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SOS idées : comment la droite d’en haut (et d’avant) paralyse tout renouveau idéologique

Publié le 14 octobre 2018
Dans un essai publié début octobre, Raphaël Glucksmann cherche à explorer le vide idéologique de notre époque, du point de vue du progressisme. Mais la droite est aussi confrontée à cette "impasse du vide" analysée par l'essayiste.
Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université...
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Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université...
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Dans un essai publié début octobre, Raphaël Glucksmann cherche à explorer le vide idéologique de notre époque, du point de vue du progressisme. Mais la droite est aussi confrontée à cette "impasse du vide" analysée par l'essayiste.

Atlantico : Dans un essai publié en ce début octobre, "Les enfants du vide, De l'impasse individualiste au réveil citoyen" (Allary Editions) Raphaël Glucksmann cherche à explorer le vide idéologique de notre époque, du point de vue du progressisme. Lors d'un entretien donné à France Inter, il déclare notamment : "Aujourd’hui Salvini fait plus de la politique que les progressistes. Il pensent et ils disent que la Cité peut inverser le cours des choses, que la volonté générale peut avoir son mot à dire sur les évolutions du monde. Si la politique, c’est juste épouser l’air du temps, on n’a pas besoin de politique. La politique, c’est quand un peuple se réunit et peut inverser le cours des choses". Dans quelle mesure la droite peut-elle être confrontée à cette même impasse du vide, Comment a-t-elle renoncé à l'idéologie ? 

Edouard Husson : Il y a une gauche qui commence à bouger, à revivre. C’est Sahra Wagenknecht en Allemagne, qui refuse de laisser le thème de l’immigration à l’AfD. C’est Jeremy Corbyn, qui cherche à dresser les contours d’une nouvelle politique industrielle et d’un nouveau populisme. C’est Raphaël Glucksmann qui cherche à réhabiliter un projet collectif à gauche. Bien entendu, la gauche telle que l’entend Glucksmann n’a jamais complètement disparu: le score de Mélenchon au premier tour de la présidentielle en 2017 le montre. Mais il y a un fait nouveau, qui ,provoque une crise de conscience: le Brexit a gagné; Trump a été élu; Salvini est devenu Ministre de l’Intérieur en Italie; Orban se maintient au pouvoir etc....Tous ces résultats électoraux témoignent d’un renouveau de la droite, capable de prendre le pouvoir ou de l’influencer suffisamment pour que la politique libérale qui régnait jusqu’ici soit mise en cause. C’est d’ailleurs une faiblesse de l’argumentation de Glucksmann: il s’en prend aux populismes; comme si les populismes étaient seulement de droite; et comme si Boris Johnson, Donald Trump, Matteo Salvini ou Viktor Orban n’étaient pas bien plus que des populistes de droite: des conservateurs, au sens très noble de ce mot dans la tradition politique occidentale. Non! La droite est en train de se reconstruire, pays après pays; et les gens de gauche les plus lucides comprennent ce qui se passe: la droite réhabilite le bien commun, pourquoi la gauche ne le ferait-elle pas? 

Le cas de la droite française est paradoxal. Nicolas Sarkozy a été un précurseur du renouveau conservateur mais les réalisations ont été en-deçà des annonces. Après sa défaite, en 2012, la droite française est retombée dans sa division, qui dure depuis les années 1980, entre deux mouvements dont chacun s’acharne, de manière différente, à ne pas être « de droite »: le Rassemblement National, en poursuivant la chimère d’un populisme transversal à la droite et à la gauche; et des « modérés » de plus en plus insipides à force de renier le gaullisme et la démocratie chrétienne. 

Ne peut-on pas voir ici également un problème d'hommes et de génération ? La génération actuelle peut-elle, seule, dépasser les choix dont ils sont eux mêmes à l'origine ? 

Je ne crois pas que ce soit un problème de génération seulement. Macron et Wauquiez sont très jeunes; or le premier défend un programme digne de Valéry Giscard d’Estaing, le président sous le septennat duquel il est né; et le second n’ose même pas faire du Sarkozy: après avoir donné l’impression qu’il voulait rendre les Républicains à la droite, il  semble désormais vouloir gagner le centre. Plus qu’une question de génération, c’est une question d’establishment. La mondialisation a sécrété une élite dirigeante mondiale. Et l’obsession de la plupart des dirigeants de droite et de gauche, depuis des décennies, c’est de ne pas se couper de ce que David Rothkopf appelle la « superclasse ». Regardez comme Jacques Chirac, qui avait un certain talent de tribun, est devenu creux avec les années; comme Philippe Séguin a fini par se taire au fur et à mesure que l’on se rapprochait de la mise en en place de l’euro, qu’il avait brillamment dénoncé en 1992; comme Dominique de Villepin est devenu insignifiant après son discours de l’ONU; comme Nicolas Sarkozy a été victime de son « ouverture à gauche ». Ces hommes nous racontent la disparition du gaullisme de la scène politique française. Elle s’explique par la hantise qu’ont eue chacun des ces responsables politiques, à un moment ou un autre, d’être coupés de l’accès à la classe dirigeante mondiale. Laurent Wauquiez, qui est bien plus jeune, ne réagit pas différemment. Pourtant, les exemples étrangers dont nous parlons devraient donner à réfléchir: Donald Trump est un milliardaire parfaitement mondialisé qui a décidé de ramener l’intérêt national américain au coeur de la politique des Etats-Unis après des décennies d’impérialisme. Avec Salvini, la Ligue du Nord est passée du régionalisme à la mode chez les dirigeants européens à un nouveau patriotisme italien. Viktor Orban revient aux sources de la démocratie chrétienne, contre tous ses affadissements récents.  Et l’expérience du parti conservateur après le Brexit, nous dit à la fois qu’une réconciliation entre « droite d’en haut » et « droite d’en bas » est possible; et que Theresa May est cependant bien timide; alors qu’une négociation dure, « à la Trump », aurait fait plier la Commission européenne en quelques mois. 

Des stratégies solitaires, à la reprise des LR par Laurent Wauquiez en passant par le rassemblement de Bézier concernant l'union des droites, comment évaluer les différentes initiatives de la droite française dans le sens d'une reconstruction idéologique ? 

Le problème de la droite, ce sont ses dirigeants actuels. Même si elle s’est débarrassée de Florian Philippot, Marine Le Pen enferme le Front National dans une impasse: elle a complètement raté sa campagne de deuxième tour et n’a pas su saisir la chance que représentait pour elle le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan. Et elle ne répond pas au désir de la majorité de ses militants, d’aller vers une « union des droites ». Quant aux Républicains, on peut difficilement imaginer des dirigeants plus incapables d’accepter la réalité de leur électorat. Ils ont tué Fillon plutôt que de reconnaître que les électeurs des Républicains veulent un candidat et un programme de droite. Et aujourd’hui, ils sont encore plus sourds que Marine Le Pen à la demande d’union - on devrait dire de réunion - des droites. L’éviction d’Erik Tegner de la campagne pour l’élection du président des Jeunes Républicains en est une illustration caricaturale. 

Qu’est-ce qui est en jeu? C’est beaucoup plus qu’un retour au gaullisme comme le prône Nicolas Dupont-Aignan. Le gaullisme est une incarnation admirable de la droite. Mais elle n’est pas la seule. De Gaulle a certes anticipé comme personne sur notre monde et il faut le relire, s’inspirer de beaucoup de ses intuitions. Mais il faut aussi faire un bilan critique: le Général s’est trop éloigné de son plus fidèle soutien durant la guerre, la Grande-Bretagne, au risque de déséquilibrer l’Europe en construction au profit de l’Allemagne; en matière d’éducation et d’université, il n’a jamais réussi à empêcher l’influence de la gauche, du plan Langevin à la loi concoctée par Edgar Faure; et puis il faut imaginer de répondre à tous les abandons de l’après-gaullisme: ses successeurs ont délaissé le combat pour un ordre monétaire international; ils ont enterré la vision confédérale de l’Europe; ils ont ignoré les principes de contrôle de l’immigration qui étaient ceux du Général. Enfin, pour être de son temps, la droite doit à la fois préparer le pays à la troisième révolution industrielle; et elle doit aussi être prête à s’opposer au « meilleur des mondes » que nous concoctent les apprentis-sorciers de toutes les révolutions sociétales, vectrices d’un nazisme mou, d’un eugénisme postmoderne. Pour répondre à tous les défis du présent, la droite devra se ressourcer à toutes ses inspirations historiques: chrétienne, gaulliste, entrepreneuriale. 

En l’occurrence, il faudra plus que la pression des militants et de l’électorat pour proposer la bonne synthèse et emmener la droite vers réconciliation et victoire électorale. On dispose déjà d’un remarquable bouillonnement intellectuel conservateur - même s’il est insuffisant sur les enjeux économiques du nouveau siècle. Il manque en revanche quelques nouvelles figures pour incarner cette droite conservatrice dont la France a autant besoin que de la gauche du bien commun que réclame Glucksmann.

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