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"Les cigognes sont immortelles" d’Alain Mabanckou : joyeux, pétillant, poétique et intelligemment politique
Publié le 03 octobre 2018
Serge Bressan est chroniqueur pour Culture-Tops.Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).
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LIVRE
"Les cigognes sont immortelles" 
d’Alain Mabanckou. 
Ed. du Seuil
304 pages
19,50 €.
 
 
RECOMMANDATION
 
EXCELLENT
 
 
THEME
 
Début, le samedi 19 mars 1977. Il y a Maman Pauline, elle « dit souvent que lorsqu’on sort il faut penser à mettre des habits propres car les gens critiquent en premier ce que nous portons ». Il y a Papa Roger, il « est assis sous le manguier, au bout de la parcelle, très occupé à écouter notre radio nationale, La Voix de la Révolution Congolaise ». Depuis la veille, elle ne diffuse que de la musique soviétique… Et puis, il y a aussi Michel, le narrateur, le gamin qui a « l’habitude d’admirer les voitures des capitalistes noirs du côté de l’avenue de l’Indépendance »… Ah ! Michel, il est fils unique, amoureux peut-être, nourri à l’idéologie marxiste certainement. A son panthéon de gamin, figurent Ceausescu le « conducãtor » roumain, Castro le « lider maximo » cubain et aussi Patrice Lumumba, figure de l’indépendance congolaise, sans oublier Mohammed Ali qu’il a découvert à la télé chez son oncle de « Brazza », un oncle formé à l’école militaire de Saint-Cyr en France où il a côtoyé le futur Président Marien Ngouabi.
 
Avec « Les cigognes sont immortelles », Alain Mabanckou raconte trois journées qui ont bousculé la vie congolaise. Trois longs et beaux chapitres, du samedi 19 mars au lundi 21 mars 1977. Le président Marien Ngouabi a été assassiné. Un comité militaire dirigé par le colonel Denis Sassou Nguesso veut accaparer le pouvoir. Le couvre-feu est décrété dans un pays où le nord et le sud s’entredéchirent… Ce même samedi 19 mars 1977, l’oncle du gamin, le capitaine Luc Kimbouala-Nkaya, été abattu à bout portant par les rebelles nordistes, soupçonné d’être proche d’un pouvoir issu du sud. Et dès lors, la famille de Michel vit dans la peur d’être, elle aussi, arrêtée par la police. N’empêche ! dans l’immédiat, dans le quartier Voungou à Pointe-Noire, le gamin veut retrouver son chien qui a pris le large: l’animal a-t-il pressenti ce qui allait arriver, le coup d’Etat, la violence politique ?
 
 
POINTS FORTS
 
-Comme dans nombre de ses livres précédents, Alain Mabanckou s’est glissé dans le corps et l’esprit d’un tout jeune garçon pour raconter, sur un ton en apparence léger et avec une accumulation de détails éblouissants, une société pour qui les droits de l’Homme sont une notion très vague…
 
-A travers des personnages fortement incarnés et non pas en s’appuyant sur des grands discours, Alain Mabanckou raconte le vécu réel d’une population.
 
-La bande-son qui emplit le roman, cette bande-son avec la radio nationale congolaise qui, dans les dernières années 1970, diffuse des chants soviétiques et avec la Voix de l’Amérique qui, elle, sait tout avant tout le monde !
 
-Livre de la dérive d’un pays, « Les Cigognes sont immortelles » ne tombe jamais dans le discours pompeux, ce qui le rend irrémédiablement percutant. Et Alain Mabanckou, de confier : « A travers ce roman, je reviens à ce qui est essentiel à moi. Je ressens de plus en plus le besoin de dire ce qu’est mon continent et de montrer pourquoi il est aujourd’hui à la dérive ».
 
 
POINTS FAIBLES
 
A la première lecture, certains passages du roman paraissent (du moins, peuvent paraître) candides et naïfs… Dommage…
 
        
EN DEUX MOTS
 
Une fois encore, Alain Mabanckou nous rappelle qu’il est maitre dans l’art de manier les mots et les situations. 
 
Il nous offre là, un roman joyeux, pétillant, poétique… et intelligemment politique.
 
 
UN EXTRAIT
 
Ou plutôt deux:
 
- « Mon père s’inquiète également pour sa monnaie, du fait que j’ai un problème depuis l’école primaire : les poches de mes shorts sont quelquefois percées, j’y cache des bouts de fil de fer qui me servent à réparer mes savates en plastique au cas où elles tomberaient en panne en pleine rue. Donc, au lieu de mettre la monnaie dans ces poches, je la serre fort dans la main droite. Malheureusement, au moment où je salue les papas et les mamans du quartier que je croise sur ma route (c’est obligatoire de le faire pour qu’ils n’aillent pas rapporter n’importe quoi chez mes parents), eh bien, la monnaie tombe par terre. Je dois la ramasser sans tarder sinon les gaillards qui fument le chanvre dans les coins des rues vont s’en emparer pour acheter des cadeaux à ces filles très maigres, les évadées, qui vadrouillent avec eux ».
 
 
 
- « Pompidou c'est un nom que nous aimions bien, c'était comme le surnom d'un bébé gentil qui boit son biberon le soir et qui s'endort sans embêter ses parents jusqu'à sept heures du matin. Ses cheveux étaient tirés en arrière, il souriait tout le temps comme s'il nous connaissait et que nous étions ses nièces et neveux. Nous aussi nous lui souriions tout le temps, comme si nous le connaissions et qu'il était notre oncle en vrai alors qu'il n'était même pas noir et congolais ».
 
 
L'AUTEUR
 
Né le 24 février 1966 à Pointe-Noire (République du Congo), Alain Mabanckou est un écrivain et enseignant franco-congolais. Après des études littéraires au lycée Karl-Marx de Pointe-Noire, il s’oriente vers le droit- sa mère l’espérant magistrat ou avocat. Il étudie le droit privé à l'université Marien-Ngouabi de Brazzaville, obtient une bourse d’études et arrive en France à 22 ans. Dans ses valises, il a glissé quelques manuscrits, pour l’essentiel des poèmes. Tout en poursuivant ses études à Nantes puis à Paris, il publie ses premiers textes à 25 ans. Pendant une dizaine d’années, il travaille pour un grand groupe (en l’occurrence, Suez Lyonnaise des Eaux). A la même époque, en 1998, il publie son premier roman, « Bleu-Blanc-Rouge » pour lequel il reçoit le Grand Prix Littérature d’Afrique noire. Dès lors, il va publier régulièrement, tant des romans que de la poésie. Parmi ces textes, « Verre cassé » (2005),  « Mémoires de porc-épic » (2006, prix Renaudot), « Black Bazar » (2009), « Demain j’aurai vingt ans » (2010), « Lumières de Pointe-Noire » (2013) et « Petit Piment » (2015). 
 
« Les cigognes sont immortelles » est son douzième roman.
 
A ce jour, ses romans sont traduits dans une vingtaine de langues, à travers le monde.
 
En marge de son activité d’écrivain, il est depuis 2006 professeur titulaire (« full professor ») de littérature francophone à l’UCLA, l’Université de Californie à Los Angeles. En 2016, il a également intégré le Collège de France à Paris.  Et en 2017, son nom apparait dans le « Petit Larousse des noms propres 2018 ».
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