actuel semble totalement prisonnier d’une idéologie néo-libérale et managériale d’assez mauvaise qualité. Il croit sincèrement détenir la vérité, la solution à tous les maux du pays.  Il est sans doute totalement incapable de penser autre chose que la réduction de la sphère de l’Etat et  de provoquer autre chose que de la bureaucratisation, sans même s’en rendre compte au prétexte de « simplifier », de tout ce qui peut l’être. Par exemple, la dette publique reste pour lui le mal absolu (« la dette que l’on laisse à nos enfants et petits-enfants ») sans jamais se demander une seconde s’il n’y aurait pas aujourd’hui des investissements simples à faire pour la sphère publique, comme mieux éduquer les jeunes par exemple avec une meilleure école vraiment mieux financée. Pour prendre un exemple, tragique si l’on pense à ses conséquences à moyen terme sur le niveau scientifique du pays, le Ministre actuel préfère ainsi faire une réforme du lycée en cherchant à économiser des heures de professeurs de mathématique, parce qu’il est hors de question de payer plus les enseignants du secondaire et que, de ce fait, le métier n’attire plus, donc qu’il vaut mieux cacher ainsi la pénurie. Plus généralement, dans chaque domaine de l’action publique, c’est le règne du tableur et de l’économie de bout de chandelle présentée comme une grande stratégie de réforme. Et, à la fin, rien ne fonctionne plus bien, ou, tout du moins, plus selon les principes fixés au départ par l’existence même de chaque service public. 
Deuxièmement, il faut bien noter une situation inédite pour le « macronisme » face à la crise actuelle : il n’y a pas du tout  d’équipe de rechange. Le nombre de personnalités de valeur disponibles pour faire le Ministre d’Emmanuel Macron se trouve en fait très réduit. Il suffit de se rappeler le temps très long qu’il a fallu cet automne pour trouver un Ministre des sports, une quasi-inconnue sans aucun poids politique,  et un Ministre de la transition écologique, un fidèle qu’il a fallu déplacer de la prestigieuse présidence de l’Assemblée. Dans une crise politique « normale », le parti au pouvoir ou la coalition au pouvoir dispose toujours de plusieurs chefs/équipes de réserve, correspondant souvent à des lignes partisanes différentes. Sous F. Hollande, il y eut ainsi le remplacement d’un  Premier Ministre issu du PS par un autre Premier Ministre lui aussi issu du PS. Dans le cas de LREM, où est la deuxième ligne ? Où sont les renforts politiques possibles et crédibles ? Est-ce que le second parti de la majorité présidentielle, le Modem, pourrait prendre la main complètement avec son chef à Matignon pour créer une seconde période de ce quinquennat ? C’est difficile, parce qu’à l’Assemblée nationale, le déséquilibre LREM/Modem est énorme, bien plus grand que celui entre RPR et UDF dans les années 1970-80. En plus, comme le « macronisme » peut bien s’écrouler demain, ou après-demain, les arrivistes conséquents ont intérêt désormais à prendre leur distance et à préparer le coup d’après. Les ralliés à venir seront donc encore plus médiocres que les précédents.
Troisièmement, et cela recouvre largement les deux points précédents, le personnel politique de la « macronie » n’a d’évidence aucune sensibilité populaire. C’est une caricature de nos élites issues de nos « meilleures écoles ».  Elles n’ont apparemment jamais lue et compris une ligne de sociologie, et encore moins de géographie ou même de droit public. Le « macronien » défie de fait les règles de la politique politicienne habituelle – au moins depuis les années 1860 - par sa capacité à ne rien comprendre des demandes posées par les classes populaires. Ou pire encore, à y répondre à la manière d’un mauvais manager voulant calmer ses troupes demandant une augmentation de salaire en proposant un concours pour gagner un avantage sans importance. L’absence de cursus honorum dans une conquête longue et fastidieuse des pouvoirs locaux se fait ici gravement sentir. De fait , il est difficile a posteriori de ne pas voir dans la démission de Gérard Collomb, ce vieux baron local du PS élu depuis 1977, à l’automne dernier la protestation d’un grand professionnel de la politique, sachant contrôler et manipuler les affects populaires,  contre tant d’amateurisme. 
Ces trois éléments augurent mal de l’avenir. Une telle rigidité de pensée, se pensant toutefois elle-même comme le comble du pragmatisme et de l’intelligence française, se corrige difficilement à chaud. On change le plus souvent de stratégie en changeant le chef qui mène la bataille… Mais là je sens comme une difficulté.

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MonacoPhil
- 09/01/2019 - 09:47
Sérieusement ?
Comment peut-on dire dans la même phrase: "rompre avec les évolutions incrémentales des politiques publiques françaises vers le néo-libéralisme et la bureaucratisation à outrance".
Il n'existe pas de néo-libéralisme. Et si c'est de libéralisme dont il est question, il ne peut être lié a une administration pléthorique et coûteuse.
A mes yeux cela disqualifie cet article.
ajm
- 08/01/2019 - 22:39
Chaos dans la rue et dans les esprits
Il n'y a vraiment pas grand chose de bon à attendre de Macron et de son gouvernement. Pour autant, rien de bon ne peut être espéré non plus de la cacophonie prévisible des gilets jaunes, mélange improbable , totalement hétéroclite de gauchistes, Cégétistes, sympathisants du RN, abstentionnistes permanents etc..d'accord sur rien à part une hostilité viscérale des "élites " , des riches etc...Le résultat risque d'être une accumulation de mesures coûteuses et démagogiques qui , dans la suite habituelle de notre histoire depuis quelques décennies, vont encore plus plomber la France et nous isoler du monde tel qu'il est. Les phantasmes de beaucoup de Français , nourris par une éducation nationale extrémiste et une méconnaissance presque absolue du monde , de sa géographie, de son histoire et des mécanismes économiques élémentaires, vont se fracasser encore plus sur une réalité têtue et pas coopérative. Le chaos n'est pas seulement dans la rue, il pénètre dans la tête des gens.
Clodo31
- 08/01/2019 - 22:07
"une meilleure école vraiment mieux financée"
Elle nous coûte déjà beaucoup trop cher, bien plus que chez nos collègues européens, avec des résultats plus médiocres. Partout le même problème, les salaires des fonctionnaires trop nombreux, mal payés nous pompent tout le budget de l'état. Et, on continue, combien de fonctionnaires faudra-t-il embaucher pour les primes compensatoires à ceux qui vont travailler à 30km de chez eux ? Monsieur, il n'y a que 29,8km !, etc...
Beaucoup trop d'emplois qui ne servent à rien et qui ne font que parasiter les emplois productifs !