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© ANDRE DURAND / AFP
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Toussaint

Jour des morts : comment notre monde qui ne croit plus en rien se trouve démuni face à la douleur de la disparition

Publié le 02 novembre 2018
La fête de la Toussaint marque pour les catholiques la célébration des saints, qui est suivie le jour suivant de la Commémoration des morts.
Eric Deschavanne est professeur de philosophie.A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxièmehumanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry (Germina...
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Michel Maffesoli, sociologue, membre de l'Institut universitaire de France, est professeur à la Sorbonne.Après avoir publié Homo Eroticus aux éditions du CNRS, il a écrit les Nouveaux Bien-pensants, aux éditions du Moment (janvier 2014).Michel...
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Eric Deschavanne
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Eric Deschavanne est professeur de philosophie.A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxièmehumanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry (Germina...
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Michel Maffesoli
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Michel Maffesoli, sociologue, membre de l'Institut universitaire de France, est professeur à la Sorbonne.Après avoir publié Homo Eroticus aux éditions du CNRS, il a écrit les Nouveaux Bien-pensants, aux éditions du Moment (janvier 2014).Michel...
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La fête de la Toussaint marque pour les catholiques la célébration des saints, qui est suivie le jour suivant de la Commémoration des morts.

Atlantico : Mais alors que plus d'un français sur deux ne réclame d'aucune religion, la mort a-t-elle encore un sens pour ceux qui se déclarent sans croyance religieuse ?

Michel Maffesoli : Il faut se souvenir des deux “sens” du mot sens : finalité (direction) et signification. Pour les religions monothéistes, centrées sur la préparation d’un monde meilleur dans l’au-delà, le “sens” de la mort est essentiellement directionnel : on vit sur terre pour aller au Paradis. Cela est vrai du catholicisme comme de l’Islam. La politique, forme profane de la religion (Marx) a d’ailleurs reporté cette attente de l’au-delà sur l’attente de la société parfaite, bien sûr à venir. Dans tous ces cas, le présent est à la fois dépassement du et attente du futur. 
 
Il en était autrement bien sûr de civilisations plus anciennes et particulièrement des civilisations méditéranéennes par exemple ou précolombiennes : les morts n’étaient pas éloignés dans un Paradis lointain, mais présents, au quotidien. 
 
Il me semble que d’une certaine manière ce sont ces formes de liens avec les morts qui resurgissent dans le monde contemporain. Les morts ne sont pas partis vers un au-delà en quelque sorte abstrait, en attente du Jugement dernier, ils vivent au présent avec nous.
Le sens de la mort n’est alors plus direction, il est signification, au jour le jour.
 
Quand l’Eglise catholique avait fixé la Toussaint, la fête de tous les saints ou la fête disant que chacun est saint la veille de la fête des Morts, elle avait repris, comme souvent, une forme ancienne de religions primitives : la fête de Toussaint signifie bien que morts ou vivants, les hommes du passé et ceux de maintenant sont tous présents, ensemble.
 
Ce sentiment profond de la présence quotidienne des morts n’est donc pas l’apanage d’une religion spécifique, et d’une certaine manière les “agnostiques ou les athéistes”, qui sont la plupart du temps des adeptes de rites et croyances syncrétistes et bricolés, vont tâcher de retrouver, au moins pour leurs morts, une telle présence.
 
 
Eric Deschavanne : Sur le plan anthropologique, rien ne change, bien entendu. L'homme est un être métaphysique en ceci qu'il a conscience d'être mortel. Avec l'idée de la mort, de la finitude, viennent nécessairement celles de l'immortalité, de l'au-delà, de l'infini et de l'éternité. La mort fait partie de la condition humaine, non pas parce que l'homme est mortel, mais parce que la mort est pour lui un problème : la mort, c'est-à-dire sa propre mort, mais aussi et peut-être surtout celle des êtres qu'on a aimé ou admiré, car c'est au travers de la mort des autres que la mort est présente dans notre vie.
 
Ce qui change avec la sécularisation, et c'est un véritable problème, c'est la place sociale et culturelle de la mort. Le problème n'est pas la foi mais le déclin de l'institution en charge de parler de la mort et d'organiser un rituel. Sans église ni rites funéraires, nous sommes livrés à nous-mêmes, avec nos morts sur les bras. Que faire du mort ? L'incinération est une facilité, mais que fait-on des cendres ? Qui va garder l'urne ? Où va-t-on se receuillir ? Faut-il encore se receuillir devant un tombeau et marquer un temps pour le recueillement ? Une simple photo ne suffit-elle pas pour se souvenir des morts ? Le temps du souvenir ne doit-il pas dépendre, pour être authentique, de l'intimité de chacun  ? L'institution religieuse, en charge des affaires métaphysiques, encadrait le rapport à la mort. C'était l'une de ses fonctions essentielles. Encore aujourd'hui, même lorsqu'on est athée, force est de reconnaître que nul autre qu'un bon prêtre n'est capable d'organiser une cérémonie funéraire et de trouver les mots justes à cette occasion. Sans le rituel fourni clé en main par l'Eglise, nous nous trouvons fort dépourvus.
 
 

Selon certaines études anthropologiques le sentiment religieux serait inhérent à l'activité cérébrale. Même le plus athée des athées serait croyant par nature, mais croyant en quoi ? Ceci est-il lié à l'importance culturelle de la religion ?

Michel Maffesoli : J’aime bien donner d’abord au mot religion son sens étymologique latin, “religare”, qui relie. La religion est d’abord une croyance commune, une croyance qui me relie aux autres. Il peut y avoir en ce sens un sentiment religieux alors même qu’il n’y a pas de croyance en un au-delà ou en un dogme défini. J’appelle ce sentiment religieux, religiosité pour le distinguer des religions instituées, dont les dogmes, les rites, l’organisation écclésiale sont définis de manière stable et pérenne. Les divers monothéismes (catholicisme et diverses dénominations protestantes, judaïsme, Islam) et un certain athéisme dogmatique en sont les meilleurs exemples. 
 
Ce qui caractérise au contraire la religiosité contemporaine, celle de la postmodernité, c’est bien le syncrétisme, c’est à dire le mélange de divers dogmes et rites. Certains sondages disent qu’une moitié des Français croiraient en la réincarnation. Beaucoup tempèrent une religiostié chrétienne vaguement nostalgique de petites croyances boudhistes. Certains ont cru aux prédictions dites Maya etc.
 
Les divers rites qui continuent à être bien suivis en ce jour des morts, notamment les visites et les dépôts de fleurs sur les tombes, en dehors de tout rite religieux – de nos jours rares sont les cérémonies de bénédiction au cimetière le jour des Morts – sont paradigmatiques de ces nouvelles formes de religiosité : on fait comme ses parents, comme on a toujours vu faire, on achète des chrysanthèmes pour le cimetière, même si la croyance diffère. Dans les cimetières de villages, les enfants et petits-enfants partis vers la grande ville se retrouvent ce jour là et d’une certaine manière ce sont les Morts qui assurent la perdurance de la vie de la communauté.
 
Il y a chez l’homme à la fois une propension à se lier aux autres par des sentiments et des croyances communes et une tendance à approcher les réalités de l’âme par diverses formes spirituelles et esthétiques. Peu importe le dogme, proprement religieux, avec un Dieu Unique comme dans le Judaïsme ou l’Islam, un Dieu en trois personnes comme dans le christianisme, voire un Dieu trinitaire et tous ses saints comme dans le catholicisme ; ou dogme sécularisé comme la croyance dans le Progrès, la Science voire le Matérialisme : le dogme est un vecteur qui lie les hommes qui y croient entre eux. Le contenu de la croyance est moins important que la forme croyance, le contenu de la foi est moins déterminant que le processus de croyance qui m’unit à d’autres qui partagent la même croyance. Ce n’est pas sans raison que dans de multiples religions, presque toutes, la croyance commune s’exprime par le fait de manger ensemble : la Cène chrétienne, mais aussi le repas rituel du Shabat, les repas de rupture du Ramadan et par exemple dans certaines religions précolombiennes, le fait de partager des repas sur la tombe de ses morts. 
 
 
Eric Deschavanne : Le caractère irréductible du rapport à la mort garantit la pérennité du religieux dans un monde laïque. La laïcité abolit la fonction politique de la religion mais celle-ci conserve une fonction métaphysique qui intéressera toujours les hommes. L'athéisme signifie que l'on ne croit pas en Dieu. Cette absence de croyance ne signifie pas que le rapport à la mort et à la transcendance disparaît, même si le déni est en la matière est une attitude courante et quotidienne (mais pas seulement chez les athées). Le rapport à la transcendance peut prendre la forme d'une vague religiosité, d'une croyance indéterminée en un au-delà, ou bien celle d'une religion séculière (une cause politique par exemple, la Nation, la Révolution, qui place la communauté éternelle au-dessus de l'individu mortel), ou encore celle d'une méditation philosophique qui récuse la tentation religieuse d'abolir le caractère irréductiblement tragique et mystérieux de la mort.

 

 

Face à cette perte de terrain de la croyance religieuse, les sports extrêmes comme le "flying suit", ou bien les comportements "sacrificiels" que l'on peut retrouver chez certains militants radicaux, servent-ils d'exutoires ? En quoi ces comportements permettent-ils de nourrir ce besoin de transcendance qui resterait insatisfait à cause du retrait du sentiment religieux?

 
Michel Maffesoli : Les sociétés équilibrées sont celles qui savent réguler l’expression des grandes émotions communes : la violence, la foi, la tristesse, la joie, la peur....
Les carnavals ou autres fêtes de fous, les diverses prescriptions alimentaires, vestimentaires, comportementales étaient autant de manières de réguler ces émotions communes. Les Jeux olympiques étaient ainsi un moyen pour les Grecs de faire une trêve dans les périodes de guerre. 
 
La période moderne avait imaginé que l’on pourrait “domestiquer l’animal humain” et supprimer l’expression des émotions collectives. Le sentiment de peur devait disparaître dès lors que le principe de précaution permettrait de limiter au maximum les risques. Toute forme de violence, en parole et en gestes est poursuivie. 
 
Il s’avère que l’éradication de la violence comme la suppression de la peur constituent des chimères rationalistes. Supprimer ou viser à supprimer les émotions ne permet justement pas de les réguler. Et ceci ne peut aboutir qu’au retour pervers des sentiments ainsi déniés : ce qui explique les formes extrêmes dans nombre d’activités sociales : sports extrêmes, militantisme extrémiste et violent, voire engagement religieux et politiques violents.
 
 
 

Si l'on ne croit pas à un au-delà, est-il plus difficile d'accéder à l'état de fatalisme, ce dernier étant entendu comme l'acceptation du caractère inéluctable de sa propre mort et de celle des autres ?

Michel Maffesoli : C’est je pense une interprétation un peu trop anticléricale de la foi catholique que de penser qu’elle est déterminée par la peur de la mort et la volonté de croire en un au-delà.
 
Ce qu’on appelait la “bonne mort” et qui est décrit par exemple dans des romans du XIXème siècle, pouvait autant être le fait de croyants que de non croyants. Dans Les Thibaud , Roger Martin Du Gard décrit ainsi la panique qui saisit le père, pilier d’Eglise, quand il se rend compte qu’il va mourrir et au contraire la sérénité des préparatifs d’Antoine, médecin athée, gazé en 14-18 et se rendant compte qu’il ne guérira pas.
 
Encore une fois, beaucoup de sociétés ont su donner une place importante aux Morts sans développer de croyance dans un au-delà, en tout cas de type Paradis.
 
Dans ce que j’appelle le présentéisme actuel, il me semble qu’il y a place pour une “bonne mort” qui serait partie intégrante d’une bonne vie de même que les sentiments que nous portons à ceux que nous aimons restent vivants au-delà de leur vie terrestre. 
 
Eric Deschavanne : La croyance en l'au-delà fonde l'espérance (en une vie éternelle), laquelle abolit, ou relativise, le malheur et la mort. La foi rend ainsi possible l'accès à une forme de sagesse, l'amor fati, le consentement au destin, analogue à la sagesse rationnelle du stoïcisme, au regard de laquelle aucun malheur ne doit être considéré comme un malheur. Pour l'athée, l'espérance est une illusion, l'illusion par excellence même. S'il n'y a d'autre vie réelle que la vie ici-bas, cela implique une difficulté plus grande à consentir au malheur, aux drames, aux déceptions et aux frustrations de l'existence. On attend nécessairement tout, tout de suite, le paradis sur terre, si possible ici et maintenant. L'espérance ne disparait pas mais elle est rappatriée dans l'ici-bas, de sorte qu'elle devient une source de frustration permanente; Son versant négatif, la peur, est également omniprésente. La peur et l'espérance terrestres sont les moteurs de l'action, de la transformation du monde et de la condition humaine, raison pour laquelle on peut avoir des équivalents laïques de l'eschatologie religieuse, la Révolution, le Progrès, le transhumanisme, ou du millénarisme, avec le catastrophisme des écologistes. Cela dit, l'athéisme génère ses propres remèdes à la frustration et au malheur. Les deux voies possibles sont la psychologie et la philosophie, la thérapie de l'âme ou l'aspiration à une sagesse fondée sur la lucidité. Le "travail de deuil", dans le langage de la psychologie contemporaine, correspond bien à un apprentissage de la résignation et du fatalisme.
 

Finalement, même aux époques les plus marquées par l'anticléricalisme et le culte de l'homme, a-t-on déjà réellement cessé de croire qu'il pouvait y avoir quelque chose après la mort ?

 
Michel Maffesoli : Je ne dirais pas que les hommes ont toujours cru qu’il y avait quelque chose après la mort, mais ce dont je suis sûr c’est que les morts ne disparaissent pas de notre monde.C’est Auguste Comte qui disait que “les morts gouvernent les vivants” et effectivement je pense que toute société organise sous des formes diverses et avec des rituels différents l’indispensable relation entre les vivants et les morts.
 
En ce sens d’ailleurs, il faut remarquer que si nos rites funéraires évoluent, si nos cimetières prendront peut être moins d’importance qu’ils n’en ont actuellement, il y a de nouvelles manières d’actualiser les proches morts. Mon collègue, Louis Vincent Thomas avait été en France le premier à étudier ces différents rites et montrait bien qu’il s’agissait peut-être plus d’un resurgissement de l’intérêt pour les morts que d’une continuation du déni de la mort.
 
Face à la mort, la sienne et celle de personnes proches, certaines époques ont plutôt cherché à occulter la mort, à dépasser la tristesse, à oublier la mort et les morts, ce que l’expression assez horrible “faire son travail de deuil” exprime bien et d’autres époques affrontent cette finitude, dans toute l’ampleur des sentiments et des émotions que cause la perte. 
 
Certaines formes de christianisme ont tenté de transformer la tristesse en pseudo-joie, joie de l’au-delà. Bien sûr certains mystiques ont effectivement vécu ce passage comme une forme de “résurrection”. Toutes les religions cependant n’assurent pas cette fonction de consolation, voire de compensation de la mort. 
 
Les religions pré-colombiennes pour les citer encore, mettent en scène ce sentiment tragique de la mort. Dès lors, il n’y a pas un au-delà de la mort, mais un “être-là de la mort”. C’est une manière présentéiste et non pas sotériologique de vivre la mort, la notre et celle de nos proches. 
 

Face à la recrudescence d'actes terroristes ces données ont-elles évoluée ? L'homme, croyant ou non, a-t-il plus peur de la mort ?

 
Michel Maffesoli :  Les attentats terroristes font peur parce qu’ils peuvent toucher n’importe qui, n’importe quand, n’importe où. Dans une société habituée à traquer le risque, par la prévention sanitaire, la sécurité routière, le principe de précaution en matière environnemental, le risque terroriste représente en quelque sorte l’antique Fatum. D’autant plus insupportable que notre éducation rationaliste nous a fait croire que le danger et donc la peur seraient maîtrisables. 
 
Encore une fois, la religion quelle qu’elle soit, même celles qui se sont construites dans l’attente d’un au-delà paradisiaque n’est pas simplement fonctionnaliste ; on ne croit pas pour avoir moins peur de mourir. 
 
Bien sûr nombre de jeunes terroristes meurent sciemment, se donnent la mort dans l’acte terroriste lui-même, et semblent mourir “au nom de leur religion”. Je rapprocherais plus leur mode de mort “choisie” des sports extrêmes ou autres conduites ordaliques que des comportements de résistance de divers martyrs religieux qui ont refusé d’abjurer leur foi jusqu’à la mort. 
 
L’ivresse du danger participe d’une sorte de recherche de transe religieuse. 
 
La résurgence en France du danger terroriste réintroduit certes le sentiment du tragique et de la fragilité de la destinée humaine auxquels la modernité avait cru échapper, y compris par la lutte rationaliste et scientiste contre les croyances “surnaturelles”. Mais ceci permet également de développer un sentiment de solidarité collective et de compassion envers les victimes, qui est une forme d’apprivoisement collectif de la mort. 

 

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