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© SAEED KHAN / AFP
Divisions au sommet de l’APEC
La route de la Chine vers le statut de super puissance semée d’embûches
Publié le 22 novembre 2018
Pour la première fois en 20 ans, les pays membres de l'Apec (Asia-Pacific Economic Cooperation) n'ont pas réussi à se mettre d'accord sur une déclaration commune à cause des tensions entre les Etats-Unis et la Chine.
Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de...
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Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de...
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Pour la première fois en 20 ans, les pays membres de l'Apec (Asia-Pacific Economic Cooperation) n'ont pas réussi à se mettre d'accord sur une déclaration commune à cause des tensions entre les Etats-Unis et la Chine.

Atlantico: Concrètement quelle est l'origine du différend qui a opposé les deux pays au sommet de l'Apec ?

Jean-Marc Siroën: L'APEC est un groupe informel qui regroupe des pays de la rive pacifique et qui compte trois membres permanents du Conseil de sécurité (Etats-Unis, Chine, Russie), 60% du PIB mondial et la moitié du commerce international. Ses résolutions, d'ailleurs non contraignantes se prennent par consensus ce qui conduit généralement à des déclarations très générales et sans conséquences. Cette association régionale, qui a pour principale fonction de promouvoir le commerce et l'investissement, ne pouvait qu'être affectée par la guerre commerciale ouverte par les Etats-Unis. La Chine, et son dirigeant Xi Jinping, pensaient pouvoir tirer parti des mécontentements de pays comme le Canada, le Japon ou l'Australie, heurtés par le protectionnisme américain. Elle se présenterait comme un leader du multilatéralisme pour mettre ainsi en difficulté les Etats-Unis représentés par le Vice-président Mike Pence. Cette stratégie a échoué. 

Si des pays alliés ont beaucoup de choses à reprocher aux Etats-Unis, ils n'en sont pas moins inquiets des velléités hégémoniques de la Chine qui seraient portées par des projets aussi ambitieux que les nouvelles routes de la soie ("one belt, one road"). Au dernier G7, les violences verbales du Président Trump et la fermeté des autres pays avaient isolé les Etats-Unis. Cette fois, c'est la Chine qui s'est trouvé dans cette situation. Elle n'est pas parvenue à réunir une coalition anti-US et c'est elle qui a refusé de signer la déclaration commune en considérant que ce n'était pas à l'APEC d'avaliser une réforme de l'Organisation Mondiale du Commerce. Il est vrai que les Etats-Unis voient dans ce projet de réforme, l'occasion de condamner certaines pratiques chinoises notamment sur le pillage technologique, les subventions, et les investissements directs. Sur ce point, les discussions risquent d'être assez animées lors du prochain sommet du G-20 à Buenos Aires avec cette fois une Union Européenne qui partage certains points de vue de la Chine sur le protectionnisme américain mais aussi le reproche américain des comportements jugés déloyaux de la Chine. Le match n'est pas joué et on risque fort de botter en touche.

La question des déséquilibres mondiaux n'est-elle pas pourtant légitime ? Quelles concessions pourrait faire Pékin et quelles concessions pourrait faire Washington pour éviter que la situation ne s'envenime à quelques jours du sommet du G20 ?

De quels déséquilibres parle-t-on ? S'il s'agit des déséquilibres bilatéraux, comme le colossal déséquilibre entre la Chine et les Etats-Unis (environ 400 milliards de dollars pour les biens; moins si on inclut les services) il faut être très prudent car, dès lors que les pays sont spécialisés, leur structure économique peut conduire à des déséquilibres : un pays importateur de pétrole a toutes les chances d'être toujours déficitaire avec son pays fournisseur surtout si son marché intérieur est étroit. Par ailleurs, la Chine exporte des biens qui incorporent souvent moins de valeur ajoutée chinoise, que de composants fabriqués en Corée, au Japon ou… aux Etats-Unis qui sont autant d'exportations "indirectes" de ces pays. Pour éviter un déficit global, les déficits bilatéraux doivent être compensés par autant d'excédents. De fait, depuis longtemps, certains pays sont chroniquement excédentaires -Allemagne, Chine,…- d'autres chroniquement déficitaires au premier rang desquels les Etats-Unis. Il faut bien prendre conscience que, puisque les exportations des uns sont les importations des autres, les déficits des uns sont aussi le déficit des autres.

Les déséquilibres peuvent être justifiés. Il n'est pas anormal que les pays jeunes qui ont de très gros besoins de financement connaissent un déficit compensé par la dette, l'aide au développement ou les revenus des migrants. Mais ce n'est pas ce schéma qui domine. Les déséquilibres globaux tendent à se polariser sur les Etats-Unis d'une part et l'Allemagne ou la Chine d'autre part ce qui permet à chacun d'accuser l'autre. De fait, les torts sont partagés. Parce que les Etats-Unis préfèrent consommer qu'épargner et financer leur déficit budgétaire par la dette, ils consomment plus qu'ils ne produisent et importent alors plus qu'ils n'exportent pour combler la différence. Parce que l'Allemagne et la Chine préfèrent épargner plutôt que de consommer ou (pour l'Allemagne) investir, ils produisent plus qu'ils ne consomment et exportent plus qu'ils n'importent. Ces choix relèvent certes de la souveraineté des États. Ils n'en ont pas moins des conséquences sur les déséquilibres globaux qui ne sont régulés par rien.  En effet, le plus gros pays déficitaire, les Etats-Unis, peut s'affranchir des sanctions des marchés puisqu'ils importent et s'endettent en dollars, la monnaie qu'ils ont le pouvoir "exorbitant" de créer. Les Etats-Unis peuvent donc creuser discrétionnairement leur déficit budgétaire et donc, in fine, leur déficit commercial.

Si au G-20 un communiqué devait être signé, ce qui n'est pas acquis, il appellera sans doute, comme toujours, les pays à réduire les "imbalances" sans que cela ne change quoi que ce soit.

Quelles peuvent être les conséquences économiques et géopolitiques dans la zone Asie-Pacifique si les deux grandes puissances continuent de s'affronter ?

Dans ce genre de situation, c'est généralement ce que personne n'avait prévu qui se réalise … L'affrontement actuel qui porte sur le commerce est l'expression d'une rivalité entre la puissance en devenir et la puissance en place qui doute pourtant et qui tente d'exorciser son angoisse du déclin.

Le Président Obama avait tenté d'isoler la Chine en l'excluant du traité de libre-échange Trans-Pacifique (TPP) que les Etats-Unis n'ont finalement pas voulu … à la grande joie de la Chine. Mais cette décision associée à la politique protectionniste et isolationniste des Etats-Unis peut conduire à une alliance entre certains pays du Pacifique menés par le Japon. Ils ne peuvent toutefois pas totalement s'affranchir des Etats-Unis qui assurent leur défense militaire. Il ne faut pas non plus oublier l'Inde qui croit plus vite que la Chine. Si on ajoute la Russie qui n'a pas l'habitude d'être en retrait, on voit qu'on aurait tort de limiter l'analyse aux deux plus grandes puissances économiques. 

Mais il est vrai qu'aujourd'hui, c'est l'affrontement entre la Chine et les Etats-Unis qui domine. Le but de la puissance américaine est de "casser" le modèle économique chinois fondé sur une spécialisation dans des activités d'assemblage et d'empêcher sa stratégie de remontée des filières et de conquête technologique. Cette stratégie industrielle est structurée autour du plan "Made in China 2025" interprété par les Etats-Unis comme un programme de pillage technologique. De leur côté, la Chine dispose aussi d'armes dissuasives. Si demain, elle décidait de liquider les bons du Trésor américain qu'elle détient, elle provoquerait une hausse des taux intérêts qui freineraient la croissance des Etats-Unis. Elle dispose par ailleurs d'un quasi-monopole sur certaines matières premières sans lesquelles l'industrie électronique s'effondrerait. Dans ce scénario catastrophe, c'est non seulement l'économie américaine qui serait atteinte mais l'ensemble de l'économie mondiale.

Il n'est pas certain que les Etats-Unis aient attaché autant d'importance à l'expansionnisme chinois vers l'Ouest et l'Afrique, fondé sur le développement d'infrastructures le long des nouvelles routes de la soie et financées par des prêts chinois qui risquent en effet de placer certains pays sous la dépendance économique, financière, donc politique de la Chine. Le sommet de l'APEC pourrait dater le début d'une prise de conscience de ce "danger", beaucoup évoqué à cette occasion. Le point de vue américain devra alors devenir plus panoramique en s'élargissant à l'Océan Indien que les Etats-Unis connaissent moins bien. On peut alors s'attendre à des surenchères en direction des pays concernés.
Ce qui est certain, c'est que la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis ne sera bonne pour personne et certainement pas facile à gagner par l'un ou par l'autre.

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