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Europe : le moment d’utiliser l’arme (politique) atomique française est-il venu ?

Publié le 10 décembre 2018
L'inamovibilité de l'Union européenne (pour ne pas dire sa stagnation) a pu être vécue comme un des marqueurs forts de la crise que traverse aujourd'hui les démocraties européennes.
Rémi Bourgeot
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Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour...
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Nicolas Goetzmann
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 Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage : 
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L'inamovibilité de l'Union européenne (pour ne pas dire sa stagnation) a pu être vécue comme un des marqueurs forts de la crise que traverse aujourd'hui les démocraties européennes.

Atlantico : Dans un contexte politique national marqué par l'émergence des Gilets jaunes - dont les conséquences restent encore imprévisibles - un mouvement qui a pu être comparé à d'autres phénomènes en Europe, ne peut-on pas considérer que le moment est venu d'en arriver à menacer d'une sortie de l'Europe pour arriver à une réelle transformation de celle-ci ? 

Rémi Bourgeot : L’Europe souffre d’une focalisation politico-économique sur l’abaissement du coût du travail, au détriment de la productivité. Cette approche vise l’expansion d’exportations au contenu technologique de moins en moins conséquent, alors que l’économie mondiale est en pleine révolution industrielle. Cette logique n’est pas étrangère au cadre monétaire européen, qui amène les pays à pratiquer la dévaluation interne, comme à l’époque de l’étalon or classique, durant laquelle la plupart des pays d’Europe ne connaissaient pas encore la démocratie libérale. 

L’on peut s’étonner de ce qu’après les nombreuses années d’errements liés à la crise mondiale et à la crise de l’euro, les responsables européens ne travaillent pas davantage à une réorientation des efforts politiques dans un sens qui repose à la fois plus sur le contenu technologique et un compromis social. L’idée d’une check-list intemporelle de réformes dites structurelles à appliquer de façon générique sans se soucier de la stratégie économique dans laquelle elles s’inscrivent, détruit les fondements d’une Europe qui devrait reposer sur le principe de prospérité partagée et d’avancée technologique. L’idée d’annoncer quelques mesures sociales face à l’urgence sécuritaire n’indique pas nécessairement une prise de conscience du besoin d’engager une stratégie de développement économique véritable, seule réponse efficace à la dynamique d’effondrement politique et social.
Au cours des dernières années les efforts français sur la scène européenne se sont concentrés sur l’idée d’arracher une poignée de concessions symboliques à l’Allemagne sur le plan institutionnel, avec une focalisation, plus récemment, sur la constitution d’un budget pour la zone euro, aussi faible fût-il. La question cruciale des déséquilibres macroéconomiques réels et de la stratégie de compression des salaires, des dépenses publiques et des investissements visant à maximiser l’excédent budgétaire et commercial, en Allemagne en particulier, est étonnamment laissée à l’écart des négociations. La focalisation sur les symboles semble conditionner la réflexion sur l’Europe, au risque que les déséquilibres qui traversent le continent ne continuent à nourrir un climat potentiellement insurrectionnel, en l’absence de cap économique et social soutenable.

Nicolas Goetzmann : La menace de sortie de l'Europe ne serait utile que dans un cas de constatation d'incapacité de se mettre d'accord sur un objectif commun. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui, parce qu'avant de menacer il faut déjà proposer quelque chose qui pourrait créer un réel désaccord. Et pour le moment, la France n'a même pas encore essayé de changer la stratégie économique européenne. La France ne fait que subir volontairement une stratégie qui lui est défavorable. Et le projet d'Emmanuel Macron relève de l'outillage institutionnel et non de la stratégie économique d’un continent qui continue d'être celle d'un modèle exportateur, mercantiliste, et il faut le dire, de "cavalier solitaire" de l'économie mondiale, qui se traduit par l'existence d'excédents commerciaux records sur le reste du monde. Un tel modèle ne fonctionne que par l'écrasement de sa demande intérieure, donc de précarisation de ses sociétés et c'est sur cette base que se construisent des mouvements comme celui des Gilets jaunes. Il y a donc bien un rapport de cause à effet qui doit trouver une réponse de la part de l'Europe si celle-ci veut avoir un avenir ambitieux, plutôt qu'un horizon constitué de crises politiques et économiques successives. Le prochain Conseil européen se dérouler à la fin de cette semaine, et Emmanuel Macron aurait tout intérêt à enfiler un Gilet jaune à cette occasion, dans l’objectif de renverser cette stratégie économique.

De plus, il y a une opportunité à saisir puisque les États-Unis menacent de sanctionner l'Europe pour son comportement commercial irresponsable, et que les principales victimes des sanctions seraient l'Allemagne et les Pays bas, il peut ainsi être admis qu'il existe une fenêtre de tir intéressante pour faire monter la pression pour ce bouleversement européen que les populations attendent depuis au moins 10 ans, depuis la crise de 2008. Si l'Europe ne peut plus compter sur la demande extérieure à la zone euro –celle des Etats- Unis par exemple - et elle va devoir se résoudre à la compenser par un surcroît de demande intérieure. C’est-à-dire qu'elle pourrait être incitée à modifier son modèle mercantiliste vers un modèle de croissance par la demande intérieure, sur le modèle américain, qu'elle pourra coupler avec un modèle social plus développé que dans le monde anglo-saxon. Il s'agit d'une réponse aux problèmes actuels.

Une fois une telle proposition faite, il est vraisemblable que les pays du nord, l'Allemagne en tête, s'y opposeront, malgré les bienfaits qu'ils pourraient en retirer. C'est uniquement sur la base d'un tel refus que l'idée de la menace peut avoir lieu, parce cette idée permet de montrer ce qui est à gagner, mais aussi ce qui est à perdre. L'Allemagne exporte l'équivalent de 105 milliards d'euros à la France (2017), et 111 milliards vers les États Unis. Les excédents allemands se constituent majoritaire sur seulement 3 pays : la France, les Etats-Unis, et le Royaume Uni. Les menaces qui pèsent sur le commerce allemand du fait du Brexit et de Donald Trump peuvent donner un levier de discussion assez puissant dans les mains de Paris. L'Allemagne dispose du plus gros poids politique de l'Union mais elle est vulnérable. De plus, la transformation du modèle de croissance européen permettrait à l'Allemagne de corriger sa vulnérabilité aux marchés extérieurs. Concernant les opinions publiques européennes, il s'agirait simplement de poser la question : êtes-vous favorable à l'idée que la BCE poursuive un objectif de plein emploi ? Ce qui ne paraît pas insurmontable politiquement. Et les effets seront une transformation profonde de l'avenir du continent.

Quels sont les atouts dont la France dispose pour pouvoir imposer un réel débat en Europe et obtenir gain de cause ? 

Rémi Bourgeot : Outre la taille de son économie sur la scène européenne, la France est en mesure d’affirmer la nécessité de repositionner la politique européenne sur le front de la montée en gamme technologique. Il s’agit d’un côté de sortir de la logique d’un abaissement sans fin des conditions d’emploi, qui se concentre de façon explosive sur les travailleurs du secteur privé, désormais souvent ultra-précarisés en ce qui concerne les jeunes, et soumis à une pression multiforme en termes de fiscalité et de prix immobiliers ou énergétiques. Et de l’autre d’affirmer la voie de la montée en gamme technologique et des gains de productivité comme moteur central de la croissance et de la paix sociale.

Il est impressionnant de voir en France un certain nombre de viviers d’excellence scientifique perdurer malgré le manque de moyens et de débouchés de qualité, dans un contexte où la sphère étatique et une partie du monde professionnel ont délaissé l’enjeu du développement technologique. La France est tout à fait en mesure de tirer profit de la révolution industrielle en cours, du fait notamment de sa focalisation historique sur le raisonnement mathématique, dans des filières variées. La France pourrait affirmer sa volonté de retrouver le chemin d’une croissance substantielle et de la paix sociale en promouvant un développement de fond, plutôt qu’un modèle de compression tous azimuts qui nourrit l’affaiblissement économique et une atmosphère insurrectionnelle. Il ne s’agit pas que de recherche fondamentale, mais d’évolutions en réalité souvent incrémentales, comme on le voit dans les pays qui font à la fois le pari de la montée en gamme et du plein emploi, en incluant des groupes sociaux variées. Ces évolutions ont lieu à travers le monde sous l’impulsion de structures hybrides comme c’est le cas aussi bien aux Etats-Unis qu’en Chine, sous une forme différente. La France est bien mieux positionnée sur le plan des compétences de fond que la plupart des pays européens et que l’Allemagne notamment, où la focalisation sur des technologies automobiles désormais remises en cause nourrit une inquiétude particulière. La France a considérablement perdu en compétences pratiques dans la course à l’abaissement des coûts centrée sur des technologies peu innovantes, mais peut encore à ce stade réorienter son approche dans un sens davantage centré sur ses compétences historiques et sortir l’Europe de la pente économique qui nourrit une dynamique sociale insurrectionnelle.

 

Nicolas Goetzmann : La France est le deuxième importateur mondial de l’Allemagne, derrière les Etats-Unis. La France est donc dans la situation du client, et le client est roi. D’un point de vue démographique, la France dispose également de la plus importante population de moins de 20 ans, c’est-à-dire qu’elle à même de rivaliser avec l’Allemagne d’un point de vue démographique d’ici une génération. Et cela est sans compter la force de dissuasion nucléaire française, la seule en Europe, depuis le Brexit, et la place occupée au Conseil de sécurité. Ces éléments font de la France le pays le plus important du continent européen, la question n’est donc pas de savoir si le poids du pays est suffisant pour infléchir la stratégie européenne, mais pourquoi elle ne le fait pas. Par ignorance de ses forces parfois et par une admiration du modèle allemand malgré son caractère destructeur pour les partenaires de Berlin. Il s’agit donc bien plus de volonté, de capacité de diagnostic, que de capacité.

Fondamentalement, l'Union européenne peut-elle réellement opérer un "changement" sans que celle-ci ne soit menacée dans son existence ? 

Rémi Bourgeot : On voit aisément depuis de nombreuses années et de façon accrue depuis la crise de l’euro, que la pente suivie par la politique européenne nuit aussi bien au progrès technologique que social. Les conceptions qui sous-tendent la politique de nivellement par le bas, ont fleuri à partir des années 1970. Alors qu’elles étaient remises en cause au sein de l’élite anglophone à partir de 2008, on a vu une sortie de fuite en avant autour de l’idée de dévaluation interne, façon étalon or, au cœur de réformes qui n’ont de structurelles que le nom.  L’inertie intellectuelle semble en Europe encouragée par les rapports de force déséquilibrés entre pays. Tout le monde sait que l’Union européenne est menacée dans son existence. Une partie des responsables politiques s’est toutefois mise à espérer que l’affirmation d’aspirations démiurgiques pourrait ressouder l’Europe, sur la base du choc provoqué par l’élection de Trump et le vote du Brexit. Le modèle de coopération imaginé en Europe au cours des dernières décennies est désormais rejeté dans la plupart des pays et fait même l’objet de tabous viscéraux en Allemagne et à travers le nord du continent, sans que les responsables de ces pays ne proposent pour autant un mode de coopération équilibré. Reste à réorienter la coopération européenne vers une approche pragmatique centrée sur un modèle économique viable et ambitieux, dont nous avons parfaitement les moyens.

 

Nicolas Goetzmann : L’Europe est bâtie sur le droit et la règle. C’est sa philosophie même. Et on ne revient pas sur la règle. Il est alors logique de constater que seules les crises existentielles européennes peuvent générer le changement et l’adaptation à la réalité. Continuer comme avant en allant dans le mur –tout en le repoussant légèrement dès qu’on s’en approche trop près- est la stratégie actuelle. L’enjeu est donc de parvenir à orienter différemment le projet européen vers une stratégie économique de prospérité pour la majorité. C’est ce que permettrait la modification du mandat de la BCE. Pour cela, Emmanuel Macron n’aurait qu’à demander une chose. Demander d’inscrire le plein emploi comme un objectif prioritaire de notre institution monétaire. Qui pourrait s’opposer à un tel projet dans le contexte actuel ? Quel dirigeant européen serait assez irresponsable, du point de vue de sa propre opinion nationale, pour prétendre qu’un tel objectif n’est pas souhaitable ? L’arme nucléaire d’une refonte européenne est ici, parce qu’aucune autre mesure n’aura de conséquences aussi profondes sur l’avenir économique du continent. 

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tubixray
- 10/12/2018 - 13:48
Dictature bureaucratique
Partie d'un concept séduisant basé sur une paix durable, des libres échanges entre les états membres et une prospérité partagée ou en sommes nous ?
Un chaos dont les dirigeants sont déconnectés de la vraie vie des citoyens?
Un cheval de Troie qui a permis la mondialisation avec des traités de libre échange invraisemblables?
Une zone Schengen que Mme Merkel a transformé en centre d'accueil des musulmans de la planète ?
La perte quasi totale de souveraineté des représentants des états dument élus par leurs peuples ?
Il est temps de mettre un coup de pied dans la fourmilière.

del1968
- 10/12/2018 - 10:45
Inscrire le plein emploi dans
Inscrire le plein emploi dans les objectifs de la BCE. Ce devrait etre le cas depuis longtemps, depuis toujours en fait, non ? Alors pourquoi n’est-ce pas le cas ? N’est-ce un moyen de faire pression sur les salaires ? A qui cela profite-t-il ?
GP13
- 10/12/2018 - 09:12
L'ancien monde demeure
Avant même l'intervention du président nous sommes prévenus : il n' y aura pas d'augmentation du smic.
La politique des bas salaires continue avec son corollaire du maintien d'un état providence versant toutes sortes d'aides à tous ceux qui tout en travaillant n'ont pas de quoi vivre décemment. L'impasse risque de durer.