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"Spirou, L’espoir malgré tout" d'Emile Bravo : une démarche ambitieuse et risquée mais attention à certaines dérives
Publié le 04 novembre 2018
Dominique Clausse est chroniqueur pour Culture Tops
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BANDE DESSINEE
SPIROU, L’espoir malgré tout
Dessins & Scénario : Emile Bravo
Editions Dupuis
88 pages
16,50 €
 
 
RECOMMANDATION 
           EXCELLENT
 
 
THEME
 
SPIROU : ce personnage de groom, créé par Rob-Vel à la fin des années 30, s’est imposé dans l’imaginaire des enfants belges et français comme l’inlassable globe-trotter et concurrent graphique de l’autre héros de l’époque, le non moins célèbre Tintin. Mais une des grandes différences entre les deux est que, si Hergé a toujours été le seul et unique créateur et dessinateur des aventures de Tintin, Spirou, lui, a été balloté au gré des hasards de l’histoire et de la volonté des Editions Dupuis, entre différents auteurs. La série « Spirou » compte 55 albums, dont les auteurs les plus marquants sont Franquin, Fournier, ou encore Tom & Janry. Parallèlement, Dupuis a créé une collection « Le Spirou de … » permettant à d’autres auteurs d’imaginer des histoires de notre groom.
 
Le Spirou d’Emile Bravo s’inscrit dans le cadre de cette collection. En 2008, il propose sa première histoire, « le journal d’un Ingénu », qui replace Spirou, dans sa génèse, car l’histoire se situe en 1939, à Bruxelles. « L’espoir malgré tout » est la suite de cet album. L’aventure démarre en 1940 et doit s’étaler sur 4 albums.
 
Bravo se place dans une posture très novatrice, en imaginant un Spirou, naïf et ingénu, confronté aux terribles évènements de 39-45, forgeant peu à peu son destin d’aventurier humaniste qu’on lui connaitra par la suite. Ainsi, il inscrit ces aventures dans un contexte très réaliste, qui éloigne beaucoup Spirou de la bande dessinée pour enfants « classique ». Horreur, lâcheté, opportunisme, ou bassesse côtoient l’héroïsme et la grandeur. On découvre un Spirou qui explique aux adultes d’aujourd’hui comment s’est forgé le héros de leur enfance.
 
C’est une démarche ambitieuse et risquée.
 
 
POINTS FORTS
 
Le Spirou de Bravo est avant tout une performance graphique. Il a réussi à reconstituer l’esprit graphique de son créateur, Rob-Vel, tout en le modernisant. On n’est pas loin de la ligne claire d’Hergé. D’ailleurs, un des très jolis passages de l’album représente un Spirou ressemblant fortement à Tintin et devant intégrer un groupe de scouts, et quand on connaît l’importance du scoutisme pour Hergé, l’hommage paraît évident.
Bravo détourne en permanence les codes des aventures de Spirou, mais en les maîtrisant et en les respectant parfaitement. On sent son admiration pour les personnages et pour l’univers du petit groom, même quand il les entraîne aux limites de l’acceptable. C’est particulièrement sensible avec le personnage de Fantasio. Il fait de celui qui deviendra le fidèle compagnon d’aventures de Spirou un personnage très ambigu, qui va devenir, par opportunisme, un journaliste du quotidien belge « le Soir », journal collaborationniste surnommé par ses détracteurs « le soir volé ». Fantasio va commettre des articles antisémites inquiétants et fera même plus, à la fin de cet album. On pense ici aussi à Hergé, le plus connu des collaborateurs du "soir volé".
 
 
POINTS FAIBLES
 
Faut-il noircir à ce point l’univers de Spirou ?
 
En effet, même si Bravo semble entièrement maîtriser son sujet et savoir où nous emmener (et il a le temps de prendre son temps, avec les plus de 300 pages prévues pour raconter cette histoire), on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de malaise à voir Spirou et, surtout, Fantasio évoluer dans cet univers glauque. La part d’humour si chère à l’esprit de la série est bien mince dans cet album. Le juge de paix sera la découverte de l’œuvre dans son ensemble, qui nous dira si elle devient un chef-d’œuvre.
 
 
EN DEUX MOTS
 
Avec le succès critique et public du « journal d’un ingénu », Emile Bravo pouvait s’arrêter là. L’histoire se terminait d’ailleurs sur une phrase de Fantasio s’adressant à Spirou qui augurait d’un point final : « eh bien, mon ami, si nous devenons célèbres, tu seras, avec ton costume, le plus ridicule de tous les héros ! ».
 
Il en a décidé autrement, en se lançant dans une suite ambitieuse et ambigüe. Cette première partie relève le challenge en nous entraînant dans l’intrigue; nous renouons avec le plaisir de retrouver nos héros, là où nous les avions laissés, au cœur de la tourmente de l’histoire. La tonalité est plus sombre, et la part dramatique l’emporte souvent, même si l’auteur compense par des clins d’œil savoureux, mais rares, comme par exemple cette allusion capillaire au personnage du cousin de Fantasio, Zantafio, créé par Franquin.
 
Nous sommes suspendus à la suite de l’histoire, qui, à priori, ne va pas voir le contexte historique s’alléger, et donc à la façon dont Emile Bravo va pouvoir s’en sortir sans perdre l’âme et la légèreté du petit héros belge.
 
 
UN EXTRAIT
 
« Fantasio, pourquoi y a-t-il une nouvelle direction dans ce journal (le soir) ?
 
Je ne sais pas moi, sans doute un besoin de sang neuf …
Ton journal est peut-être sous contrôle allemand …
 
Pff, Spirou, que vas-tu imaginer ? Journalisme rime avec liberté ! Et puis le nouveau patron est un Belge, voyons ! Il a l’air d’un chic type. Ne t’inquiète pas, je sais où je mets les pieds.
 
Dans le feu ? »
 
 
L’AUTEUR 
 
(d’après BDGest)
 
Émile Bravo est né en 1964 à Paris et s'évertue aussitôt à gribouiller sur tout ce qui traîne. Il rencontre et se lie d'amitié avec d'autres nouveaux explorateurs (Sfar, Blain, Guibert...) qui l'encouragent dans sa lutte pour la bande dessinée jeunesse et avec lesquels il fonde l'atelier des Vosges. Pour Dupuis, Emile Bravo dévoile sa vision personnelle de Spirou et Fantasio et tente de donner des réponses à toutes les questions qu'il se posaient enfant : comment un adolescent qui tient les portes dans un hôtel peut-il se révéler et devenir le jeune aventurier que nous connaissons ? A-t-il été amoureux ? A-t-il une question politique ? D'où vient son amitié indéfectible pour Fantasio ? C'est à ces questions et quelques autres, qu'Emile Bravo tente de répondre dans "Le Journal d'un ingénu, une aventure de Spirou et Fantasio par Emile Bravo". En situant son album en 1939, il nous livre l'album fondateur de la série "Spirou et Fantasio", celui qui explique, ou du moins remet en perspective, les albums parus à ce jour. Le "Grand Prix RTL de la Bande Dessinée 2008" a été remis à Émile Bravo pour "Le Journal d'un ingénu".
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