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Pétrole, pétrole
MBS, le nouveau Saddam Hussein ?
Publié le 08 novembre 2018
Après la disparition de Jamal Khashoggi le 2 octobre au consulat saoudien d’Istanbul, le monde entier commençait à interroger sérieusement la responsabilité du Prince héritier Mohammed Ben Salmane dans le meurtre du journaliste. Mais aucune attaque ou soupçon n’a été porté frontalement contre lui.
Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. Il tient par ailleurs un blog www.amir-aslani.com, et alimente régulièrement son compte Twitter: @a_amir_aslani.
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Après la disparition de Jamal Khashoggi le 2 octobre au consulat saoudien d’Istanbul, le monde entier commençait à interroger sérieusement la responsabilité du Prince héritier Mohammed Ben Salmane dans le meurtre du journaliste. Mais aucune attaque ou soupçon n’a été porté frontalement contre lui.

Après la disparition de Jamal Khashoggi le 2 octobre au consulat saoudien d’Istanbul, on se souvient de l’embarras croissant de l’Arabie Saoudite et des déclarations contradictoires des officiels saoudiens qui s’en sont suivies. Alors que le monde entier commençait à interroger sérieusement la responsabilité du Prince héritier Mohammed Ben Salmane dans le meurtre du journaliste, Donald Trump tenta bien maladroitement de le disculper, évoquant de possibles « tueurs isolés ». A mesure que la Turquie distilla, au compte-gouttes et avec méthode, des détails aussi scabreux que compromettants pour les autorités saoudiennes, les Etats-Unis ont bien été forcés d’admettre, a minima, que leur vieil allié pouvait bien avoir commis « une bavure » de trop... Mais aucune attaque ou soupçon n’a été porté frontalement contre Mohammed Ben Salmane. 

Pourquoi une telle complaisance des Etats-Unis envers le royaume wahhabite ? Plusieurs raisons s’imposent de façon évidente. 

Depuis 1945 et le « pacte de Quincy », l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis sont liés par un accord échangeant « pétrole » contre « protection ». Rien n’a encore réussi à entamer cette alliance. Même après les attaques du 11 Septembre, où 15 des 19 terroristes étaient de nationalité saoudienne, même après la déclassification du rapport de 28 pages tentant d’établir l’implication du royaume dans l’organisation de ces attentats, les Etats-Unis ont maintenu leur accord avec les Saoudiens. Les réserves d’or noir, majoritairement exploitées par des entreprises américaines depuis les années 1930, sont évidemment un critère poussant à la « tolérance », voire à la cécité. Plus important encore est le rôle stratégique de pilier que l’Arabie Saoudite représente pour la diplomatie américaine au Moyen-Orient, à la fois porte d’entrée dans la région pour des troupes militaires, mais aussi force à opposer à l’Iran, obsession américaine depuis 1979. 

Pour mener à bien sa stratégie de diabolisation et d’isolement de l’Iran, Donald Trump a besoin de l’Arabie Saoudite, et de disculper le plus haut niveau de l’Etat saoudien. Le problème qui s’impose à lui est double : cet objectif sera difficile voire intenable, tant les preuves s’accumulent contre le Prince héritier, au point que les grands princes saoudiens eux-mêmes songent à le déposer.

En outre, cet effort de protection aveugle d’un dirigeant arabe dans le seul but d’affaiblir ou de détruire l’Iran rappelle aisément un fâcheux précédent de la diplomatie américaine au Moyen-Orient : Saddam Hussein. 

Étrangement, entre les deux dirigeants se trouvent quelques traits communs. Comme Saddam Hussein, le Prince héritier a mis rapidement en place, dès son accession au pouvoir en 2015, une confiscation systématique de tous les pouvoirs à son seul profit, cumulant toutes les fonctions exécutives d’importance, au point d’être surnommé « Mister Everything ». 

Comme Saddam Hussein, il n’hésite pas à avoir recours à la force pour éliminer les potentiels rivaux: contre les princes de sa propre famille, évinçant d’abord son cousin, Mohammed Ben Nayef, de la succession, puis excluant tous les grands princes du Majlis, le conseil consultatif qui régissait jusqu’à présent toutes les prises de décision importantes du royaume. Contre les plus riches hommes d’affaires du royaume, n’hésitant pas à en faire arrêter et séquestrer près de 400 et les obligeant à racheter leur liberté. Contre le Premier ministre libanais, qu’il a fait enlever. Contre un journaliste en exil donc, membre d’une opposition pourtant mesurée, dont il a sans doute validé l’assassinat. 

Et déjà, dans les années 80, Saddam Hussein et l’Irak jouaient le rôle stratégique que les Etats-Unis donnent aujourd’hui à l’Arabie Saoudite face à l’Iran. Des documents déclassifiés en 2013 ont révélé que durant la guerre Iran-Irak (1980-1988), les Américains ont fourni aux Irakiens des informations sur les positions des troupes iraniennes et étaient parfaitement au courant dès 1983 que le régime de Bagdad avait recours aux armes chimiques, gaz moutarde et gaz sarin, diffusés en amont des assauts des troupes. En 1988, alors que la guerre touchait à sa fin et qu’une victoire iranienne « était inenvisageable » pour les Etats-Unis, ceux-ci ont fermé sciemment les yeux sur les attaques chimiques de Saddam Hussein, qui atteignirent une intensité inégalée. En mars 1988, le dictateur en profita pour gazer au passage sa propre population, dans le village kurde d’Halabja. Exsangue, l’Iran fut forcé de cesser le combat et de s’asseoir à la table des négociations. 

Les exactions de Saddam Hussein se sont poursuivies dès 1991 avec l’invasion injustifiée du Koweït, devant le regard indifférent des Etats-Unis qui poussèrent le cynisme jusqu’à dire, par la voix de l’ambassadrice américaine de l’époque, April Glaspie, que les conflits frontaliers entre l’Irak et ses voisins arabes ne les concernaient pas. 

Opération « Tempête décisive » lancée en 2015, et sans réelle justification, contre le Yémen et les Houthis par Mohammed Ben Salmane; opération militaire d’ailleurs soutenue logistiquement par les Américains, qui n’a eu d’autres résultats que la mort de 30 000 civils yéménites et la famine pour des millions d’autres, en faisant la « pire crise humanitaire au monde »  d’après l’ONU; blocus arbitraire contre le Qatar, pays frontalier, qui n’a pas abouti et l’a rapproché de l’Iran, tout comme le Yémen... Les points communs ne sont-ils pas troublants? 

Mais l’ami d’hier peut aussi rapidement devenir l’ennemi d’aujourd’hui. Lorsque Saddam Hussein a menacé les intérêts américains au Moyen-Orient, il a été éliminé, entraînant la région dans une surenchère d’instabilité et de violence qui a permis à des monstres tels que Daech d’émerger. 

La haine de l'Iran aveugle les Etats-Unis dans leurs relations avec l'Arabie Saoudite, comme elle les a aveuglés avec l’Irak. Car dans son désir d’absolutisme et ses prises de décisions aussi hasardeuses qu’inconséquentes, MBS peut s’avérer aussi dangereux que Saddam Hussein pour la stabilité de la région. Le jour où les Américains décideront de se passer d’un allié aussi peu fiable et encombrant, les jours de Mohammed Ben Salmane à la tête du royaume seront petitement comptés. 

 
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