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André Tardieu : ministre de la bonne humeur

Publié le 05 janvier 2019
Dans "André Tardieu l'incompris" publié aux éditions Perrin, Maxime Tandonnet revient sur la vie méconnue de ce ministre à qui la France doit pourtant beaucoup. Extrait 1/2.
Maxime Tandonnet, universitaire, essayiste, auteur de nombreux ouvrages, dont Histoire des Présidents de la République (Perrin 2013 et 2017)
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Dans "André Tardieu l'incompris" publié aux éditions Perrin, Maxime Tandonnet revient sur la vie méconnue de ce ministre à qui la France doit pourtant beaucoup. Extrait 1/2.

« On s’est étonné que je sois devenu ministre de l’Agri  culture. Ceux qui ont manifesté cette surprise sont des imbéciles. » A la suite de l’échec d’un ministère Steeg à dominante radicale, un cabinet Pierre Laval est constitué. Ce dernier ne fait pas l’objet d’un ostracisme identique à celui subi par le Mirobolant. Avec lui, le parti de la rue de Valois accepte de collaborer. Et par le plus étrange des paradoxes, le citadin André Tardieu a posé pour condition de son retour au gouvernement une nomination au ministère de l’Agriculture. Il n’est plus qu’au douzième rang protocolaire. Entre la présidence du Conseil et le ministère de l’Agriculture, la dégringolade est spectaculaire. Fidèle à lui-même : se trouver là où nul ne l’attend… Qu’importent le prestige et le regard des autres !

« Ministre de la bonne humeur »

 Voici le flamboyant Parisien en premier « paysan de France ». Après ses déconvenues à la présidence du Conseil, il fait le choix d’un retour aux sources de son engagement dans la vie publique : travailler, se rendre utile. Dans cette fonction nouvelle pour lui, moins exposée aux polémiques politiciennes, plus proche du terrain, il retrouve le plaisir de servir l’Etat. « La vie ne vaut pas la peine d’être vécue, déclare-t-il dans un discours, si on n’a pas d’espérance, la volonté et la conscience de faire quelque chose [C’est pourquoi] je suis devenu avec joie ministre de l’Agriculture ! » D’ailleurs, ce secteur représente la moitié de la population active et le député de Belfort voit, dans la défense du monde rural, l’un des enjeux cruciaux de la vie politique française. Dès sa prise de fonction, il déplore la faiblesse des moyens qui lui sont alloués. Ainsi, il renâcle à devoir partager ses locaux, au 80, rue de Varennes, avec trois autres administrations : le Commerce, le Travail et la Santé publique. « Je suis obligé de me battre quotidiennement pour gagner du terrain . » 
Sans tarder, il renoue avec la satisfaction de traiter des dossiers concrets. Dans la tradition de la IIIe République, Tardieu soutient une approche étatiste et protectionniste de l’agriculture, axée sur la hausse des droits de douane et des contingents d’importation, les primes à la production. Il impose une taxe sur les plantations vinicoles nouvelles, met en place un système de crédit en faveur des exploi  tants, soutient le développement d’une industrie nationale des engrais, suit le grand chantier de l’électrification des campagnes et de l’adduction en eau potable. Face aux administrations fiscales, il défend les intérêts de la paysannerie. Fin avril, il s’oppose vivement, lors d’un conseil de cabinet, à la création d’une taxe supplémentaire pesant sur le monde agricole. « Vous vous foutez de moi ? » aurait-il demandé à son collègue Pierre-Etienne Flandin, ministre des Finances, obtenant le retrait de cette proposition. Son passage à l’Agriculture est dominé par une ambition : « Je n’ai qu’une idée  : démontrer par l’expression, par les faits, par les chiffres, que le problème de la vie chère, laquelle n’est pas le fait des agriculteurs, sera résolu le jour où, grâce à la loi, le producteur du sol sera en rapport direct avec le consommateur ! » Il présente un projet de loi autorisant les agriculteurs à s’organiser pour commercialiser leur produc  tion en dehors de tout intermédiaire. Craignant que cette initiative ne se perde dans les méandres du débat politicien, à l’image de son plan de grands travaux, il invite les paysans à faire pression sur leurs parlementaires : « Dites à vos élus, députés et sénateurs de me voter ce projet plus vite qu’ils n’ont voté le projet sur le perfectionnement de l’outillage national ! » Pourtant, cette réforme, qui bouscule maintes rentes de situation, n’aboutira pas davantage. Toutefois, les sujets techniques ne sont pas l’essentiel à ses yeux. Le Mirobolant fait le choix d’aller sur le terrain. Il cultive une relation de proximité avec le monde paysan, participant à d’innombrables comices agricoles, fêtes des moissons, comités, congrès départementaux, banquets  : Foire de Paris, Bar-le-Duc, Bures, Vannes, Laval, Boulogne, Briançon, Lille, Amiens, Vichy, Bourges, Toulouse, Bordeaux. En dix mois, il aura visité plus d’une quarantaine de fédérations départementales. Au contact des agriculteurs, il trouve un nouveau souffle, un regain de plaisir dans sa mission d’homme public. Cette vitalité, cet enthousiasme renouvelé se ressentent dans ses discours. Certes, en ennemi implacable de toute démagogie, il garde son franc-parler face à ses administrés. 
Conformément à sa bonne habitude, il ne mâche pas ses mots : « Si vous voulez vous défendre, il faut modifier vos méthodes ! […]. Pour lutter avec quelques chances de succès, vous, les traditionalistes, les individualistes, les familiaux, il vous faut recourir à l’association […]. Et servez-vous des progrès de la technique ! »

Malgré la franchise, voire la dureté du propos, le courant passe admirablement bien. Par sa simplicité, son naturel, son humour, le Mirobolant gagne la confiance et l’estime des agriculteurs  : « Ne criez pas vive Tardieu ! demande-t il aux paysans de Briançon, ne criez vive rien du tout, parce que, quand on est un lutteur de la terre, on n’est jamais sûr de pouvoir crier vive quoi que ce soit ou vive qui que ce soit, si la récolte, comme cela vous arrive si souvent, est incertaine ou décevante. Mais vive Tardieu quand même ! » Un immense éclat de rire, mêlé aux applaudissements, accueille cette sortie. Il trouve les mots qui lui attirent la sympathie du monde rural. Le 21  juillet 1931, à Caudebec-en-Caux, en Seine Inférieure, devant 7 000 agriculteurs, il se présente comme « le ministre de la bonne humeur » et ajoute : « Je ne vous demande pas d’être amoureux de moi, mais si vous le voulez, je travaillerai bien : soutenez-moi et en avant ! » Ces mots provoquent une formidable clameur. Le Belfortain prononce d’interminables discours qui peuvent durer plus d’une heure, truffés de considérations techniques, qu’il a intégralement rédigés lui-même, comme toujours. Il tient éveillée l’attention de son auditoire en les truffant d’anecdotes humoristiques et de plaisanteries, mélangeant les propos sérieux et les digressions joyeuses. Ainsi, sa drôlerie et son enjouement enflamment le public du comice agricole de Seine-et-Oise : 

"Je salue vos légumes ! Je salue les asperges d’Argenteuil ! J’ai pour elles une dilection particulière ! Je salue les haricots, dont l’animateur est à côté de moi ! Je salue tous vos fruits ! Ils me rappellent cependant les pires souvenirs de ma jeunesse. Il y a un peu plus de trente ans, il m’est arrivé dans je ne sais quel moment de folie d’acheter à la gare de Boullayles-Troux un wagon de fraises pour moi tout seul!"


A Toulouse, il est pris à partie par des manifestants de la SFIO qui le sifflent dans la rue. Quittant son fumecigarette, il porte à la bouche un long sifflet rouge pour répliquer aux agitateurs, transformant les huées de la foule en éclats de rire. Puis, après le départ des trublions, il prononce son discours à la salle des banquets, face à un public qui lui est tout acquis, cédant au plaisir de la polé  mique : « Je voudrais aussi remercier les merles [qui l’ont sifflé], les merles qui nous ont prouvé ce matin qu’ils ne sont jamais que de petits oiseaux ! » A Amiens, il provoque une longue vague d’applaudisse  ments par des mots tout simples qui concluent un discours fleuve  : « Je lève mon verre ! Je devrais lever mon verre en faveur de tous ceux qui m’ont convié et multiplier les toasts ! Mais je préfère n’en faire qu’un seul ! Je lève mon verre au paysan français ! » A Bordeaux, à la fin de l’année 1931, il défend son bilan à la tête d’un ministère qui aura comblé son goût du peuple et de l’action de terrain  : « Ne laisserai-je que le souvenir d’un ministre voyageur ? J’ai la prétention d’être d’abord un ministre travailleur, et c’est pour travailler que je suis venu vous voir ! » André Tardieu laisse au monde agricole l’image de l’un des ministres les plus populaires de l’histoire. Il a su le séduire par sa politique, mais surtout un style sincère et chaleureux, qui lui permit d’y gagner les cœurs.

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